La « sérénité ontologique » d’Esterházy

Interview avec l’historien de la littérature Zoltán Z. Varga à l’occasion de la parution de « Péter Esterházy et le postmodernisme » (Éd. Petra, sous la direction d’András Kányádi)

Souverain, raffiné, charmant, charmeur, enthousiaste, espiègle, intransigeant. C’est par ces sept adjectifs que Pál Réz* définissait Esterházy le chroniqueur. Pensez-vous que ceux-ci s’appliquent également au romancier ? Comment décririez-vous le style Esterházy (si tant est que l’on puisse parler d’un style unique) ?

Les adjectifs de Pál Réz me semblent pertinents, mais je les compléterais en soulignant la complexité de la structure dans les romans d’Esterházy. C’était un grand conteur. Ce n’est pas par hasard que le nom de Mikszáth** revient souvent dans ses écrits, tous deux construisaient leurs histoires à partir d’anecdotes et l’anecdote permet d’intégrer le contexte narratif du discours dans le récit.

Dans les œuvres d’Esterházy, la joie du narrateur est presque toujours perceptible, il semble s’adresser à une tablée d’amis, scrutant, moqueur, l’effet de ses histoires : qui éclatera de rire, qui s’indignera, qui ne percevra simplement pas le sens d’une plaisanterie.

Pourtant, ce style proche de la langue que l’on peut observer dans la microstructure de la narration s’inscrit dans une composition plus ample, soigneusement élaborée dans laquelle les signes visibles de l’écriture sont bien présents : la typographie, la composition, les marges, les notes de bas de page, la pagination et d’autres champs sémantiques uniquement perceptibles à l’écrit jouent un rôle important dans l’ensemble de l’œuvre. Si je devais retenir un seul trait caractéristique des romans d’Esterházy, je choisirais le plurilinguisme. Il s’agit plutôt d’un plurilinguisme à l’intérieur de la langue hongroise ; l’écrivain navigue sur des registres allant de l’argot des stades de foot à la langue des traités philosophiques, des phrases labyrinthiques du baroque hongrois aux notices techniques du 20e siècle, du solennel et du sublime aux fantaisies érotiques débridées, et bien plus encore. À l’évidence, dans les romans d’Esterházy, l’évocation et l’utilisation de registres caractéristiques de périodes historiques, de visions du monde, de manières de pensée, de professions ou d’origines particulières ne sont pas destinées à servir une quelconque représentation réaliste : les strates historiques et sociales de la langue hongroise, à l’instar des textes d’emprunt, apportent à la fois leur propre contexte et prennent une nouvelle vie, un nouveau sens aux côtés d’autres langages et dans la composition plus large du roman.

Imre Kertész écrivait que pendant un certain temps il considérait Esterházy comme un « Suisse est-européen » qui « en matière de dictature, n’avait connu que la molle et, en littérature, que le succès »***. Sa personnalité d’écrivain était-elle atypique, atypiquement légère dans cette région d’Europe ?

La carrière d’Esterházy correspondait à une période historique plutôt clémente. Il a débuté à la fin des années 1970, au début des années 1980 à une époque où la rigueur idéologique de la politique culturelle kádárienne se relâchait. Son œuvre s’est épanouie dans un contexte où le régime jusqu’alors fondé sur l’homogénéité idéologique commençait à tolérer qu’on le nargue avec des idées poétiques et politiques alternatives. La littérature et la culture en générale jouissaient d’un prestige bien plus important qu’aujourd’hui et les écrivains suscitaient plus d’attention de la part de la société que de nos jours. Mais la liberté avait son prix à l’époque de Kádár, comme en témoignent le sort réservé à Harmonia cælestis et à Revu et corrigé. On peut également supposer que la politique culturelle du régime exploitait la carrière artistique de ce fils d’aristocrate « ennemi du peuple » pour sa propre légitimation. Une autre explication reste toutefois possible : son tempérament d’écrivain ou son tempérament tout court. Miklós Mészöly parlait de la « sérénité ontologique » d’Esterházy. Si nous passons en revue l’histoire de la littérature hongroise si encline à revêtir des sonorités tragiques, le « projet généreux d’insouciance » de l’écrivain, ce programme artistique fondé sur le recours permanent à l’humour et à l’ironie dont l’incompréhension suscite si souvent les poussées d’antipathie politique à son égard, peut paraître exceptionnel.

Le nom de Péter Esterházy est étroitement lié au courant postmoderne hongrois. Dans quelle mesure celui-ci était-il différent des autres ?

