La nuit la plus longue de Gábor T. Szántó

Découvrez la nouvelle dans la traduction d’Elena Bernard récompensée par le premier prix au concours de traduction de l’Institut hongrois de Paris. 

– Descendez !

On entendit des coups martelés à la porte du compartiment. Au bruit, ils avaient dû frapper avec un objet métallique, sans doute une barre de fer ou un pied-de-biche, et au moment où la porte s’ouvrit, les roues crissèrent sur les rails et le train s’arrêta dans un fracas assourdissant.

L’officier éclaira le fond du compartiment à l’aide de sa lampe de poche. Le vieillard était allongé sur sa couchette dans son complet-veston, la tête calée contre un gros oreiller. On aurait dit qu’il portait sa cravate uniquement en signe de protestation muette contre l’absurdité de la situation. Sa femme, coiffée d’un fichu noir, était assise sur la deuxième couchette avec son sac à main.

– Descendez ! crièrent les soldats par la porte entrouverte. Vous êtes arrivés.

Ils avaient dû quitter Benkepatony(1), abandonner leurs terres, leur maison de six pièces, et on les avait emmenés en camion dans une ferme(2). Ils s’étaient alors retrouvés cantonnés dans une pièce de la maison paysanne qui leur avait été assignée, leurs meubles et affaires personnelles entreposés dans la grange en attendant leur prochain départ. On était revenu les chercher quelques semaines plus tard pour les conduire en carriole à Dunaszerdahely(3), jusqu’à la gare. Les ordres en slovaque aboyés par les officiers affectés sur place avaient vrillé le crâne du vieil homme.

Les deux vieux s’extirpèrent de leur compartiment et deux personnes les aidèrent à descendre du marchepied. Les soldats, s’empressant d’obéir aux ordres donnés en hongrois par l’officier, commencèrent à décharger les meubles, valises et malles de voyage dans la lumière vacillante du quai, avec l’aide de quelques villageois réquisitionnés. Les carrioles, garées les unes derrière les autres, étaient éclairées par des lampes à pétrole fixées à l’avant des véhicules. Ils emportaient leurs meubles, des valises pleines de vêtements, des malles dans lesquelles ils avaient rangé leurs outils agricoles, leur vaisselle en porcelaine, ainsi que l’argenterie. Le vieillard avait également emporté ses livres préférés.

– Où sommes-nous ? demanda-t-il à l’officier.

– Bah, à Taksony ! On vous l’a pas dit ?

Le vieil homme secoua la tête.

– Allez, montez ! lança l’officier en désignant une carriole dans laquelle plusieurs personnes étaient déjà installées.

– Nous devrions peut-être attendre…

Il fit un geste en direction des hommes qui s’affairaient autour de leurs bagages.

– Arrêtez votre cirque, Szalóczy ! s’exclama l’officier en jetant un œil à ses papiers. Personne va vous piquer votre barda. Ces paysans, c’est des gens honnêtes.

Le vieillard n’apprécia guère ces insinuations désobligeantes, mais il n’avait plus la force de protester. Tout bien réfléchi, il n’y avait pas de grande différence entre les manières des officiers slovaques et hongrois, si ce n’est que la grossièreté de ces derniers l’affectait encore davantage. Il tira de sa poche une montre à gousset attachée par une fine chaîne en argent. Elle indiquait onze heures et demie. Ils avaient déjà passé la nuit précédente dans le train, même si le convoi ne s’était mis en marche qu’au petit matin. Le vieil homme avait fini par s’assoupir à l’aube, après avoir écouté les sanglots étouffés de sa femme sur la couchette voisine. Pendant la journée, elle ne lui avait pas non plus adressé la parole, à part au moment de s’asseoir sur le seau.

– Tournez-vous, lui intimait-elle alors d’un ton acerbe, comme si tout était de sa faute.

– Venez, souffla-t-il à sa femme en la prenant par le bras.

Ils firent quelques pas jusqu’à la carriole et deux soldats les aidèrent à grimper sur l’escabeau pour leur permettre de se hisser à bord du véhicule.

