Budapest – Topographie littéraire d’une ville

Dialogue entre des œuvres littéraires hongroises et des photographies du fond libre d’accès Fortepan sous le signe de Budapest, capitale photogénique à multiples visages.

« Sindbad entretenait de bonnes relations avec le Danube. Autant que possible, il avait toujours habité à proximité de ce corps immense et paresseux, il en connaissait chaque variation et chaque caprice, il connaissait sa voix et ses couleurs, ses oiseaux, et ses humains, ainsi que ses mystères nocturnes, lorsque les suicidés font la course avec les mouettes rêveuses en direction de Paks, il connaissait la clameur de ses étés, sa blondeur et ses lubies de soie bleue, il connaissait le fleuve impatient comme un poète vagabond, le fleuve noir et tragique, porteur de secrets les plus abjects et des sanglantes menaces de la ville. Sindbad aimait les choses éternelles : c’est pourquoi il habitait toujours à côté du Danube. »

Sándor Márai, Dernier jour à Budapest, Albin Michel, 2017.
Traduit par Catherine Fay
Photo : Fortepan / Schmidt Albin

« C’est en avion que Béla Kun quittait le pays. Dans l’après-midi – vers cinq heures environ – un avion décolla, contourna la maison des Soviets sise à l’hôtel Hungaria, franchit la Danube, survola la colline du Château, et effectua un virage audacieux au-dessus du Champ des Martyres. L’appareil était piloté par le commissaire du Peuple en personne. Il volait à basse altitude, tout au plus à vingt mètres du sol, de sorte que l’on pouvait distinguer jusqu’à son visage. Il était pâle, non rasé, comme d’habitude. Il adressa quelques ricanements aux bourgeois qu’il survolait, allant même jusqu’à en narguer certains, avec une perfidie goguenarde, d’un signe d’adieu. »

Dezső Kosztolányi, Anna la douce, Viviane Hamy, 1992.
Traduit par Eva Vingiano de Piña Martins
Photo : Fortepan / Szent-Istvány Dezső

« Ils orientèrent leurs pas vers le Pont Marguerite et se sentirent soudain revigorés, moins abattus et les pieds plus légers, comme la plupart de Pestois lorsqu’ils sentent le parfum venant des collines de Buda. Ils oublièrent un instant la tristesse qui les habitait dans ce crépuscule hivernal. Ils se sentaient promeneurs, prêts à vivre Dieu sait quelles joies ou quelles surprises. »

Gyula Krúdy, Sept hiboux, Ed. des Syrtes, 2015.
Traduit par Gabrielle Watrin
Photo : Fortepan / Budapest Főváros Levéltára / Klösz György fényképei

« Quand j’étais au lycée, ma distraction favorite consistait à me promener. Ou plutôt à vagabonder. Le terme est plus juste en ce qui concerne un adolescent. J’explorais systématiquement tous les quartiers de Budapest, l’un après l’autre. Chaque quartier, et même chaque coin de rue présentait pour moi une atmosphère particulière. D’ailleurs, je sais toujours me distraire avec les maisons, comme autrefois. Dans ce domaine, je n’ai pas vieilli. Les maisons disent beaucoup de choses. Elles sont pour moi ce que la nature était autrefois pour les poètes, ou plutôt ce qu’ils appelaient la nature. Mais j’aimais par-dessus tout le Château de Buda. Je ne me laissais jamais de ses vieilles rues. Déjà à cette époque, j’étais davantage attiré par les choses anciennes. Je n’accordais de réalité profonde qu’à ce qui était pétri de nombreuses vies humaines qui avaient immortalisé le passé, comme la femme de Clément le Maçon l’avait fait pour le château de Déva. »

Antal Szerb, Le voyageur et le clair de lune, Viviane Hamy, 2011. 
Traduit par Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba
Photo : Fortepan / Budapest Főváros Levéltára / Klösz György fényképei

« A mon entrée dans le Tunnel il faisait encore jour, tandis qu’à ma sortie, de l’autre côté, brusquement le soir était tombé. Sur le Pont des Chaînes, les lampadaires en fonte, de style 1830, étaient déjà allumés ; pas une illumination solennelle des jours de fêtes, rien que les lumières clairsemées de tous les jours, tout comme celles des rangées de fenêtres somnolentes coutumières de l’autre rive à Pest, sur les quais édentés, ravagés par la guerre. »

Ferenc Karinthy, Automne à Budapest, Editions In Fine, 1992.
Traduit par Judith Karinthy
Photo : Fortepan / UVATERV

