Les contes, des mots pour guérir nos maux

Interview avec Ildikó Boldizsár, ethnographe, auteure, spécialiste des contes populaires, créatrice de Metamorphoses, une approche thérapeutique par le conte.

« La thérapie par les contes repose sur le constat qu’il n’existe pas de situations dans la vie qui ne puissent être associées à un conte », écrivez-vous au début de votre ouvrage Meseterápia (La Thérapie par le conte). C’est une affirmation prodigieusement enthousiasmante, elle me rappelle La bibliothèque de Babel de Jorge Luis Borges : « Je ne puis combiner une série quelconque de caractères, par exemple dhcmrlchtdj, que la divine Bibliothèque ne l’ait déjà prévue ; et dans quelqu’une de ses langues secrètes, ces lettres renferment certainement une signification terrible. Personne ne peut articuler une syllabe qui ne soit pleine de tendresses et de terreurs, qui ne soit quelque part le nom puissant d’un dieu. »* Mais peut-être serait-il plus approprié de citer l’un des écrits de Jung sur l’inconscient collectif. De quelle manière, à travers quel courant de pensée, avez-vous acquis la conviction qu’il était possible de soigner à l’aide des contes ? Comment fonctionne cette thérapie dans la pratique ?

La forme de thérapie dont nous parlons n’est pas le fruit d’un courant de pensée particulier, mais de la confrontation avec le réel. À l’âge de cinq ans, mon cadet est tombé gravement malade, nous avons en vain écumé les hôpitaux avec lui, tous les médecins se déclaraient impuissants… J’étais alors aspirante chercheuse à l’Académie des sciences hongroise et, dans ce cadre, je préparais une thèse sur les contes ; j’en connaissais donc un grand nombre par cœur. C’est ainsi que je parvenais le mieux à soulager mon fils, en lui lisant des contes du matin au soir. Je ne connaissais pas encore le pouvoir thérapeutique de ces histoires, mais je constatais simplement qu’elles avaient pour effet d’atténuer ses douleurs et qu’il lui arrivait même de sourire. Et cela fonctionnait aussi avec les autres petits malades dans la même chambre que lui…

Enfin, un jour qu’il m’écoutait lui lire un conte, mon fils a brusquement changé d’attitude et, pris d’un soudain enthousiasme, il s’est mis à me réclamer la même histoire encore et encore… Quelques jours plus tard, son état s’améliorait et il a fini par guérir complètement. Il faisait encore des rechutes de temps à autre, et dans ces cas-là, il me demandait toujours de lui lire ce conte qui l’avait si fortement bouleversé…

À l’époque, je n’avais toutefois pas encore pris conscience de l’importance de cet événement. En revanche, j’étais si heureuse de cette guérison que j’ai proposé à l’hôpital de venir lire des contes aux enfants malades et c’est ainsi que j’ai commencé à donner des lectures régulières dans les différents services. À cette occasion, je me suis aperçue que les histoires sélectionnées agissaient différemment sur chacun, et qu’en observant attentivement les enfants, je pouvais choisir les contes susceptibles d’avoir un effet bénéfique sur leur état. Au fil des années, j’ai peu à peu compris ce qui se produisait lorsqu’on leur racontait une histoire bien choisie, mais j’ai également compris la manière dont la relation nouée avec le conte pouvait agir comme un « remède ». Car ce n’est jamais le conte qui guérit, mais bien le lien tissé avec ce dernier, c’est sur ce point que le spécialiste de la thérapie par le conte peut agir dans le cours du processus thérapeutique.

