Le poète György Petri était un critique incisif de l’hypocrisie ambiante qui régnait à l’époque Kádár. Vingt ans après sa disparition et trente années après la transition démocratique en Hongrie, nous évoquons sa mémoire avec son confrère Renátó Fehér, né l’année de la chute du mur de Berlin.

 

Tu m’as fixé…

Tu m’as fixé sur ton hameçon, Seigneur.
Depuis vingt-six ans
je me tortille et me replie en tous sens
de façon enjôleuse, et pourtant
la ligne ne se tend jamais.
Il est évident
que ta rivière ne contient pas de poisson.
Si tu continues à espérer quand même,
va te choisir un autre ver.
Être l’élu
était bien beau.
Mais dorénavant j’aimerais
me sécher, me promenant au soleil.

(Gouttes de pluie. Poésie de Hongrie au XXe siècle, Éd. Fekete Sas, Budapest, 2001, trad. Georges Tímár)

« […] je serais déçu si le pessimisme de Petri n’était pas un pessimisme créateur par essence, qui, par son sérieux, son intensité, son authenticité se doit de mettre en œuvre son propre remède. Autrement dit, Petri exprime un pessimisme puissant et honnête, qui, justement parce qu’il est poussé à l’extrême, n’a d’autre choix que d’accoucher, en secret et dans la douleur, de sa propre foi, de sa propre harmonie », écrivait István Vas en 1969 à propos du jeune poète débutant.[efn_note]Petri György és a pesszimizmus (« György Petri et le pessimisme ») In: Vas István: Költők egymás közt (« Istvan Vas : poètes entre eux », Budapest, Szépirodalmi, 1969[/efn_note] Tu penses que l’œuvre de Petri rend justice à cette vision optimiste du pessimisme de Petri ?

Renátó Fehér : À ma connaissance, István Vas respectait, mais n’aimait pas beaucoup la poésie de Petri. À la lecture du texte publié dans l’anthologie Poètes entre eux dont est tiré cet extrait, son irritation saute aux yeux. Et si nous ajoutons à cela que ce texte (de circonstances) aurait pu être rédigé dans l’esprit de soutien bienveillant qu’un poète plus âgé doit à un jeune collègue sur le point de publier son premier recueil, il est encore plus évident que Vas n’était pas prêt à faire un geste généreux et à mettre ses réserves de côté. Cinquante ans plus tard, dans la bouche d’un poète de son calibre, le choix même du mot pessimisme peut paraître déconcertant : contester la légitimité du terme, reprocher son utilisation, et, dans ce contexte, espérer malgré tout l’harmonie, qui plus est dans le pays d’Endre Ady et à l’époque contemporaine de Samuel Beckett, peut paraître aujourd’hui inconcevable. Il est certes dans la nature du pessimiste d’être ancré dans une vision (perspective) négative de l’avenir. Mais si l’on adopte le point de vue de Vas, la situation est bien pire : pour ce dernier, la poésie de Petri jette un regard sec, qu’il ne veut pas porter sur l’avenir, mais sur le présent irrévocablement sclérosé, élimé ; une intuition qui s’exprime ici, « Être l’élu était bien beau. Mais dorénavant », peut-on lire dans la poésie évoquée plus haut. On pourrait citer un autre poème, l’un des sommets de son œuvre à mon sens : « Qu’on ait aimé des femmes ici est incroyable » ou encore les mots qui clôturent ces mêmes vers : « Je ne crois plus en ce que je croyais » (Poème d’un poète inconnu d’Europe de l’Est écrit en 1955 qui figurait également dans l’anthologie Poètes entre eux). La métaphore développée dans Lundi éternel, un poème plus tardif, est un symbole de son époque. C’est ainsi que Petri a donné naissance à sa propre foi (© István Vas). L’hiver, le printemps, l’été et l’automne de notre mécontentement. Époque & humeur ambiante & mélancolie (de gauche).