« Pest était par ailleurs une ville d’aspect gai. Pas de vieux clochers, de ruines de citadelles qui auraient pu évoquer des temps anciens, troublés. Le dernier reste de mur d’enceinte se trouvait compris entre deux maisons. Pas de châteaux vétustes auxquels la superstition populaire aurait attaché des histoires de revenants. Pas de cloîtres mystérieux dont les murs auraient exhalé de froides horreurs. Pas de brillants hôtels aristocratiques, pas de Bastille, de London Tower, ni de Kremlin, ni de Louvre. Même pas une grande église pour lui donner un aspect altier. Une ville tout entière vouée aux ”foyers”. Je parle de son aspect d’il y a quarante ans. Elle n’était pas alors entourée de ces cent cheminées sombres qui maintenant inscrivent dans le ciel, de leur suie noire, les triomphes de la vie prosaïque. La ville autour du Muséum n’existait même pas en imagination. »

Maurice Jokaï (Mór Jókai), Les Trois Fils de Cœur-de-pierre, Pof, 1983.
Traduit par Aurélien Sauvageot
Photo : Fortepan – Schoch Frigyes

« En mars dernier, ce devait être autour du 10, je prenais le thé un après-midi au Café Central, place de l’Université, à ma table d’habitude, près de la fenêtre, d’où on a une vue à la fois sur la bibliothèque et sur une agence bancaire. Sur l’agence bancaire il est simplement écrit en lettres capitales : “Maison mère“, et je me suis souvent demandé si le lecteur non averti, a fortiori si c’est une personne fortement imprégnée de notions familiales, ne risquait pas de la confondre avec une sorte d’institution charitable ayant pour vocation d’initier les jeunes filles au devoir le plus sacré, la maternité. Je sais trop bien, hélas, qu’il s’agit d’autre chose : ayant perdu ma mère à l’âge de six ans, l’infortune de la vie m’a tôt appris à faire la différence entre finance et éducation populaire. »

Frigyes Karinthy, Voyage autour de mon crâne, Denoël, 2006.
Traduit par Judith et Pierre Karinthy
Photo : Fortepan / Révay Péter

« Il faisait trente-deux, nous nous étions passés de la crème solaire l’un à l’autre et nous regardions la télé. János Kádár est mort. En réalité, j’étais désolée. J’étais désolée que son nom ne résonne plus au journal télévisé, j’étais désolée que les décors de notre enfance disparaissent, que la bicoque à crêpes de la place Calvin soit démolie et que tous les pâtés de maisons disparaissent, que les rues tournent dans une autre direction, que dans l’enchaînement des événements se forme un vide étrange, impossible à aplanir et à combler, que tout devienne différent de ce dont nous avions l’habitude. »

Krisztina Tóth, Code-barres, Gallimard, 2014.
Traduit par Guillaume Métayer
Photo : Fortepan / Giltán Tivadar

« A haute dose, les plaisirs extrêmes ne sont pas toujours, il s’en faut, salutaires à l’âme ; cela ressemble à la gloutonnerie du provincial en bordée dans la métropole. Quand l’un de ses maîtres, le plus souvent Mme Ancsa, conduisait Niki dans l’avenue Pozsonyi, la chienne tirait impatiemment sa maîtresse vers chaque arbre presque à en rompre sa laisse. Mais au bout d’un certain temps, saturée de plaisir, elle se faisait molle, se ratatinait et, les oreilles pendantes, se traînait d’un air maussade sur les talons de Mme Ancsa. La haute pression atmosphérique qui règne dans les grandes villes exerce parfois cet effet sur les âmes saines et rustiques des campagnards. »

Tibor Déry, Niki, Circé, 2010.
Traduit par Imre Laszlo
Photo : Fortepan / Várkonyi Benedek

« Un frisquet jour de septembre de l’année 1917, je me promenais dans la rue Népszinház avec la femme de l’un de mes amis de café, une dame qu’on appelait Ildici. Cette dame avait des oreilles comme des fleurs, de belles oreilles de rose. Du reste, tous deux ressemblaient à ce genre de comédiens bohèmes, elle était choriste et lui musicien d’opéra, et ils m’évoquaient incroyablement des moineaux. Pas du tout à cause de leur grisaille, non, puisqu’ils n’étaient pas gris mais bariolés, bien plutôt parce qu’ils ne cessaient jamais d’être en mouvement. »

Milán Füst, L’histoire d’une solitude, Cambourakis, 2007.
Traduit par Sophie Aude
Photo : Fortepan / Szabó Lóránt

« Depuis des années, le cimetière Kerepesi était le seul endroit de la ville où le vert de l’herbe ou le bruissement des feuilles mortes sous mes pieds me paraissaient encore crédibles. Où je sentais que la nature faisait son travail. Les rochers des collines de Buda consolidés au ciment, le mont János avec sa vue et son air pur, le canotage dans le parc municipal m’ont toujours laissé de marbre. »