Dans votre livre, Meseterápia (La Thérapie par le conte), vous évoquez à maintes reprises un âge d’or, un monde archaïque dont les contes seraient les témoins et avec lequel il serait possible d’établir une relation en décryptant la symbolique qui les habite. Ce savoir archaïque véhiculé par le conte est, si mon interprétation est correcte, l’expérience inconsciente d’être libre de façonner le monde qui nous entoure, de vivre sa vie comme un héros de conte, en permanence dans le présent, dans l’action plutôt que dans la réflexion. Notre problème viendrait donc de notre inaptitude à croire en la possibilité de devenir roi si nous sommes le dernier né d’une famille pauvre 

Hélas, ce n’est pas le seul problème auquel nous sommes confrontés, mais l’un d’eux résulte sans nul doute de notre incapacité à écouter notre potentiel « intérieur », en particulier à croire dans la possibilité de mener une existence différente de celle que nous vivons.

Derrière l’« âge d’or » que nous découvrons dans les contes, ce n’est pas un monde d’illusions, mais plutôt des possibilités de développement qui s’ouvrent à nous. Les contes nous indiquent notamment la voie à suivre pour devenir l’« homme noble », qui se distingue fondamentalement du modèle humain façonné par la société de consommation contemporaine. Toutefois, dans la construction de nos vies personnelles, le fait que nous osions ou non sortir de nos propres limites, de nos propres définitions est également fondamental, soit, précisément comme vous venez de l’exprimer, le fait d’être ou non capable de se métamorphoser en roi si nous sommes le petit dernier d’une famille pauvre. Cela dépend exclusivement de nous, et les contes peuvent aussi nous aider dans ce domaine.

La préface du livre réfute certaines (cinq précisément) idées préconçues à propos des contes. Parmi elles, la croyance qui se révèle la plus tenace est peut être celle qui affirme que les contes sont destinés aux enfants, alors que jusqu’à la fin du 19e siècle, les conteurs s’adressaient surtout à un public d’adultes. Si toutefois en Hongrie, ce genre considéré comme un divertissement facile suscite depuis longtemps un vif intérêt scientifique, c’est sans doute parce que les éléments du système de croyances hongrois antérieur à l’avènement du christianisme (en l’an mille environ) ont subsisté presque exclusivement dans les contes populaires. Pourriez-vous citer des motifs présents dans les contes, des types de contes qui témoigneraient de cette vision du monde présumée chamanique ?

L’un de nos plus beaux contes, A Fejérlófia (« Le fils de la jument blanche »), a conservé un grand nombre de ces motifs, mais des contes tels que Az égig érő fa (« L’arbre qui montait jusqu’au ciel ») recèlent également des éléments de cette nature. Par exemple, certains éléments présents dans le conte, comme voyage dans le monde d’en bas, l’escalade de l’arbre qui monte au ciel, la rencontre avec l’oiseau griffon, le motif de l’ascension et des châteaux qui tournent, le bain dans du lait de jument, les tests de difficulté croissante, la domination des forces démoniaques et les relations avec les esprits et les animaux alliés font référence à une vision chamanique du monde.

Nous observons un phénomène extrêmement intéressant de « censure préventive » qui garantit la validité du savoir sous-jacent aux contes : « dans son processus de transmission, le conte ne peut survivre qu’à la condition que le public atteste de sa véracité et l’accepte. Si le conteur utilise dans sa narration des motifs que les auditeurs ne jugent pas “vrais” ou s’il entremêle l’histoire d’éléments que le public ne valide pas en retour, on interrompra le conteur qui devra corriger “l’erreur” ». Comment ce savoir validé peut-il aujourd’hui être transmis par l’intermédiaire des contes, alors que la tradition narrative est le plus souvent remplacée par une lecture à haute voix et se limite à un cercle familial restreint ?

Choisir avec soin les livres de contes et veiller à la continuité est essentiel à cet égard. Une multitude de livres de contes nous est proposée aujourd’hui, mais nous devons faire preuve de discernement dans notre sélection, car ces ouvrages sont de qualité variable. De nos jours, les possibilités d’entendre des contes sont malheureusement rares, mais si nous le pouvons, ne passons pas à côté de ces occasions. Si nous faisons la lecture, une grande variété de contes s’offre à nous : contes d’animaux, contes merveilleux, contes légendaires, contes nouvelles, contes du diable ou de l’ogre dupé, contes facétieux, contes d’exagération, contes à formule, et même, contes littéraires. Chacun d’eux peut nous enseigner quelque chose de différent et tous les membres de la famille ont besoin de cette diversité !