Ce qui s’est passé depuis

Je suis retourné là
et je suis de nouveau reparti.
La nouvelle musique hongroise a pris son essor,
ton enfant est resté idiot,
ta mère est morte, j’ai encore fait
un enfant (pas à cette femme, à une autre,
pour elle c’est un autre, mais lui tu ne l’as pas connu)
à une troisième, qui partage à présent
– en ce qui ME concerne – son lit
avec un second, tandis que moi,
– en ce qui TE concerne – je partage le mien
avec une quatrième ;
là aussi, il y a un enfant, mais cette fois-ci
ce n’est pas moi qui l’a fabriqué. Ma fille
qui est née justement
quand j’ai quitté ma femme pour toi
a eu quinze ans
et apprend le violon comme toi.
B. Z. est mort (il est venu nous voir une fois),
moi aussi je suis allé te voir depuis,
j’étais complètement gelé
(c’est quand j’ai manqué l’enterrement de ta mère)
et pour ne pas faire les choses à moitié,
tout en bouquinant les pierres tombales
je suis allé à ta recherche.

Et je t’ai trouvé. J’ai attendu
jusqu’à ce que mes talons gèlent contre la semelle.
Plus tard, accoudé au comptoir du bistrot,
Le Caveau de la bière, je me suis demandé
quel con pouvait avoir eu l’idée
d’appeler un bistrot LE CAVEAU DE LA BIÈRE
juste au bord du CHEMIN DES CAVEAUX.

(L’époque d’imbéciles intrépides arrive, poèmes, éd. FONT, 1991, traducteurs : Iván Bajomi, Marc Delouze, François Dominique, Miklós Matyassy, Cécile Mennecier, Noëlle Menecier, Miklós Sulyok, Bernard Vargaftig et Paul Wald)

« La personnalité se fragmente au contact du quotidien » [efn_note]Szabolcs Várady : Két költő (« Deux poètes »), Valóság, 1972. n° 2[/efn_note] peut-on lire à propos de Petri qui se définissait lui-même ainsi : « je ne suis ni devin, ni visionnaire, ni prophète, ni l’envoyé de Dieu, mais un habitant de Budapest, écrivain de profession, qui a grandi dans les années 1960. »[efn_note]A lírai hős leszerel? Domokos Mátyás beszélgetése Petri Györggyel. (« Le héros lyrique désarme ? Conversation de Mátyás Domokos avec György Petri ») In : D. M. : A pályatárs szemével (« Avec les yeux d’un collègue »), Budapest, Magvető, 1982[/efn_note] Sa poésie est empreinte de la banalité du quotidien, non seulement sur le plan thématique, mais également d’un point de vue stylistique. « La présence déstabilisante des “prosaïsmes”, des déséquilibres dans la composition et des dissonances stylistiques fait éclater l’intégrité formelle de la poésie de Petri (…). »[efn_note]Péter Agárdi : Magyar líra 1971-ben. (« La poésie hongroise en 1971 ») In: A. P. : Korok, arcok, irányok, (« Époques, visages, tendances ») Budapest, Szépirodalmi, 1985[/efn_note]La volonté de tordre le cou au « lyrisme » traditionnel, classique, tant thématiquement que stylistiquement, représentait-elle le dénominateur commun de la jeune génération de poètes qui entraient dans la carrière littéraire à la fin des années 1960 ?

