Interview de Guillaume Métayer

Heureux lauréat du Prix Nicole Bagarry-Karátson 2011, récompensant la meilleure traduction d’une oeuvre hongroise par un francophone, Guillaume Métayer s´est prété au jeu des questions-réponses.

Que représente pour vous l’obtention du prix Nicole Bagarry-Karátson ?

Cela a été une joie d’autant plus grande qu’elle était imprévue. J’avais envoyé mon dossier comme une bouteille à la mer. Découvrir et faire passer en français un poète hongrois contemporain semblait une entreprise vouée à la confidentialité la plus complète. Il avait été difficile de convaincre un éditeur, malgré l’aide de la Fondation nationale du Livre hongrois. Publier ce recueil était déjà un grand bonheur, recevoir un prix pour cette traduction a été une sorte de grâce « par surcroît ». Je la dois à la lecture attentive d’André Karatson, à son sens de l’innovation.

Est-ce vraiment l’œuvre et la rencontre avec István Kemény qui vous a poussé vers le hongrois, ou y a-t-il d’autres raisons ? Et comment s’est passée cette rencontre ?

Je suis parti en Angleterre dans la meilleure Université d’Europe (selon Shanghai) pour apprendre l’anglais tout en enseignant le français, et j’en suis revenu avec le hongrois. Un certain nombre d’ingrédients expliquent cette passion : des rencontres, le goût de la découverte, et sans doute un certain esprit de contradiction face à l’hégémonie du globish.

Surtout, la rencontre avec les poèmes d’István Kemény a été un choc esthétique sans précédent.

Apprenti poète, je n’avais trouvé chez nous aucun modèle. J’ai eu le sentiment, en lisant Kemény, de rencontrer quelqu’un qui faisait exactement « ce qu’il fallait ». Il me semblait qu’il écrivait l’œuvre que j’aurais aimé écrire moi-même.

Gardez-vous contact avec Kemény, vous a-t-il aidé dans la traduction, vous conseille t-il dans vos choix ?

Nous sommes devenus amis au fil des conversations où je lui faisais part de mes questions sur ses poèmes qui donnaient lieu à des digressions infinies, plus qu’à des explications. István Kemény est un homme d’un tact et d’une gentillesse extraordinaires, vraiment très rares et chacune de mes rencontres avec lui est un moment exceptionnel.

Vous avez traduit Attila József, vous êtes vous intéressé aux différentes versions françaises de ses poèmes ; en général que pensez-vous de la qualité des traductions françaises du hongrois ?

J’ai traduit cet été et publié à l’automne chez Sillage une nouvelle traduction du recueil Ni père ni mère d’Attila József. Au début, c’était une sorte de défi avec l’éditeur qui a publié à cette occasion pour la première fois non seulement de la poésie, mais un auteur hongrois. Je lui ai envoyé une nouvelle version de « Cœur pur », un jour, en guise d’échantillon. J’avais enlevé le « à » qui m’a toujours paru bizarre. Certes, on dit « à cœur joie » ; mais je m’étais toujours demandé ce que voulait dire « tuer à cœur pur ». Est-ce que le hongrois « tiszta szívvel » n’est pas plus simple ? La traduction traditionnelle « à cœur pur », n’est-elle pas un peu précieuse ? En général, je suis, comme nous tous, redevable au Phébus d’avoir publié un aussi riche volume de traductions d’Attila József collectées sur des décennies. Il s’agit d’un collectif de traducteurs (jusqu’à trente-cinq, une quinzaine pour Ni père ni mère et même quatre ou cinq pour un seul poème, « Médailles » !). Cela ne peut donner qu’un résultat inégal et une certaine hétérogénéité qui peut gêner dans le cas d’une traduction poétique. Mais à côté de cette grande édition du centenaire, en 2005, j’ai consulté avec profit les traduction de Gábor Kardos (Orphée, La Différence) et de Georges Timár, que j’ai trouvées souvent plus proches de l’original et parfois plus heureuses.

Comment abordez-vous le rythme et plus généralement la construction des poèmes hongrois, qui sont assez éloignés de la prosodie française ?

J’essaie de rendre de manière analogique en français le rythme hongrois et le système de rimes ou d’assonances mis en place par le poète. Je le fais toutefois dans la limite du supportable, je ne veux pas forcer la forme française, mais simplement donner au lecteur français une indication de ce qu’était l’original hongrois. Un rythme trop classique, trop empesé pourrait donner l’impression d’un anachronisme, un peu comme les traductions de Borges par Ibarra dont Jacques Ancet parlait récemment, qui font parfois songer à un poète parnassien ! J’ai voulu éviter ce genre de décalages, connaissant aussi la forte défiance innée du goût français, depuis disons Rimbaud, envers les formes classiques.