Sur le plan académique, vous êtes spécialiste des contes et ethnographe. Votre thèse portait sur les relations entre les contes modernes et les contes de fées traditionnels. Vous avez entre autres écrit un ouvrage traitant de la poétique du conte et vous avez plus de trente recueils à votre actif. L’un des contes que vous avez publié a été traduit en français Toi aussi tu es née princesse (traduit par Eva Horváth-Rouault, Planète Rêvée, 2010). Quelle est la différence fondamentale entre un conte littéraire et un conte populaire, et dans quelle mesure ce dernier peut-il être considéré comme une œuvre littéraire ?

Les contes populaires sont fondés sur une vision unifiée et consubstantielle du monde, tandis que les contes littéraires (ceux dont nous connaissons l’auteur) reflètent avant tout la perception du monde particulière de l’écrivain. Je ne qualifierais pas les contes populaires d’œuvres littéraires, même si, par tradition, de nombreux conteurs laissaient leur « empreinte » sur les contes. Les contes populaires peuvent plutôt se décrire comme des projections de l’inconscient collectif, des récits qui tout en étant familiers à tout le monde, offrent un champ d’expérience spécifique à chacun, au-delà de l’expérience « partagée ».

Votre livre Meseterápia « La thérapie par le conte », qui peut aussi être considéré comme un manuel pour une utilisation thérapeutique des contes** a paru en 2010. À la même période, on a créé sur les rives du Balaton, dans un cadre enchanteur, un centre de thérapie par le conte que vous avez dirigé pendant quatre ans. En quoi votre travail dans ce centre se distingue-t-il de celui que vous exercez pour un programme de formation accrédité par l’université Semmelweis où vous enseigniez votre méthode de thérapie à des psychologues et des psychiatres ?

Dans le centre de thérapie par le conte, j’ai travaillé avec des enfants souffrant de traumatismes, bénéficiant du soutien de l’État. C’était un « travail de terrain » difficile, émaillé de nombreux succès et de nombreux échecs également. Les contes formaient le socle de mon travail dans les deux institutions, mais tandis que dans le Centre de thérapie par le conte, je faisais un usage pratique de ces récits, dans les formations que je propose, j’enseigne comment mettre à profit le conte dans les situations les plus graves : en prison, face à une grave maladie, à une situation de mort imminente, en un mot, dans les situations de crise que la vie réserve. Je me réjouis qu’aujourd’hui la thérapie par les contes (que j’ai déjà enseignée à plus d’un millier d’étudiants) soit mise en œuvre dans de nombreux endroits, avec un immense succès, qui plus est.

*Trad. Nestor Ibarra (Extrait de la nouvelle La Bibliothèque de Babel, recueil Fictions Jorge Luis Borges, 1951)
**« Metamorphoses Meseterápiás Módszer » en hongrois

Interview : Gábor Orbán
Traduction : Anne Veevaert

 

Le Fils-de-la-Jument-blanche
(Conte populaire hongrois)

 