– Ceux-là, ils vont chez les Wagner, déclara l’officier en consultant sa liste, tandis que les deux vieux s’agenouillaient en gémissant, puis se retournaient pour s’asseoir contre la paroi. Vous pouvez y aller ! Les soldats montèrent d’un bond à l’arrière et l’officier s’installa à côté du cocher. Celui-ci se retourna pour vérifier que tout le monde était installé, puis il donna un léger coup de fouet à ses chevaux. La carriole s’ébranla,faisant tinter le châssis de la lampe contre son support en métal ; ils étaient partis. Le long du chemin de terre, les rameaux des peupliers frémissaient sous l’effet d’une douce brise nocturne, disséminant dans l’air leur pollen duveteux. Les voyageurs s’observaient en silence, sans échanger une parole. Les roues brimbalaient affreusement sur le chemin cahoteux ; le vieux glissa la main derrière le dos de sa femme pour éviter que ses vertèbres ne viennent heurter la planche à chaque nid-de-poule. Il se pencha lui aussi en avant en songeant qu’à Benkepatony, avant la guerre, il fallait niveler à chaque printemps la route qui menait à leur maison. Ça aussi, ça allait se dégrader, se dit-il alors avec amertume, et sa gorge se serra à cette pensée.

La carriole tourna dans une rue et s’arrêta. L’officier cria un nom, une famille descendit.

– Adieu, que Dieu vous garde, murmurèrent-ils en partant.

L’officier les conduisit à la maison ; il réapparut sur le seuil quelques instants plus tard et remonta dans la carriole, qui se remit en route.

Ils tournèrent à droite à la première intersection, puis à gauche en regagnant la grand-rue. Le vieil homme déchiffra l’indication sur la plaque, ils roulaient dans la rue Staline. Peu après, le cocher tira de nouveau sur les rênes ; les chevaux immobilisés se mirent à piaffer. Le vieillard entendit l’officier, à l’avant, brailler leur nom d’une voix impérieuse. Il essaya de se soulever à grand peine, mais ce n’était point chose facile, une douleur aigüe lui sciait les reins et les élancements se propageaient dans toute la jambe. Il fallait réussir à se retourner et refaire en sens inverse la série de mouvements qu’il avait accomplie en s’asseyant ; il parvint finalement à se relever et aida ensuite sa femme à se mettre debout.

Les soldats s’aperçurent que les deux vieux étaient incapables de descendre seuls et ils leur saisirent la main pour les aider à atteindre l’escabeau. Ils mirent pied à terre dans un soupir plaintif, vacillant sur leurs jambes en dépit de ce soutien. Ils découvrirent une maison à galerie, en torchis, devant laquelle se dressaient deux noyers, et un petit pied de vigne sur le côté gauche.

Le foulard de la vieille femme avait légèrement glissé vers l’arrière et son mari s’apprêtait à l’arranger d’un geste machinal, mais elle repoussa sa main avec colère et se recoiffa elle-même, révélant une chevelure grise clairsemée.

L’officier sauta de son siège et atterrit au bord du talus entre les touffes d’herbe jaunie, la semelle de ses bottes heurtant la terre desséchée dans un bruit mat. Ils pénétrèrent dans la cour à sa suite. Longeant la maison sous les arcades, ils virent par la fenêtre que deux chandelles étaient allumées à l’intérieur. L’officier frappa à la porte puis, sans attendre de réponse, il actionna la poignée et entra. Le vieux Szalóczy s’écarta pour laisser passer sa femme avant de pénétrer à son tour dans la maison.

La première chose qu’il distingua dans la pénombre fut la silhouette d’un jeune adolescent. Peut-être étaient-ce ses gestes qui avaient attiré le regard du vieil homme. Assis sur le sol, il jouait avec des figurines grossièrement confectionnées à partir de feuilles et d’épis de maïs. La cuisine était meublée d’une large table en bois et d’un four à pain aménagé dans l’angle. Un homme d’âge moyen était assis à la table, vêtu d’une chemise blanche et d’un gilet noir sous une veste en feutre, et sa femme était juchée sur le rebord du four, emmitouflée dans une pelisse en peau de mouton. Ils se levèrent craintivement lorsque l’officier les salua.