Renátó Fehér : Vraisemblablement, cette évolution, ce tournant peut aujourd’hui être tenu pour un lieu commun de l’histoire littéraire contemporaine. Tandori[efn_note]Dezső Tandori (1938-2019) écrivain, poète et traducteur.[/efn_note], Petri, Oravecz[efn_note]Né en 1943, Imre Oravecz est poète, romancier, auteur entre autres de Septembre 1972 (Cambourakis, 2018, trad. Marc Martin).[/efn_note], rabâchait-on aux étudiants, et cette vision fait aujourd’hui partie intégrante de l’ADN des générations de poètes nées depuis, au même titre que la chevelure frisée ou la couleur des yeux. Au-delà, de nombreuses questions pertinentes se posent néanmoins. Par exemple, quels sont les différents registres poétiques, concepts lyriques et sources d’inspiration qui nourrissent ce courant poétique ? Quelle place donne-t-on à la personnalité si tous ces miroirs ne font que se refléter les uns les autres ? Et quelles approches, quelles inspirations nouvelles naissent de nos relectures ? Dans le cas de Petri, ces questions ont déclenché un débat[efn_note]Débat dans la revue Élet és irodalom à la suite d’un article volontairement provocateur qui demandait si l’œuvre de Petri n’était pas « en train de couler ». Isolés du contexte politique de l’époque et du mode de vie autodestructeur de leur auteur, ces poèmes sont-ils encore à la hauteur ?[/efn_note] en 2008 portant sur la survie de son œuvre et la renaissance très particulière de celle-ci après la revalorisation de la poésie politique au début des années 2010. Tout cela, semble-t-il, en l’espace de quelques années. Dans le cas de Tandori, pendant des décennies, suivre son cheminement relevait (presque) de l’impossible. La question de savoir si les points d’équilibre de son œuvre se réorganiseront reste ouverte. De mon point de vue, c’est la clairvoyance à l’égard de la terreur métaphysique suscitée par l’existence qui monte en puissance dans sa poésie. Les innovations poétiques, le « jeu » de Koppar Köldüs[efn_note]Recueil de Dezső Tandori, 1991, « écrit entièrement dans une nouvelle langue phonétique artificielle » (Uj Magyar Irodalmi Lexikon)[/efn_note], sont plus intéressants du point de vue du négativisme que de celui du terrain miné que représentent les thèmes de la dysfonction linguistique, de l’incapacité à écrire, à parler.

À la mémoire de L. I. Brejnev

Le vieux schnock aux lèvres tordues est mort,
la monarchie russo-hongroise tire à sa fin.
Les syndics de faillite de l’Est,
sales gueules de croque-mort, Jaru et Tchescu

supputent les chances de toucher quelque chose,
lambinent, s’attardent, tripotent les couronnes
et dressent l’oreille : tire-t-on déjà les salves ?

En tous cas : il est crevé.
Et de sa baguette pisseuse
plus jamais ne sortira le zizi du Grand Octobre.

(Alain Lance – János Szávai, Nouvelle poésie hongroise, Caractères, 2001, trad. André Doms)

Le recueil Örökhétfő (« Lundi éternel ») paraît en samizdat[efn_note]Ouvrage diffusé clandestinement sous forme polycopiée ou ronéotypée, en raison de l’impossibilité pour son auteur de le faire éditer officiellement.[/efn_note] en 1981, mais « la véritable interdiction de publier » est prononcée à la suite d’une interview que Petri donne à la radio Free Europe et d’une nécrologie de Brejnev publiée à New York. Qu’est-ce qui change au début des années 1980 pour qu’avec déjà deux recueils à son actif, le poète soit expulsé de tous les forums littéraires officiels ?

Renátó Fehér : « Chez nous, il n’y a pas de censure »[efn_note]György ACZÉL, A mai magyar társadalomról (« La société hongroise actuelle »), Valóság, 1980/12, 18.[/efn_note], disait György Aczél[efn_note](1917-1991) Idéologue, chef de file de la vie culturelle à l’époque de Kádár.[/efn_note] en 1980. Hormis son cynisme manifeste du point de vue institutionnel, ce bon mot n’était pas loin de la réalité. Ce n’est pas par hasard si, à l’assemblée générale de l’Union des écrivains en décembre 1981, István Eörsi exige sur le ton de l’ironie qu’une censure transparente et réglementée se substitue à l’incertitude, à la zone grise, à la logique de l’informel. Au regard de l’histoire institutionnelle (qui commence avec le verbe « exclu »), il est légitime de se demander si l’interdiction des autorités s’explique par des critères inhérents aux textes ou plutôt par le refus de Petri de se comporter conformément aux règles en vigueur. Plus simplement : le « pouvoir » (une dénomination terriblement imprécise) avait-il un problème esthétique ou (d’actualité) politique avec Petri (à moins que les deux choses ne soient pas en outre systématiquement liées, selon les époques) ? Comme les restrictions imposées à la liberté de l’auteur passaient par la voie administrative, il est difficile, sinon impossible d’en éclaircir les circonstances exactes. D’autant plus que les forums officiels n’appliquaient pas tous le même protocole (l’exemple le plus parlant est probablement le scandale de Mozgó Világ[efn_note]En septembre 1983, Ferenc Kulin, rédacteur en chef de la revue, est démis de ses fonctions. Par solidarité, toute la rédaction démissionne.[/efn_note]).