Attila Bartis, La Tranquillité, Actes Sud, 2007
Traduit par Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba
Photo : Fortepan – Viktor Gábor

« C’est en janvier 55 qu’il avait fait la connaissance de Vali dans des circonstances insolites et plutôt troubles : Vali l’avait tout simplement abordé au cinéma Bástya. Après sa pleurésie, ayant quelque peu relâché sa discipline, Makra s’était accordé quelques fantaisies, en partie pour raison de santé, en partie sous l’influence d’un nouvel ami, Jóska Vera, dont il avait fait la connaissance à l’atelier et en partie, tout simplement, parce qu’il avait envie de se distraire. Gêné par sa lourdeur et par sa haute taille, il n’aimait pas danser, mais appréciait la musique de danse et tout particulièrement la jazz (dans sa version abâtardie, la seule qu’il eût l’occasion d’écouter) : ils allaient donc tous les deux dans des boîtes de nuit pour ramasser des filles, au Conservatoire pour y écouter des chansons à la mode et, plus rarement, au théâtre ou à l’Opéra, pour voir Carmen, le Trouvère ou la Cavalleria rusticana. »

Ákos Kertész, Makra, L’Harmattan, 2006.
Traduit par Georges Kassai et Gilles Bellamy
Photo : Fortepan / Magyar Rendőr

« Il ne faisait d’ailleurs rien d’extraordinaire, seulement autre chose. Lorsque moi, avec la savoir-faire du footballeur du niveau dit, mais réel, je voyais que l’on pouvait se déplacer dans tel ou tel sens, car, dans la situation donné, c’était la meilleure solution, lui faisait par exemple un pas en arrière, chose que tout homme sensé et connaissant un tant soit peu le foot, un unsereiner, n’aurait jamais risquée, il fallait pour ça un Hidegkuti, qui créait du coup un nouvel espace, dont je mesurais immédiatement les nouvelles possibilités, autrement dit, il me suffisait de lui passer le ballon, et : but. Chose dont il n’était nullement question un pas plus tôt. C’est très instructif pour un homme de lettres. Il ne s’agit pas de choisir le meilleur élément à sa disposition, sous la main, mais de créer ce meilleur : un espace nouveau. »

Péter Esterházy, Voyage au bout des seize mètres, Christian Bourgois, 2008.
Traduit par Agnès Járfás
Photo : Fortepan

« Un bâtiment en rez-de-chaussée, tortueux, tout en longueur, avec une cour au milieu des vieilles maisons d’Óbuda. Ses murs étaient tapissés d’un papier peint antique noir et bordeaux tout effiloché. Nous nous étalâmes et tendîmes le cou vers le haut. Nous avions pris des billets à un forint, au premier rang, à deux mètres de la toile. […] Si je pouvais aller voir l’intérieur de ce cinéma aujourd’hui – avant de prendre l’avion – il m’apparaîtrait sombre, sale et petit. Ce jour-là, c’était normal : le cinéma, c’était comme ça. (Je n’ai pas pu le voir, il a fermé, la pluie, le vent, le soleil le déchirent les grandes lettres de papier du dernier titre de film affiché ; le vieux Óbuda est prêt pour la démolition, une maison de la rue Bokor occupe la moitié d’un carrefour, vidée, avec ses fenêtres cassées et ses murs à moitié écroulés, des gosses de la rue s’y sont installés ; par terre il y a des bouteilles de bière vides, des préservatifs et des lambeaux de bas, le nom de groupes pop sur le mur répugnant plein de peinture de la pièce où autrefois veillait dignement feu Rókus Láncz.) »

Péter Lengyel, La fête foraine.
Traduit par Dominique Radanyi
Auteurs hongrois d’aujourd’hui. Anthologie dirigée par Thomas Szende, Editions In Fine, 1996)
Photo : Fortepan – Óbudai Múzeum

« Cet après-midi-là dans une rue voisine de l’avenue Üllői, le célèbre acteur Zetalaki se trouva mal et perdit connaissance. Les passants le trouvèrent inanimé et le firent transporter à l’hôpital le plus proche. Malgré les procédés de réanimation les plus moderne, malgré les massages cardiaques, cet excellent acteur succomba vers dix-huit heures trente G.M.T., au terme d’une longue agonie. Son corps fut transporté à l’Institut d’anatomie pour autopsie. En dépit de ces événements tragiques, la représentation du Roi Lear se déroula sans incident. Zetalaki, arrivé au théâtre avec quelques minutes de retard, paraissait fatigué, surtout au premier acte où il eut plusieurs fois recours aux services du souffleur. Il se reprit visiblement et, par la suite, la scène de la mort du Roi, magistralement interprétée, fut coupée d’applaudissements. »