– C’est eux qui vont s’installer chez vous, déclara l’officier en désignant le vieillard et son épouse. Vous avez fait vos bagages, Wagner ? interrogea-t-il.

Le maître de maison hocha la tête.

– Bon, alors tenez-vous prêts, on r’viendra vous chercher dès qu’on aura fini.

– Nous, on n’était pas dans la Volksbund(4), protesta l’homme, pourquoi vous nous déportez comme les jui…

– Fermez-la, Wagner ! Moi j’obéis aux ordres, c’est tout. Qui sait, p’tèt’ que vous serez mieux en Allemagne qu’ici, ajouta l’officier sans grande conviction. Ç’aurait été mieux qu’ils arrivent un jour plus tard, dit-il en considérant alternativement les deux couples, mais bon, c’est comme ça pis c’est tout. Tenez-vous bien jusqu’à not’retour.

Il ôta son képi, s’essuya le front, puis tourna les talons et sortit.

Un silence pesant s’installa dans la pièce. Face à face, les quatre adultes s’observaient, se toisaient de la tête aux pieds tout en essayant de faire abstraction de la présence des autres.

Au bout de plusieurs minutes, le vieux Szalóczy tenta de briser le silence crispé. Soucieux de respecter les convenances, il salua poliment leurs hôtes et se présenta,comme s’ils venaient tout juste de franchir le seuil. Il prononça son nom avec l’air penaud de quelqu’un qui aurait eu des choses à se reprocher. Le visage du Souabe se contracta mais il ne souffla mot. Il ne rendit pas son salut au vieil homme et se rassit à la table, sans se présenter ni offrir de siège aux intrus. Il fit signe à sa femme de reprendre sa place auprès du feu. Seul le jeune garçon dévisageait les adultes, tour à tour, d’un regard effaré.

Le vieux Szalóczy et son épouse restèrent debout. Mal à l’aise, le vieil homme détourna un moment le regard et jeta un coup d’œil à la pièce attenant à la cuisine, où s’entassaient malles, ballots et paniers, qui renfermaient tous les effets de la famille. Dans la demi-obscurité, il avisa la porte béante des armoires vides et les tiroirs ouverts en signe de protestation, mais il n’y pouvait rien. Après tout, eux aussi avaient dû plier bagage et abandonner leur foyer.

Il répugnait à s’asseoir sans y avoir été invité, mais à la vue de sa femme épuisée, il perdit patience. Réprimant sa colère à l’idée de manquer aux règles de bienséance sous prétexte que le maître de maison se comportait ainsi, il tira une chaise de sous la table.

– Nous ne sommes pas venus ici de notre plein gré, vous savez, lâcha-t-il soudain.

Il dut pousser sa femme, qui était tout aussi gênée que lui, vers le siège.

Sa voix avait déchiré l’air comme un couteau que l’on plante dans le chambranle d’une porte. Mais le maître de maison ne se laissa pas attendrir pour autant. Il semblait incapable de croire que cet homme en complet-veston avec sa chaîne de montre en argent ait pu subir le même sort que lui, que l’on ait pu le forcer à faire ses valises et le flanquer dans un train pour l’expédier jusqu’ici. Pourtant il avait déjà vu ce genre de choses deux ans plus tôt lorsqu’on avait emmené les juifs.

– Cette situation est extrêmement pénible pour tout le monde, poursuivit le vieillard. Et particulièrement pour nous.

Le paysan souabe restait assis en silence à côté de la table. Il ne faisait pas le moindre effort pour aider les arrivants à se sentir à l’aise. Il écumait de rage, peu lui importait qu’ils soient venus de leur plein gré ou bien contraints et forcés.

– Nous avons dû quitter notre maison de six pièces en Haute-Hongrie(5), abandonner tout notre domaine, expliqua le vieux Szalóczy. Avant cela, ils avaient déjà commencé par nous prendre nos chevaux.