Comme d´autres, Laszlo Gara affirmait que « seul un poète peut traduire un autre poète », qu’en pensez-vous ?

J’écris et publie des poèmes, un premier recueil Fugues, a paru en 2002, chez Aumage éditions, à Paris. Je publie aussi dans des revues comme Thauma de l’excellente Isabelle Raviolo. Certains de ces poèmes ont paru ou vont paraître dans d’autres langues, en anglais, en slovène, en allemand bientôt dans la revue autrichienne Manuskripte, mais aussi bien sûr… en hongrois, notamment dans la revue Nagyvilág, servis par des traducteurs qui sont évidemment des poètes.

Il faut qu’il y ait un poète dans un traducteur de poésie.

La traduction est une activité poétique, une sorte de latence de l’œuvre, une demi-jachère incertaine, un entre-deux ambigu et dangereux entre l’exercice et la recherche, la pratique et la procrastination. En ce qui concerne mes traductions, j’ai bien entendu exploité une certaine compétence dans des aspects techniques du travail poétique, que m’ont apportée des années de pratique du vers, et dont les aspects les plus sensibles sont le rythme et la rime, mais aussi une sensibilité poétique personnelle à l’univers de Kemény.

Traduisez-vous uniquement des vers ? La prose vous tente-t-elle ? Peut-être même l’écriture…

Les poèmes forment des petites unités intenses qui correspondent mieux à mon biorythme que le rythme de la prose, ainsi, comme je l’ai dit, qu’à un savoir-faire quasi artisanal et à mes goûts. Par exemple, délaissant un moment le hongrois, je suis en train de traduire des poèmes de Nietzsche, pour Sillage. Toutefois, je vais tenter l’aventure de la prose en m’attachant à Vonalkód de la poétesse hongroise contemporaine, Krisztina Tóth, dont j’avais traduit une poignée de poèmes dans le collectif Trois poètes hongrois (Dijon, Editions du Murmure, 2009).

Comment avez-vous appris le hongrois ?

Par mes propres moyens et avec l’aide de mes amis. J’ai aussi suivi un cours particulier, mon premier été à Budapest. Je ne parlais pas un mot et la professeur, à ma demande, me faisait lire des poèmes et me racontait la légende de la littérature hongroise, de l’âne de Petőfi au bien pratique « Nem föld a föld » de Pilinszky en passant par toutes les arabesques sentimentales d’Ady, Adél et Léda, où je me perdais… Quand j’avais le regard vide, elle me dévisageait avec un bon sourire et disait, dans un volapük [Langue construite inventée en 1879 par le prêtre catholique allemand Johann Martin Scheleyer. Ndlr] charmant que je comprenais à peine mieux que le magyar : « Ah, diffikült ! ».

A vos yeux, la rareté de la langue hongroise la rend-t-elle plus intéressante sur un plan littéraire et linguistique ?

Sans aucun doute. Le hongrois m’apparaît toujours comme l’exploit d’une recréation du monde à rebours. Le hongrois nous rend le monde à partir du levier d’Archimède le plus improbable, à l’aide des termes et des constructions les plus bizarres. C’est un vaste détour et le monde se trouve à la fois restitué et radicalement transformé. C’est une expérience intellectuelle exceptionnelle.

La poésie mis à part, quel est votre point de vue sur la littérature hongroise en général ? Quels sont vos auteurs favoris et pour quelles raisons ?

Je crois qu’il y a une vitalité de la littérature hongroise, notamment par rapport à la française, qui s’explique de plusieurs manières. Il y a l’importance de la langue que la littérature magnifie et confirme sans cesse pour un peuple de petite taille, mais il y a aussi, sans doute, le grand prestige des écrivains dans le monde d’autrefois, l’univers communiste, une foi littéraire qui crée un terreau propice à l’émulation.

Pour vous, la littérature hongroise est-elle reçue en France à sa juste valeur ? Et dans cette idée, pouvez-vous commenter cette phrase de Gyula Illyés : « Aux yeux de l’observateur étranger, la littérature hongroise est un pays plat sans aucune éminence. »

Je pense que les choses ont bien changé depuis Illyés, notamment grâce à Ibolya Virág, mais aussi depuis le prix Nobel de Kertész et le succès de Márai. La littérature hongroise est en train de se faire une place impressionnante en France.

Dernière question, comment arrivez-vous à concilier votre activité professionnelle avec votre travail de traducteur ? Votre passion pour la langue magyare est-elle si forte ?

Oui, c’est une passion et le temps passé à traduire est du temps en plus, certainement pas une soustraction à mon travail, plutôt du temps volé aux activités oiseuses de l’ennui parisien.

 

Johnatan Joly