Il était une fois, au-delà du royaume de Nulle-Part, il était une fois une jument blanche. Un jour, cette jument blanche mit bas : elle eut un garçon qu’elle nourrit pendant sept ans, puis elle lui dit :
– Vois-tu, mon fils, ce grand arbre ?
– Oui, ma mère, je le vois.
– Monte donc jusqu’à sa cime et arraches-en l’écorce !
Le garçon y grimpa et essaya d’exécuter l’ordre de la jument blanche mais il ne put en venir à bout. Sa mère le laissa donc téter pendant sept ans encore. De nouveau, elle lui ordonna de grimper sur un arbre encore plus haut et de le dépouiller de son écorce. Cette fois, le garçon y parvint.
Alors, la jument blanche lui dit :
– Eh bien, mon fils, je vois que tu es suffisamment fort. Va donc chercher fortune de par le monde, moi, je vais mourir.
Et elle mourut. Le garçon partit chercher fortune de par le monde. Tout en allant, en cheminant, il trouva une grande forêt profonde et y pénétra. Il allait d’arbre en arbre, il allait d’arbre en arbre, et vit tout à coup un homme qui arrachait les arbres les plus vigoureux comme d’autres arrachent le chanvre.
– Bien le bonjour, que Dieu te garde ! dit Fils-de-la-Jument-blanche.
– Bien le bonjour à toi, Chien ! J’ai entendu parler de ce fameux Fils-de-la-Jument-blanche et j’aimerais bien me mesurer avec lui.
– Viens donc, c’est moi !
Ils se mirent à mesurer leurs forces. Mais en moins d’un tour de main, Fils-de-la-Jument-blanche envoya Arrache-les-Arbres rouler par terre.
– Je vois bien que tu es plus fort que moi, dit Arrache-les-Arbres. Or, écoute ce que je te propose : mettons en commun nos ressources, prends-moi a ton service.
Fils-de-la-Jument-blanche accepta et ils continuèrent à deux. Tout en allant leur bonhomme de chemin, ils rencontrèrent un homme en train d’effriter la pierre avec ses mains comme d’autres émiettent le pain.
– Bien le bonjour, que Dieu te garde ! dit Fils-de-la-Jument-blanche.
– Bien le bonjour à toi, Chien ! J’ai entendu parler de ce fameux Fils-de-la- Jument-blanche. J’aimerais bien me mesurer avec lui.
– Viens donc, c’est moi !
Et ils se mirent à mesurer leurs forces. Mais en trois ou quatre tours de mains, Fils-de-la-Jument-blanche envoya au sol Broie-la-Pierre.
– Je vois bien que je ne puis rien contre toi, dit Broie-la-Pierre. Sache donc ceci : prends-moi à ton service et je te servirai fidèlement jusqu’à la mort.
Fils-de-la-Jument-blanche accepta et ils continuèrent ainsi leur route a trois. Tout en allant leur bonhomme de chemin, ils virent un homme en train de pétrir le fer comme d’autres malaxent la pâte.
– Bien le bonjour, que Dieu te garde ! dit Fils-de-la-Jument-blanche.
– Bien le bonjour à toi, chien ! J’ai entendu parler de ce fameux Fils-de-la-Jument-blanche. J’aimerais bien me mesurer avec lui.
– Viens donc, c’est moi !
Ils luttèrent pendant longtemps, sans que l’un ou l’autre parvienne triompher. Finalement, Pétrit-le-Fer, d’un croc-en-jambe, envoya Fils-de-la-Jument-blanche rouler à terre. Furieux, celui-ci se releva d’un bond et projeta Pétrit-le-Fer si fortement au sol qu’il faillit y rester collé. Il engagea lui aussi son service et, ainsi, ils continuèrent désormais leur route à quatre.
Comme ils allaient leur bonhomme de chemin, le soir les surprit, ils s’arrêtèrent et se construisirent une cabane. Le lendemain, Fils-de-la-Jument-blanche dit a Arrache-les-Arbres :
-Toi, tu resteras ici pour nous préparer la bouillie pendant que nous, nous irons à la chasse.