István Örkény, La mort du comédien, Gallimard, 1970.
Traduit par Tibor Tardos
Photo : Fortepan / Kotnyek Antal

« Cependant, dans l’intention d’être admis dans le service de psychiatrie, je les présentais de façon très opportuniste. Je commençais à lui parler de mes fantasmes, comme par exemple que, assis dans les galeries de l’Opéra, je me demandais souvent ce qui se passerait si, au moment le plus dramatique de la représentation, je me jetais du troisième étage sur les personnes assises en bas. Pendant les entractes, j’observais attentivement ceux et celles qui pouvaient devenir mes victimes. Ou alors, à certaines occasions, je me disais que je pouvais monter sur scène et tirer sur la barbe du ténor héroïque pendant qu’il s’occupait à chanter le contre-ut. Naturellement, j’ai immédiatement rejeté l’idée, mais bientôt j’ai échafaudé le plan suivant, par exemple que, en profitant du décolleté profond de la dame mûre assise à côté de moi, je glisse ma main adroitement sous son chemisier puis je demande courtoisement à son mari si les seins de son épouse étaient déjà aussi brûlants avant leur départ pour l’Opéra. »

Ferenc Barnás, Le parasite, Meet, 2017.
Traduit par Agnès Járfás
Photo : Fortepan / Juráncsik Norbert

« Bâti quatre-vingts ans plus tôt, l’immeuble aux proportions remarquables faisait figure d’exception dans le quartier, pour avoir essuyé sans presque aucun dégât les convulsions violentes des décennies dernières. Cela ne résultait certes pas du hasard seulement. En son temps, l’immeuble paraissait déjà le moins notable des environs. Construit pour devenir, à l’instar de tous ses voisins tape-à-l’œil, un vaste immeuble de grand standing, ses proportions modestes évoquaient plutôt un hôtel particulier. Le quartier de Terézváros tout entier ne comptait pas d’édifice plus massif. Par chance, nulle bombe ne l’avait atteint, et comme la façade puritaine ne se composait que des matériaux nobles, avec des ornements si discrets qu’ils passaient même inaperçus, les déflagrations n’y avaient causé presque aucun dommage. On devait sa construction à un homme tourmenté, asocial, lui aussi provincial, ou dont l’esprit, tout au moins, ne se conformait pas à l’échelle de valeurs citadine. Son immeuble se distinguait des autres, ce qui bien sûr, à la longue, avait tourné à son avantage. »

Péter Nádas, Histoires parallèles, Plon, 2012
Traduit par Marc Martin avec la collaboration de Sophie Aude
Photo : Fortepan / Budapest Főváros Levéltára

« Moi aussi, j’avais participé à la répétition générale de cette tragi-comédie que fut la mobilisation de l’armée hongroise à la veille de Munich. Nous avions défilé dans les rues de Budapest, musique en tête, jusqu’à la gare, d’où on nous avait fait sortir par la porte de derrière, en camion, pour regagner la caserne. Nous recommençâmes dans l’après-midi, et une fois encore dans la soirée. Lorsque nous montâmes enfin dans le train, on nous fit ôter les uniformes neufs qu’on nous avait distribués pour les remplacer par de vieilles tenues en loques. Nous dûmes également échanger nos fusils à répétition contre de vieilles carabines qui s’approvisionnaient cartouche par cartouche. »

György Faludy, Les beaux jours de l’enfer, Les éditions John Didier, 1965.
Traduit par Ladislas Gara
Photo : Fortepan – Pálinkás Zsolt

« Nous longeons la tribune. Sur le socle, rien. C’est là que se dressait la statue de Staline. En cinquante-six, ma grand-mère, celle qui s’est suicidée, s’était procuré un morceau de son oreille, je l’ai gardé quelque temps, il s’est égaré quelque part. »

György Spiró : Avec mon père au match
Elle me regarde, Les Belles Lettres, 1991. Traduit par Eva Vingiano de Pina Martins
Photo : Fortepan – Rátonyi Gábor Tamás

