Bestiaire poétique illustré

Dialogue entre des œuvres de poètes et d’illustrateurs hongrois sous le signe des animaux

La présence des animaux semble avoir des bienfaits sur notre santé physique et mentale, ce qui n’est pas chose négligeable en ces temps difficiles où nous sommes plus que jamais coupés de la nature. Faute de pouvoir inviter des chiens et des chats en chair et en os, ou pourquoi pas des dragons, à votre domicile, nous avons décidé de vous faire découvrir leurs versions poétiques et picturales. Elles ne provoquent pas d’allergies, n’endommagent pas les meubles avec leurs griffes ou en crachant du feu, mais attirent gentiment votre attention sur leurs créateurs, des poètes et des illustrateurs hongrois de talent.

Sur mon épaule est un oiseau.
Je l’avais déjà en naissant.
Il est si grand, il est si lourd
que faire un pas m’est un tourment.

Lourd, lourd, lourd – paralysie !
Je le chasserais : vain effort.
Lui, s’enracinant comme un chêne
plante ses griffes dans mon corps.

J’entends toujours à mon oreille
l’horrible cœur d’oiseau qui bat.
S’il devait s’envoler un jour –
Sans lui, je sombrerais déjà.

Ágnes Nemes Nagy, Oiseau, traduit par Georges Timár
(Gouttes de pluie. Poésie de Hongrie au XXe siècle, Éditions Fekete Sas, Budapest, 2001)

Illustration : Dóra Keresztes
keresztesdora.blogspot.com

« Mais ciel ! cette fois-ci, l’affreuse sentinelle !
C’est à sentir en soi tout son sang se figer !
Un énorme dragon se tient devant la porte,
Grande ouverte une gueule où passeraient six bœufs.

Jean sait bien se tenir quand il faut en découdre,
mais il n’en a pas moins l’esprit fertile en tours.
Il n’a que faire ici de son sabre, il le voit.
Or il lui faut entrer. Il cherche une autre voie.

Voici que le dragon ouvre sa gueule immense
pour ne faire qu’une bouchée de Jean le Preux.
Que fait notre héros dans cette conjoncture ?
Il saute brusquement dans le gosier du monstre.

Une fois dans la bête il en cherche le cœur
et y plonge en entier la lame de son sabre.
Le dragon sur-le-champ s’affaisse de son long ;
mais il en a plus que son compte : il rend l’esprit.

S’il en vit, notre ami, de toutes les couleurs,
en voulant faire un trou dans les flancs du dragon !
Il y parvient enfin. Il se glisse dehors,
ouvrit la porte, et vit le beau pays des fées. »

Le Jean le Preux d’Alexandre Petoefi (Sándor Petőfi)
traduit par Guy Turbet-Delof
(Presses Universitaires de France, 1954)

Illustration de László Herbszt pour A legényfa kivirágzik d’Áron Tamási
(Móra Kiadó, 2015)

Dans le livre du poète qui ne vit déjà plus,
près du poème écrit sur une femme,
qui déjà ne vit plus, comme une fleur de boue,
est demeurée l’empreinte de pas de mon chat :

il s’y glissait toujours, parce que
les fentes entre les pages l’intriguaient fortement,
il attendait qu’un jour en sorte la souris,
(ce chat aussi a disparu il y a longtemps),

et, de fait, aux tréfonds du tunnel
de papier, quelque chose constamment tangue :
nous remisons ceci, cela entre les pages,
pour mettre les hasards sous presse.

Krisztina Tóth, Sur la souris, traduit par Guillaume Métayer
Trois poètes hongrois, Éditions du Murmure, 2009)

Illustration : Jacqueline Molnár
www.jacquelinemolnar.com

« Bien pauvre et niais, j’étais un éléphant.
J’ai bu aux rivières fraîches et tranquilles.
Avec ma trompe sur le haut de la colline
Je caressais, content, la lune, le soleil.

Je leur montrais d’ici et l’arbre et les plantes.
Le vert capricorne, le serpent, le silex.
Mon cœur est maintenant humain. Or, j’ai perdu
Mon ciel. Et mes oreilles bougent et m’éventent.

Attila József, Médaillons, adaptation de Tristan Tzara
Attila József, Aimez-moi. L ’Œuvre poétique, Phébus, 2005

Illustration de Bíbor Timkó On the back of the Universe

« La grande vache vole toujours au-dessus de moi
elle couche sur un nuage et chante pendant la nuit
son pis ballottant surgit souvent de la brume
la chère ! mon coquelicot ! petit animal ! maîtresse inaccessible !
jamais je ne toucherai tes yeux énigmatiques
embrasse-moi !
voici la lune partie et demain nous mourrons.

le désir, voilà notre grande force
ce pré est infini
entre tes cornes tu portes muette notre destinée chancelante
où le soleil brille »

Tibor Déry, La grande vache, traduit par Gyulla Illyés et Yvan Goll
(Destins croisés de l’avant-garde hongroise, 1918-1928. Edition Marc Martin 
Éditions L’Age d’Homme, 2002)

Illustration de Sarolta Szulyovszky pour Hősteki és az eltűnt holdtehén d’Adrienn Dér (Bookart, 2020)

Les peuples, les orages,
le temps lui-même
allaient à cheval autrefois.

De la croupe des chevaux au galop
s’envolent
même les appareils supersoniques :

au bord des pistes de béton, l’herbe
ainsi flotte, telle des chevaux
la crinière

Sándor Kányádi, Chevaux, traduit par Claire Anne Magnès
(Sándor Kányádi, Quelqu’un marche sur la cime des arbres, Éd. de l’Acanthe, Namur, 1999)

Illustration de Norbert Nagy pour Sziget-kék de Magda Szabó (Móra Kiadó, 2016)

La course des girafes telle un rêve,
une lente nage dans les airs,
c’est ainsi que courraient les fleurs.

Poème de Sándor Weöres (filles, nuages et papillons, Ed. érès, 2019)
Traduit par Cécile A. Holdban 

Illustration de Mariann Máray pour Utazz bálnabusszal! d’András Dániel (Két Egér könyvek, 2017)

Sélection des poèmes et des illustrations : Gábor Orbán

 

 

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