Et ils partirent. Mais à peine Arrache-les-Arbres avait-il allume le feu et commence à préparer la bouillie qu’un petit diable surgit. Il était tout petit, mais sa barbe balayait la terre. Arrache-les-Arbres fut paralyse d’effroi quand il le vit et plus encore lorsqu’il l’entendit crier :
– Je suis le terrible Kapanyanyimonyok. Je t’ordonne de me servir cette bouillie. Si tu ne me la donnes pas, je la mangerai sur ton dos.
Arrache-les-Arbres la lui donna immédiatement. Kapanyanyimonyok la mangea puis lui rendit le chaudron vide. Quand ils rentrèrent de la chasse, ses camarades devinrent furieux de ne rien trouver à manger et ils le rossèrent d’importance. Arrache-les-Arbres ne leur dit pas pourquoi il n’y avait pas de bouillie.
Le lendemain matin, ce fut au tour de Broie-la-Pierre de rester à la maison. A peine avait-il commence à préparer la bouillie qu’apparut le terrible Kapanyanyimonyok qui lui demanda la bouillie :
– Si tu ne me la donnes pas, je la mangerai sur ton dos !
Broie-la-Pierre ayant refusé, Kapanyanyimonyok ne prit pas la chose à la légère, il le renversa, posa le chaudron sur son dos et c’est ainsi qu’il dévora la bouillie.
En rentrant de la chasse, Arrache-les-Arbres riait sous cape car il savait que le terrible Kapanyanyimonyok avait contraint Broie-la-Pierre a céder la bouillie.
Le troisième jour, ce fut Pétrit-le-Fer qui resta a la maison. Mais les deux autres ne lui dirent, ni à lui, ni à Fils-de-la-Jument-blanche pourquoi ils avaient été privés de bouillie deux jours de suite.
Kapanyanyimonyok ne tarda pas à arriver et à demander la bouillie. Pétrit-le-Fer ayant refusé de s’exécuter, il la mangea sur son ventre nu. Quand les trois chasseurs rentrèrent, ils flanquèrent une bonne raclée à Pétrit-le-Fer.
Fils-de-la-Jument-blanche ignorait pourquoi aucun de ses camarades n’avait préparé la bouillie. Le quatrième jour, ce fut lui qui resta à la maison. Les trois autres rirent toute la journée sachant que Fils-de-la-Jument-blanche recevrait, lui aussi, la visite de Kapanyanyimonyok. Et il vint, en effet. Mais certes, mal lui en prit car Fils-de-la-Jument-blanche l’empoigna et l’attacha par la barbe a un grand arbre.
Quand les trois camarades rentrèrent, Fils-de-la-Jument-blanche leur servit la bouillie. Lorsqu’ils se furent rassasies, il leur dit :
– Suivez-moi, je vais vous montrer quelque chose.
Il aurait voulu les conduire à l’arbre auquel il avait attaché Kapanyanyimonyok, mais que vit-il ? Le petit monstre avait disparu, entrainant l’arbre avec lui.
Ils se lancèrent sur ses traces. Ils marchèrent sept jours et sept nuits et trouvèrent finalement un grand trou par lequel Kapanyanyimonyok était descendu dans l’autre monde. Ils se consultèrent pour savoir ce qu’ils allaient faire et finirent par décider de le suivre.
Arrache-les-Arbres tressa une corbeille, tordit un très long lien fait de branches d’arbres, il se laissa descendre, non sans recommander à ses camarades de le remonter s’il tirait sur le lien. A peine avait-il fait le quart de la descente qu’il prit peur et demanda qu’on le remonte.
– J’y vais, moi, dit Broie-la-Pierre. Mais après avoir fait le tiers du trajet, lui aussi se fit remonter.
Pétrit-le-Fer dit alors :
– Oh ! que vous êtes couards ! Faites-moi descendre ! Je n’aurai peur de rien, pas même de mille diables !
Et il se laissa descendre jusqu’au milieu du chemin mais là, it perdit courage et tira sur le lien afin qu’on le remonte.
Alors Fils-de-la-Jument-blanche dit :
– Faites-moi descendre à mon tour, que je tente ma chance !