« …le tournage continuait sur l’île Marguerite, dans la voiture Emerence regarder défiler le paysage en ouvrant de grands yeux, je crois bien qu’elle n’était pas venue au Grand Hôtel depuis des décennies, si toutefois elle l’avait jamais vu. Nous tournions en extérieur, Emerence regardait alternativement l’assistant opérateur dans un hélicoptère et le cameraman sur la grue, là au moins la machine, la technique étaient aussi importantes que les acteurs dans la grande scène d’amour. La forêt, la terre, le monde planaient, les arbres se penchaient comme pour recouvrir l’homme et la femme pris de vertige dans les vagues de la passion, quand nous visionnâmes la séquence, tous les plans révélèrent superbes, une rare réussite. Nous allâmes manger quelque chose, Emerence n’avait pas envie d’entrer au Grand Hôtel, elle était à présent réticente, désobligeante, ne regardait plus autour d’elle. […] Dans la voiture, elle défit aussitôt deux boutons en haut de sa robe comme si elle étouffait. Enfin, elle révéla ce qui la contrariait, j’ai rarement entendu une telle amertume dans sa voix : nous étions des menteurs, des hypocrites, déclara Emerence. Il n’y a rien de vrai, nous faisons bouger les arbres avec des trucages, on ne voit que le feuillage, quelqu’un fait des photos dans un hélicoptère qui vole en rond, ce ne sont pas les peupliers qui bougent, et pendant ce temps, elle, les spectateurs croient que toute la forêt saute, danse, valse. »

Magda Szabó, La Porte
Traduit par Chantal Philippe
Editons Viviane Hamy, 2003
Photo : Fortepan / Bojár Sándor

« La vendeuse de cigarettes s’approcha de la table. Elle sourit au garçon. Comme à un paquet que le père aurait oublié.
Les clients des tables voisines se tournèrent dans sa direction. Une dame d’un certain âge le regarda vec surprise : “Eh bien, mon enfant, il n’y a pas d’école aujourd’hui ?“ Le vieux vendeur de journaux vient vers lui.
– Je peux vous demander quelque chose ?
L’homme le regarda de toute sa hauteur.
– Vous avez des cartes postales sur le foot ? Ou avec des actrices de cinéma ?
– C’est pas très intéressant. Mais j’ai autre chose à vous proposer. Ce petit livre, relié de cuir, comme un menu. Mais c’est un menu qu’on ne propose pas à tous les clients.
Le Livre d’or. L’homme, d’un geste machinal, ouvrit le livre.
Quelques lignes ou juste un nom. Tu sais, ceux qui sont venus ici. Il y a certains noms… bref, ça vaut le coup d’œil !
Vilma Bánky.
C’était le premier nom. Vilma Bánky ! Elle était venue ici ? Dans ce café ? Elle avait circulé parmi ces tables. Les garçons étaient alignés contre le mur. Les garçons et les clients. Et puis elle s’était assise… Peut-être justement à cette table. Les garçons s’étaient inclinés devant elle, lui avaient présenté ce livre. Elle avait fait le voyage d’Amérique, pour visiter son pays natal. On passait ses films dans tous les cinémas. Elle était en visite dans son pays et elle était entrée dans ce café. »

Iván Mándy, Le café du bon vieux temps
Traduit par Joëlle Dufeuilly
Les cafés littéraires de Budapest. Anthologie de textes littéraires hongrois et photographies anciennes, Éditions Le Passeur, 1998
Photo : Fortepan / Kováts Lajos

« Les trois fugitifs soufflèrent un peu. Ils jetèrent un regard autour d’eux, sur cette serre bizarre dont les parois en verre laissaient filtrer la lueur blafarde de lointains réverbères. C’était un endroit étrange et mystérieux. Ils se trouvaient dans l’aile gauche au-delà de laquelle on pouvait voir la partie centrale et même l’aile droite. De toutes parts, dans d’immenses caisses peintes en vert se dressaient de gros arbres aux larges feuilles : des fougères géantes et des mimosas. Sous la vaste voûte du milieu, on voyait des palmiers et, à leurs pieds, une véritable forêt exotique. Au milieu de cette végétation exubérante, se trouvait un bassin à poissons rouges entouré d’un banc. Puis des magnolias, des lauriers, des orangers. De toutes ces plantes exotiques émanait un parfum entêtant. L’air en était saturé. Dans la vaste salle surchauffée, l’eau coulait sans cesse. Les gouttes se brisaient sur les feuilles charnues, les éventails des palmiers bruissaient mystérieusement et il semblait aux enfants qu’un redoutable fauve de la jungle devait se tapir dans cette forêt ombreuse, lourde et moite. Pourtant ils se sentaient en sécurité et réfléchissaient déjà à la façon dont ils pourraient s’en sortir. »

Ferenc Molnár, Les gars de la rue Paul, Hachette Livre, 2007
Traduit par André Adorjan et Ladislas Gara
Photo : Fortepan / ELTE Fűvészkert

 

 

 

Laisser un commentaire