Dans le seul domaine de la littérature, le terme postmoderne fait déjà référence à divers courants poétiques. En outre, le postmoderne s’est quelque peu dévalorisé dans le discours critique des années 1990. Certes, les textes et les concepts artistiques convoqués par Esterházy sont aisés à décrire à partir des attributs du postmodernisme littéraire. Au lieu de présenter une réalité sociale, historique, spirituelle ou psychologique considérée comme préexistante, ses textes mettent en valeur la force créatrice de la formulation linguistique et la possibilité d’aborder toute expérience en tant que texte. Cela ne veut pas dire qu’il n’existe « rien » en dehors du texte, mais que les manifestations de ce « quelque chose » entretiennent une relation de dépendance avec la langue : cette réalité non linguistique se teint de sensations, de sentiments, de pensées, et au-delà, d’un certain degré de complexité, elle provoque des réflexions qui prennent inévitablement une forme linguistique. Les structures narratives d’Esterházy suivent cette logique : l’arbitraire du sens des mots et des noms crée l’histoire, les personnages qui vont interagir avec les « événements authentiques » de l’Histoire. C’est probablement cette dimension, cet intérêt historique, cette nécessité d’interpréter l’histoire de la région sous une forme ludique en l’entrelaçant d’éléments fictifs, qui donnent à sa prose une spécificité est européenne et le rapproche d’autres auteurs tels que Danilo Kis.

« […] l’écrivain crée un nom qui va ensuite évoquer quantité de choses, dans le meilleur des cas, il pourra même être associé à énormément de choses. On le citera aussi bien au Parlement que sur l’oreiller […] Ces noms présents sur la place publique littéraire n’ont pas tous la même valeur, ils n’ont pas tous la même portée, mais tous incarnent une équation du destin dont la performance littéraire n’est qu’un aspect non négligeable. »**** Il est indéniable qu’en Hongrie tel était le cas du nom d’« Esterházy ». Les phrases qu’il écrivait se transformaient en adages (« Au-delà d’un certain niveau, on ne s’abaisse pas sous un certain niveau », par exemple) cités par tout un pays (aussi bien au Parlement que sur l’oreiller). Pour l’historien de la littérature, il ne doit pas être facile de séparer le « nom » de la performance littéraire…

Il serait probablement à peine exagéré d’affirmer que toute la Hongrie connaît le nom d’Esterházy, et il peut même résonner familièrement aux oreilles des Européens s’intéressant à l’histoire du continent. Noblesse oblige, l’œuvre d’Esterházy, postmoderne ou non, a su répondre aux exigences de ce nom. Dans Harmonia cælestis, qui constitue sans nul doute le sommet de son art, il rend hommage, à sa manière sérieusement pas sérieuse, à ce nom. L’histoire transgénérationnelle de la famille s’infiltre dans ce roman qui allie récit historique authentique, légendes et fiction pure. Il y a plusieurs façons de lire Esterházy. Pour ma part, dans une seconde lecture, j’ai vérifié presque toutes les histoires d’ancêtres figurant dans le livre. Observer la manière dont le romancier modifie ces récits historiques considérés comme authentiques s’est révélé très instructif. La famille Esterházy (« mon père ») est évoquée comme une entité transgénérationnelle et par conséquent, elle intervient dans le roman comme un sujet dans une certaine mesure impersonnel. Le temps de la mémoire familiale et ses légendes embrassant plusieurs siècles peuvent intriguer l’homme d’aujourd’hui pour lequel la durée du passé personnel, familial diminue constamment. Mais les lecteurs de Péter Esterházy savent bien que, dans son œuvre, la famille ne signifie pas seulement la famille transgénérationnelle, étroitement liée à l’histoire de la Hongrie. Déjà, dans Trois anges me surveillent, Esterházy avait annexé au service de son art la vie de son cercle familial le plus resserré, sa femme, sa mère, son père, son frère, ses enfants inclus. Cette méthode d’écriture mélangeant réalité et fiction qualifiée aujourd’hui d’autofictionnelle est une autre particularité de son écriture. Esterházy recourt dans plusieurs œuvres à l’autofabulation : il semble dévoiler des pans de sa vie privée pour se rétracter immédiatement, laissant perplexe le lecteur imaginant lire ses textes comme des autobiographies véritables.

