Interview avec Dávid Márton

Présenté au théâtre MC93 BOBIGNY entre le 4 et le 7 février, le spectacle musical de Dávid Márton « Harmonia Caelestis » fait défiler Haydn, Schubert, Mozart, Bartók, Verdi et bien sûr Pál Esterházy, dans un véritable kaléidoscope musical. 

Esterházy aurait-il tant de voix?

Oui et non. D’une part, l’une des particularités de ce roman est d’avoir une langue très esterházyenne malgré les nombreux emprunts littéraires et non littéraires. A moins de chercher expressément l’origine de chaque passage, le texte semble très homogène. Même les acteurs, ce n’était qu’en apprenant leur texte, en analysant sa microstructure, qu’ils se rendaient compte que certains passages étaient d’autres mains. A la première lecture, le roman a sa propre musicalité, un rythme très particulier. D’autre part, les sauts dans le temps et dans l’espace culturel, même s’ils ne mènent pas à un changement de ton radical, renforcent le côté kaléidoscopique de l’œuvre. On y trouve des textes sous forme d’article de presse, des jeux de mots absurdes, inconcevables, des listes d’objets provenant sans doute de documents familiaux, des extraits de mémoires de son grand-père et de son arrière-grand-père, etc. Il joue beaucoup avec les genres. Nous avons essayé de faire de même en transposant ce concept à la musique.
 

Comment avez-vous trouvé la musique ?

J’ai fait des recherches pendant un mois dans la bibliothèque musicale de Vienne. Mon idée de départ était toute simple : réunir des compositions correspondant aux époques évoquées dans le roman. Schubert, Mozart, Bartók, Haydn, Pál Esterházy, le choix de compositeurs s’imposait de lui-même. Bartók et Haydn étaient particulièrement importants pour moi car j’estimais qu’ils avaient une grande affinité avec la langue d’Esterházy. J’étais à la recherche de musiques qui correspondaient aux musiciens avec lesquels je voulais travailler, des thèmes ayant un certain potentiel scénique, et je m’efforçais d’éviter les clichés.
 

Comment avez-vous rencontré le livre ?

Je crois que c’est par le biais de ma famille. Ma mère est éditrice et traductrice, spécialisée dans les langues scandinaves. Quand un nouveau Esterházy sort, ma famille en a aussitôt un exemplaire. A l’âge de 7-8 ans, j’ai passé mes vacances à Szigliget [au lac Balaton] où les Esterházy passaient pas mal de temps. Donc, j’ai également une autre image de lui, plutôt enfantine, moins littéraire. On a joué au foot ensemble… Quand Harmonia Caelestis a paru, je suis tout de suite tombé sous son charme. Quand le Burgtheater de Vienne m’a sollicité pour un projet, je n’ai pas hésité à proposer une adaptation du livre même si je n’en étais qu’à la page 55.
 

La France est le deuxième pays où vous présentez le spectacle. Est-ce qu’il y a des différences dans les réactions du public ?

Oui, les Français réagissent beaucoup mieux. J’ai l’impression qu’ils captent mieux l’humour d’Esterházy. C’est intéressant car je voulais monter ce spectacle justement à Vienne pour ne pas avoir à expliquer certains faits historiques, des noms qui apparaissent dans l’œuvre. Il est vrai que la dernière fois qu’on l’a joué à Vienne, le fait que le livre correspondent tellement à cette ville me dérangeait légèrement. Je ne sais pas comment on voit le spectacle de l’extérieur, mais il ne devrait y avoir aucun trait patriotique, tout comme il ne devait pas se réduire à un projet k. u. k. [acronyme de l’expression « kaiserlich und königlich »]. J’espère que le spectacle conserve cette portée universelle déjà présente dans le roman, tout en restant l’histoire d’une famille, l’histoire de la Hongrie, l’histoire des Habsbourg.
 

Pourquoi un pianiste commence-t-il à mettre en scène ?

Par curiosité : pendant un certain temps j’ai joué au piano dans un théâtre. Je crois que je le faisais déjà pour me rapprocher de cet univers.
 

Avez-vous d’autres projets d’adaptation littéraire ?

On a très souvent recours à la littérature. Dans ma récente mis en scène du Couronnement de Poppée de Monteverdi à Hambourg, nous avons utilisé beaucoup d’extraits de Néron, le poète sanglant de Dezső Kosztolányi. A la fin, il y avait presque plus de Kosztolányi que de Monteverdi. J’ai des idées d’adaptation mais rien de concret.
 

Que lisez-vous ?

Je suis un lecteur très lent. Malheureusement, c’était toujours comme ça. Je rumine, je relis les mêmes pages. Pour moi, lire un livre c’est comme faire la connaissance de quelqu’un. Par conséquent, je reste fidèle à des écrivains que j’ai connus. J’aime bien Le Livre de Hrabal et Les Verbes auxiliaires du cœur d’Esterházy ou les livres de Miklós Mészöly. Je n’ai pas une connaissance étendue de la littérature contemporaine, comme avec les gens, je rencontre les livres par hasard.

 

Gábor Orbán