Certes, il n’eut pas peur. Il descendit dans l’autre monde, sortit de la corbeille et partit visiter les lieux. Comme il flânait de ci, de là, il vit une maisonnette, y entra et qui vit-il ? Personne d’autre que le terrible Kapanyanyimonyok. Il était assis là, au coin du feu, en train d’appliquer un onguent à son menton et a sa barbe ; sur le feu mijotait un grand chaudron de bouillie.
– Hé, petit monstre – lui dit Fils-de-la-Jument-blanche, quelle chance que tu sois là. ! La dernière fois, tu as voulu manger ma bouillie sur mon ventre. Or, cette-fois-ci, c’est moi qui mangerai la tienne, et sur ton ventre.
Ce disant, il saisit le terrible Kapanyanyimonyok, le jeta par terre, versa la bouillie sur son ventre et la mangea. entièrement ; puis il le poussa hors de la maison et s’en fut après l’avoir attaché à un arbre.
Tout en allant son petit bonhomme de chemin, il découvrit un château entoure d’un champ de cuivre et d’une forêt également de cuivre. Sans hésiter, il y entra. Il y vit une ravissante princesse qui prit peur en apercevant l’homme venu du monde d’en haut.
– Homme du monde d’en haut, que viens-tu chercher ici ou les oiseaux eux-mêmes ne s’aventurent pas ?
– Sache, répondit Fils-de-la-Jument-blanche, que j’ai poursuivi un diable.
– Prends garde à toi, maintenant ! Mon époux est un dragon a trois têtes et, s’il rentre, il te frappera à mort. Cache-toi vite !
– Que non ! Je ne me cacherai pas. Je me mesurerai avec lui.
A peine avait-il dit ces mots que surgit le dragon.
– Hé, chien, dit-il a Fils-de-la-Jument-blanche, maintenant il faut que tu meures ! Allons combattre sur mon aire de cuivre !
Et ils luttèrent. Fils-de-la-Jument-blanche renversa le dragon et lui coupa les trois têtes. Puis il alla retrouver la princesse. Il lui dit
– Voici, princesse, je t’ai délivrée ! Viens avec moi, dans le monde d’en haut.
– Hélas, mon cher libérateur, répondit la princesse, j’ai ici en bas deux soeurs, enlevées, elles aussi, par des dragons. Délivre-les, mon père te donnera en récompense la plus belle de nous trois et, en plus, la moitié de son royaume.
– Soit, je veux bien ! Allons a leur recherche.
Et ils se mirent a la recherche des deux princesses. Chemin faisant, ils trouvèrent un château entoure d’un champ d’argent et d’une forêt d’argent.
– Cache-toi dans la forêt, dit Fils-de-la-Jument-blanche, moi j’entrerai dans le château.
La princesse se cacha tandis que Fils-de-la-Jument-blanche pénétrait l’intérieur. Il trouva la une princesse encore plus belle que l’autre. Elle eut grand-peur en le voyant et lui cria :
– Homme du monde d’en haut, que viens-tu chercher ici ou les oiseaux eux-mêmes ne s’aventurent pas ?
– Je suis venu te délivrer.
– Dans ce cas, tu es venu en vain, car mon époux est un dragon a six têtes et, s’il rentre, il te mettra en pièces.
A peine avait-elle prononce ces paroles que le dragon a six têtes surgit. En voyant Fils-de-la-Jument-blanche, il le reconnut immédiatement.
– Hé, chien, lui cria-t-il, c’est toi qui as tué mon jeune frère ! Mais tu le paieras de to vie ! Viens sur mon aire d’argent, c’est là que nous nous battrons !
Ils s’y rendirent et luttèrent pendant longtemps. Fils-de-la-Jument-blanche finit par prendre le dessus, renversa le dragon et lui coupa les six têtes. Puis, accompagne des deux princesses, il partit pour délivrer leur soeur cadette et ils se mirent en route a trois. Tout en cheminant, ils trouvèrent un château entoure d’un champ d’or et d’une forêt d’or. Fils-de-la-Jument-blanche fit se cacher les deux princesses et lui-même entra dans le château. En le voyant, la jeune princesse faillit mourir d’étonnement.
– Que viens-tu chercher ici ou les oiseaux eux-mêmes ne s’aventurent pas ? lui demanda-t-elle.
– Je suis venu te délivrer, répondit Fils-de-la-Jument-blanche.