Parallèlement, il serait sans doute tout aussi intéressant et important de connaître l’opinion de Petri sur le Pouvoir, sur le cadre institutionnel verrouillé d’en haut, en partie hétérogène et sur la profession. Comment, par exemple, le changement d’atmosphère que suscite le samizdat, ce second forum public, influence-t-il l’intuition poétique et la langue ? Comment le geste politique de l’exil volontaire (pour ne pas parler d’« expulsion ») devient-il un choix poétique, une expression critique sur la langue et/ou le goût littéraire (général) de l’époque ? Dans l’une de ses études, Sándor Radnóti prétend que Petri a entrepris de diffuser ses œuvres en samizdat poussé par un impératif poétique et non par la nécessité de contourner une barrière.[efn_note]Sándor Radnóti, Megmenthetetlenül személyes (« Incommensurablement personnel »), Kortárs, 1989/8.[/efn_note] Cependant, on sait également que le manuscrit du recueil Örökhétfő (« Lundi éternel ») a été proposé aux éditions Szépirodalmi et que là-bas, selon Petri[efn_note]Petri György Munkái III. — Összegyűjtött interjúk (« Œuvres complètes III de Gyorgy Petri – Recueil d’interviews ») sous la direction de Réz Pál, Lakatos András, Várady Szabolcs, Bp., Magvető, 2005, 236.[/efn_note], on lui aurait demandé de supprimer 25 à 30 poèmes (qui donc ?). Il s’y est opposé et le recueil a par conséquent paru en samizdat dans l’édition clandestine AB de Gábor Demszky dont c’était la première publication au tournant de 1982.

Chant nocturne du limier

Il pleut des cordes
salopard
et toi tu t’écrases encore
bien au chaud dans ton plumard
ou bien tu baises ta poule.
Et moi je vais moisir jusqu’à 6 heures du mat
sous la pluie qui s’apaise.
Je dois attendre la relève,
je dois attendre
que tu émerges de ton nid
d’auprès de ta nénette, pour transmettre
mon rapport : par où tu voltiges
tu voles, tu planes.
Tâche de ne pas me tomber dans les pattes,
car je te plumerais au vol.
Jamais je n’oublierai cette sale pluie :
mon imper et mes semelles détrempés
ont pris deux fois leurs poids
et toi
bien au chaud
dans ta piaule
tu batifolais.

Mais le jour viendra
où je ferai de toi les cimetières bossus.

(Alain Lance – János Szávai, Nouvelle poésie hongroise, Caractères, 2001, trad. André Doms)

« En nous marginalisant, ils nous ont enfermés dans un ghetto ; les diffusions en samizdat, les universités éphémères, les soirées se succédaient les unes aux autres. Nous étions toujours ensemble, nous affichions tous le même statut social, conséquence de notre labeur de coolie intellectuel ; nous n’avions pour ainsi dire aucun contact avec la sphère officielle. En résumé, nous étions donc plongés dans une atmosphère étrange qui mêlait soirées festives et manifestations et, naturellement, nous savions que les voitures de police nous attendaient au dehors et que les limiers nous tournaient autour. »[efn_note]Szállóigévé lenni, az a legjobb dolog. Parti Nagy Lajos beszélgetése Petri Györggyel. (« Devenir un adage, rien de mieux ne peut nous arriver. Entretien de Lajos Parti Nagy avec György Petri »), Magyar Napló, 24 décembre 1993.[/efn_note]Pourrais-tu nous dire quelques mots de la vie dans ce « ghetto » des années 1980, de sa composition et de son influence ?