Dans l’une des études du recueil consacré à Esterházy, vous analysez les œuvres d’inspiration autobiographique de l’écrivain dont Harmonia cælestis et Revu et corrigé, deux titres étroitement liés. Le premier est un roman familial dans lequel, de manière ludique et indirecte, Esterházy traite de l’histoire de son illustre famille (et à travers elle, de celle du pays) en prenant pour point central la figure du père. Le deuxième est un véritable journal intime qu’il a commencé à écrire peu après la parution de Harmonia cælestis quand il a appris que son père, figure quasi mythique du livre, avait été un informateur de la police secrète pendant des décennies. Revu et corrigé a été interprété par de nombreux critiques en quelque sorte comme l’« heure de la justice qui sonne », marquant l’échec de la poétique postmoderne vidée de sens et confrontée à la banalité du réel. Que pensez-vous de cette hypothèse ?

Dans Revu et corrigé, Esterházy met lui-même cette hypothèse dans la bouche des critiques. Il ne parle pas d’échec, mais plutôt de l’effondrement d’un comportement et d’une vision artistiques joliment planifiés et pratiqués avec cohérence, et de l’impossibilité de transformer certaines expériences en texte ou du moins de le faire à la manière esterházyenne. Revu et corrigé et Journal intime du pancréas sont des exceptions dans l’œuvre d’Esterházy, non seulement par le choix d’un genre extralittéraire, factuellement documentaire, le journal, qui rétrécit d’emblée l’espace de la fabulation, mais également par la volonté de ne pas soumettre à des principes dominants d’écriture cette expérience radicalement étrangère, non linguistique, que représente la douleur psychique et physique. Dans mon interprétation, il ne s’agit pas de capitulation poétique, mais d’une décision d’Esterházy de soumettre l’éthos de l’écrivain à certains impératifs linguistiques. D’ailleurs, « la réalité » extratextuelle apparaît dans d’autres textes d’Esterházy, mais en tant qu’élément supplémentaire de l’univers textuel et comme tel, elle est soumise aux lois et effets stylistiques, rhétoriques, narratifs.

Que diriez-vous à quelqu’un qui n’a jamais lu Esterházy ? Pourquoi devrait-il le faire ?

En tant que professeur d’université, je constate que les jeunes générations ont plus de mal avec Esterházy. Pour quelqu’un qui n’a pas expérimenté personnellement le socialisme d’État, le communisme du goulasch, les blagues d’Esterházy fonctionnent moins bien. L’assouplissement des exigences en matière de culture historique, littéraire et philosophique rend plus difficile l’identification des références émaillant la prose esterházyenne et leur méconnaissance fait perdre de la virtuosité à ses textes.

Pourtant, cela vaut la peine de grandir aux côtés de son œuvre, car voilà bien l’un des auteurs les plus divertissants et les plus enjoués de l’histoire de notre littérature ; il est capable de nous faire prendre la mesure des profondeurs des mots hongrois et de faire émerger de la polysémie des mots un univers joyeux, comique, sérieusement pas sérieux.

Son humour inimitable, sa sensualité légère et frivole sont accessibles à tous ceux qui aiment leur langue maternelle. Péter Esterházy est, d’une part, un écrivain très hongrois, car ses écrits sont reliés de mille liens à l’histoire, aux traumatismes, aux réflexes collectifs, à l’identité culturelle de notre pays, ce qui explique en partie pourquoi il n’est jamais devenu un auteur de renommée mondiale. D’autre part, c’est un auteur tout aussi profondément européen et universel et ces deux pôles de son écriture ne font que se renforcer l’un l’autre.

*Pál Réz : Hét jelző, rövid kódával [Sept signes et une courte coda], Holmi, 1991/9.

**Kálmán Mikszáth (1847-1910) « Par le ton, par le procédé romanesque, il s’apparente à Jokai, c’est un conteur né, comme son grand aîné (dont il a écrit d’ailleurs une belle biographie). Lui aussi bâtit ses romans à partir d’un ensemble d’anecdotes. » (János Szávai, Introduction à la littérature hongroise, Jean Maisonneuve, 1989)

***Imre Kertész : Itt állunk, nézegetjük egymást… [Nous sommes ici et nous nous regardons], Kalligram, 2000/4.

****András Forgách : Esterházyról. [À propos d’Esterházy.], Nappali ház, 1994/4.  

 

Interview, traduction : Gábor Orbán

Relecture : Anne Veevaert

Photos : Ottó Vahl, Zsolt Dobóczi

 

Laisser un commentaire