Constatant que l’autre n’avait toujours aucune réaction, une idée salvatrice traversa soudain l’esprit du vieil homme.

– Attendez !

Il fouilla dans la poche de son veston et en sortit son portefeuille, duquel il tira quelques photographies de leur verger, ainsi que du potager et de leur maison. Il avait fait prendre ces clichés pendant leurs derniers jours là-bas.

De ses doigts tremblants, il retira l’élastique entortillé autour de la liasse de photos et les tendit au paysan au-dessus de la table.

Ce dernier considéra sans un mot la main tendue vers lui, puis l’écarta subitement d’un geste brusque. Les photos s’éparpillèrent sur le sol.

Le jeune garçon assis par terre fondit en larmes. Le vieillard resta un instant la main suspendue en l’air, comme en attente, avant d’abaisser le bras. Sa femme se pencha sur sa chaise pour l’agripper par le bas du veston. Le vieil homme se tourna vers elle et elle lui intima du regard de se tenir tranquille. Elle le força à se rassoir à côté d’elle, en lui faisant signe de se taire. Puisqu’ils ne pouvaient faire autrement, il fallait se résigner à endurer les quelques heures qui restaient avant le départ de la famille sans broncher.

La femme souabe se mit soudain à bouger ; sans se lever, elle s’agenouilla sur le sol pour ramasser les photographies.

Tu pischt khoi teaschtmédlé (6)! fulmina son mari.

Les deux vieux devinèrent à l’intonation le sens de l’invective, faute de comprendre leur dialecte allemand.

La femme ne répondit pas. Elle se redressa et posa les photos sur le bord de la table. Le vieillard tendit la main pour les récupérer, remit l’élastique autour du paquet, qu’il rangea dans son portefeuille.

Il ne se passa rien de plus jusqu’au lever du jour. Ils restèrent assis à la table de la cuisine, en silence, les uns en face des autres. Le maître de maison veilla toute la nuit ; le vieil homme et son épouse, recroquevillés l’un contre l’autre, somnolaient par intermittence, la gorge desséchée par la soif, tandis que la femme souabe attendait adossée au four à pain, la tête de son fils blottie sur ses genoux. Chacun évitait soigneusement le regard des autres.

La carriole arriva à l’aube de la gare. Les soldats descendirent les meubles et les valises des deux vieux et sortirent les affaires de la famille souabe pour les charger à l’arrière du véhicule. Ils firent alors monter les trois passagers et la carriole se mit en route vers la gare.

Titre original : A leghosszabb éjszaka, parue dans la revue Hévíz, 2014/1

(1) Benkova Potôň, petit village situé aujourd’hui au sud-ouest de la Slovaquie, région à forte minorité hongroise.
(2) À la fin de la Seconde Guerre mondiale, la Tchécoslovaquie décida d’expulser une grande partie de la minorité hongroise. En février 1946, les gouvernements tchécoslovaque et hongrois conclurent un accord pour procéder à un échange forcé de population : selon les estimations, près de 100 000 Hongrois de Slovaquie furent envoyés en Hongrie et plus de 70 000 Slovaques installés en Hongrie durent partir pour la Slovaquie.
(3) Dunajská Streda.
(4) Volksbund der Deutschen in Ungarn – Alliance populaire des Allemands de Hongrie: organisation pro-hitlérienne dans laquelle beaucoup de paysans souabes étaient impliqués et dont les membres furent en grande partie expulsés à l’issue de la Seconde Guerre mondiale et envoyés en Allemagne.
(5) Terme employé par les Hongrois pour désigner une région à forte minorité hongroise, ayant appartenu à la Hongrie et située aujourd’hui en Slovaquie.
(6) – T’es pas sa bonniche !


Gábor T. Szántó (Budapest, 1966)
Ecrivain, rédacteur en chef de la revue Szombat. Le film de Ferenc Török, La Juste Route (2017) a été tiré de sa nouvelle Hazatérés (Retour à la maison).

 

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