Rédacteurs de Beszélő

Renátó Fehér : En effet, l’opposition démocratique naissante est devenue l’environnement naturel de Petri. En 1981, il est nommé rédacteur de la revue samizdat Beszélő. Ce milieu réunissait et mettait en contact des personnes d’origines sociales, d’identités, de stratégies d’action multiples. Tous avaient pourtant en commun un regard critique sur leur époque et le système politique dans lequel ils étaient contraints de vivre. S’inspirant des puissants modèles est européens (principalement polonais), l’autodéfense morale, puis les actions d’opposition fondées sur la liberté de pensée et la solidarité se sont peu à peu muées en programme politique et en force de pression contre le pouvoir affaibli qui avait de plus en plus de mal à maintenir le consensus kádárien. Quant à leurs convictions politiques, elles sont impossibles à définir précisément, compte tenu des contours imprécis de cette communauté. Toutefois, le cercle de Beszélő, l’environnement direct de Petri, défendait des positions qui restaient attachées, de manière plus au moins affirmée selon les individus, à certains principes marxistes, ainsi qu’aux doctrines de la social-démocratie ou proches de la troisième voie de Bibó[efn_note]István Bibó (1911-1979) juriste, historien et politologue hongrois.[/efn_note], même si au moment où le régime a soudainement basculé, ils revendiquaient déjà des principes (socio-) libéraux. « Nous avons créé ici la liberté et la misère/(Plus précisément : nous n’avons fait que rendre cette dernière explicite/par nos activités politiques et d’investigation) », écrit-il dans un poème à la mémoire d’Otilia Solt, résumant ainsi les combats enthousiastes des années 1980 et les dilemmes (personnels) des années 1990.

Installés à Paris depuis 1978, les « Cahiers hongrois » (Magyar Füzetek) et la série d’ouvrages qu’ils publiaient ont suivi avec une bienveillante attention et plutôt précisément l’évolution de ce « mouvement ».

Le tube de l’été

Ma grande œuvre n’aura pas lieu,
tout ce temps, j’ai usé mes yeux.
Sans regarder à la dépense,
aujourd’hui, ça n’a pas de sens.

À quoi servent tous ces mouvements,
si on n’a pas de rendement.
Au-delà de la cinquantaine,
l’envie d’évaluer est vaine.

C’est le désert de la vieillesse,
tes dents te quittent, ta peau s’affaisse,
inutiles tous les efforts,
je vis un peu et je suis mort.

(Poètes hongrois d’aujourd’hui, Orpheus, 1999, trad. Line Amselem-Szende, Thomas Szende)

 « Après le changement de régime, avec l’émergence d’un forum public libre et la mise en place d’institutions démocratiques, la vie politique (tout comme la façon de parler de politique) s’est professionnalisée, et dans de telles conditions, le traitement poétique des affaires publiques est privatisé ou suppose une perte d’indépendance. Petri qui n’a jamais été prêt à renoncer à son indépendance a dû abandonner son rôle de poète de l’opposition. »[efn_note]Márton László : Egy szem szőlő. Petri Györgyről halála után (« Un grain de raisin. À propos de György Petri après sa mort »), Holmi, 2000. no 12[/efn_note] Comment toutes ces évolutions se reflètent-elles dans la poésie qu’il a écrite après le changement de régime ?  