– Hélas, tu t’es fatigue en pure perte, car mon époux est le dragon a douze têtes et, s’il rentre, il te réduira en bouillie.
A peine avait-elle prononce ces paroles qu’on entendit un grondement de tonnerre du côté du portail.
– C’est mon époux qui, de douze lieues d’ici, vient de lancer sa massue contre le portail, dit la princesse. Lui-même sera là dans un instant. Cache-toi vite !
L’eût-il voulu qu’il n’aurait pu se cacher, car le dragon surgit en moins de rien. En voyant Fils-de-la-Jument-blanche, il le reconnut immédiatement.
– Hé, chien, te voici arrive ! Tu as tué mes deux jeunes frères mais maintenant, il te faudra mourir, quand bien même tu aurais milles âmes ! Viens sur mon aire d’or, que nous nous mesurions !
Ils luttèrent très longtemps sans qu’aucun d’eux puisse emporter la victoire. Finalement, le dragon enfonça Fils-de-la-Jument-blanche dans le sol jusqu’aux genoux ; celui-ci bondit et y enfonça le dragon jusqu’à la taille ; mais ce dernier bondit lui aussi et enfonça Fils-de-la-Jument-blanche jusqu’aux aisselles ; ce dernier, plein de fureur, s’arracha a l’aire d’or d’un bond et y plongea le dragon si profondément que seules ses têtes restèrent au-dehors. Tirant alors son épée, il les coupa toutes les douze.
Puis il retourna au château et partit avec les trois princesses. Ils retrouvèrent la corbeille dans laquelle Fils-de-la-Jument-blanche s’était laisse descendre. Ils essayèrent de toutes les manières de s’y placer tous les quatre, mais ils n’y réussirent pas. Fils-de-la-Jument-blanche décida donc de faire remonter une à une les trois princesses, attendant qu’on descende ensuite la corbeille pour le remonter lui aussi. Mais en vain attendit-il, attendit-il pendant trois jours, pendant trois nuits. Il aurait pu attendre jusqu’à la fin des temps, le pauvre garçon. Car, ayant remonte les trois princesses, ses trois serviteurs avaient décidé de les épouser eux-mêmes, de ne pas renvoyer le panier a Fils-de-la-Jument-blanche mais de le laisser dans le monde d’en bas. Fatigue jusqu’à l’écœurement, le jeune homme en prit son parti et s’en alla, le cœur plein de mélancolie. A peine avait-il fait quelques pas, qu’une pluie torrentielle s’abattit sur lui. Comme sa houppelande s’avérait insuffisante pour le protéger contre l’eau, il essaya de trouver un endroit où se mettre à l’abri. En examinant les lieux, il vit un nid de griffons avec, dedans, trois petits griffons tout mouillés. Il ne leur fit aucun mal, au contraire, il les recouvrit de sa houppelande et lui-même se glissa sous un buisson. Bientôt le vieux griffon revint au nid.
– Qui vous a recouverts ? demanda-t-il a ses petits.
– Nous ne te le dirons pas car tu le tueras.
– Mais je ne lui en veux pas ! Je ne lui veux pas de mal, moi ; bien au contraire, je veux le récompenser.
– Eh bien, il est couché là, près du buisson, et il attend que la pluie cesse de tomber pour pouvoir reprendre sa houppelande.
Le vieux griffon s’approcha du buisson et demanda à Fils-de-la-Jument-blanche :
– Comment veux-tu que je te paie de retour pour avoir sauvé mes petits ?
– Il ne me faut rien, répondit Fils-de-la-Jument-blanche.
– Demande pourtant quelque chose ; tu ne pourras partir d’ici sans que je t’aie récompensé !
– Dans ce cas, remonte-moi dans le monde d’en haut.
Le griffon lui parla ainsi :
– Hé, si un autre avait osé me demander chose pareille, sache-le, il ne serait pas resté en vie une heure de plus. Mais à toi, je ne peux rien refuser. Allons, va chercher trois pains et trois pièces de lard. Attache-les sur ton dos, les pains à droite, les pièces de lard à gauche ; chaque fois que je me tournerai vers la droite, tu me mettras un pain dans le bec, et quand je me tournerai vers la gauche, une pièce de lard. Mais si tu n’exécutes pas mon ordre, je te jetterai bas.
Fils-de-la-Jument-blanche fit comme le griffon l’avait ordonné. Ils se mirent alors en route vers le monde d’en haut. Ils avaient déjà bien avance quand le griffon se tourna vers la droite ; Fils-de-la-Jument-blanche lui mit l’un des pains dans le bec, puis ce fut vers la gauche, et il lui donna une pièce de lard. Peu après, le griffon avala le deuxième pain et la deuxième pièce de lard, puis il mangea les derniers morceaux. Ils apercevaient déjà la lumière d’en haut, lorsque le griffon tourna de nouveau la tête à gauche. Fils-de-la-Jument-blanche tira son couteau, se coupa le bras gauche et le mit dans le bec du griffon. Ensuite, lorsque l’animal tourna la tête à droite, il lui donna sa cuisse droite.
A peine le griffon les eut-il avalés, ils arrivèrent à destination. Mais Fils-de-la-Jument-blanche resta là étendu sur le sol, ne pouvant se relever puisqu’il lui manquait un bras et une jambe.
Alors le griffon plongea sous son aile, en sortit une bouteille pleine de vin et la tendit à Fils-de-la-Jument-blanche.
– Eh bien, lui dit-il, comme tu as été si brave et que tu m’as donné ton bras et ta jambe, prends cette bouteille de vin et vide-la !
Fils-de-la-Jument-blanche la but tout entière. Alors, sacrebleu, peut-être ne le croiriez-vous pas si ce n’était pas moi qui vous le disais – mais à l’instant même, son bras et sa jambe repoussèrent ! De plus, bras et jambe sept fois plus forts qu’auparavant !
Le griffon retourna dans le monde d’en bas, tandis que Fils-de-la-Jument-blanche se mettait en route dans l’intention de retrouver ses trois serviteurs. Tout en allant son petit bonhomme de chemin, il vit un grand troupeau de bœufs. Il demanda au bouvier :
– A qui appartient ce beau troupeau de bœufs?
– A trois grands seigneurs : Pétrit-le-Fer, Broie-la-Pierre et Arrache-les-Arbres.
– Montre-moi donc, mon brave, où ils demeurent !
Le bouvier lui indiqua le chemin. Il arriva bientôt au château de Pétrit-le-Fer. Il y entra et faillit perdre la vue tant la splendeur était aveuglante. Il avança et retrouva Pétrit-le-Fer. Celui-ci, en voyant Fils-de-la-Jument-blanche, fut pris d’une telle peur qu’il ne savait même plus s’il était fille ou garçon. Fils-de-la-Jument-blanche s’empara de lui, le flanqua par la fenêtre avec une telle force qu’il le tua net. Puis il emmena la princesse et la conduisit au château de Broie-la-Pierre, se faisant fort de le tuer, lui-aussi, mais il n’eut pas besoin de le faire : ce dernier, comme bientôt après lui arrache-les-Arbres, tomba mort d’épouvante en apprenant que Fils-de-la-Jument-blanche venait de remonter du monde d’en bas. Ce dernier conduisit les trois princesses au palais de leur père.
Le vieux roi éprouva une joie indescriptible en revoyant ses filles. Et, ayant appris leur histoire et les prouesses de Fils-de-la-Jument-blanche, il donna à ce dernier la main de la plus jeune princesse ainsi que la moitié d son royaume. Ils organisèrent une noce splendide et vivent encore aujourd’hui, à moins qu’ils ne soient morts depuis.  

Traduction de László Pődör et Éva Szilágyi
Traduction revue par Claire Anne Magnes
László Arany, La princesse aux cheveux d’or. Contes populaires hongrois Éditions Corvina, 1989
Illustrations : Détails des vitraux du presbytère du temple réformé d’Óbuda par Károly Kós      

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