Renátó Fehér : Au cours d’une interview, il fait une déclaration mémorable : il réfute avoir été le barde de l’opposition.[efn_note]Én nem az ellenzék bárdja voltam (« Je n’étais pas le barde de l’opposition »), Beszélő, 20 juillet 1991 [/efn_note] Il est vrai que l’on ne parvient que très rarement à faire coïncider notre personne telle que les autres la perçoivent et celle que nous sommes (ou laissons paraître) à nos propres yeux. Aussi partial que je puisse être, je pense que l’œuvre de Petri n’entre absolument pas dans cette case, ni dans aucune autre case même bien plus large que celle-ci. « L’époque révolue est une charogne géante/ On m’a enlevé mon jouet préféré » écrit-il dans son poème souvent cité (La découverte). On pourrait résumer ainsi le syndrome de Stockholm poético-psychologique caractéristique de la période qui a suivi le changement de régime. Mais je pourrais évoquer aussi le poème Sisyphe renonce qu’István Vas aurait pu à juste titre qualifier de pessimiste vingt ans plus tard, mais cette fois sans idée de reproche, mais plutôt pour en saluer la clairvoyance : « L’époque d’imbéciles intrépides arrive. / Gangsters ou cabotins ? Les deux. / J’ai peur et je ricane : / le roc lourd roule facilement à rebours. »[efn_note]L’époque d’imbéciles intrépides arrive, poèmes, éd. FONT, 1991, traducteurs : Iván Bajomi, Marc Delouze, François Dominique, Miklós Matyassy, Cécile Mennecier, Noëlle Menecier, Miklós Sulyok, Bernard Vargaftig et Paul Wald[/efn_note] Cette incertitude politico-poétique semble dominer la production littéraire de cette époque, sauf à accepter de reconnaître que la crise de création est un état permanent (©Gábor Németh). Au-delà, la période voit néanmoins naître certains poèmes fondamentaux, même au regard de l’ensemble de son œuvre, tels que Pour que j’arrive jusqu’à la bande ensoleillée, pour n’en citer qu’un.

István Kemény, Question du soir pour Gy. P.

« Hm, ce qu’on ressent quand on relit Petri. Et
d’un coup réalise à nouveau que toute cette merde
(pour être précis : culture, civilisation, vie privée, vie intérieure)
quelqu’un l’a déjà pensée, une fois (plein de fois),
sélectionnée, analysée et même justifiée,
et d’un grand geste du bras a tout balancé dans les chiottes.
Car – pour citer l’autre grand romantique, Vörösmarty,
en lien avec un autre aspect du problème – 
je reconnais à son odeur chaque péché de l’animal homme.
Voilà pour Vörösmarty. En ce qui concerne Petri : on ne peut
rien y ajouter. On ne peut qu’en renier.
Il est allé jusqu’au bout (et s’y est même un peu cogné), et donc
où que j’aille, je le croise, tôt ou tard.
Oh ne pas rebrousser chemin avec lui !
Mais en général je le fais. Voilà pourquoi ce n’est pas bien qu’il y ait eu Petri. »

(Traduit par Guillaume Métayer)

Et pour terminer, une question incontournable, mais pas nécessairement ingrate : quelle est l’influence de Petri sur ta poésie ?

Renátó Fehér : Ce sont probablement mes deux recueils qui répondent le mieux à cette question. Dans Garázsmenet (« Terminus »)[efn_note]Éditions Magvető, 2014[/efn_note], je fais écho de manière assez explicite à cette poésie imprégnée de l’atmosphère et de l’esprit de l’époque que Petri (entre autres) m’a apprise : j’évoque la manière dont l’individu reste ancré (concrètement et de façon générale) dans la réalité, ici et maintenant, de sa famille, de sa génération, de sa patrie, et même de l’Europe de l’Est. Dans Holtidény (« Morte-saison »)[efn_note]Éditions Magvető, 2018[/efn_note], je pose des questions relativement plus abstraites sur l’enlisement, le gaspillage, le train-train quotidien, la fuite de la vie, le piège du temps. Ce qui nous ramène aux lundis éternels.

 

Interview, traduction : Gábor Orbán
Relecture : Anne Veevaert