Deux récits d’Ádám Nádasdy

Extraits du livre Budapest bámészko de Kriszta Kováts et Ádám Nádasdy (Budapest, Kossuth Kiadó, 2014). Traduits du hongrois par Laurent Dedryvère.

Avenue Thököly

Le frère aîné de ma mère, le lieutenant d’artillerie Vilmos Hübner, mourut au combat. Contrairement à mes frères aînés, je ne l’ai pas connu, mais suivant leur exemple, je l’appelais aussi oncle Vili, pour autant qu’il nous était permis de le mentionner : ma grand-mère n’évoquait jamais son fils, c’était presque un sujet tabou. Pourtant, ma grand-mère était une femme joyeuse, qui aimait rire ; elle savait faire preuve d’humour et même d’ironie, mais jamais elle ne parlait de son fils. De ses deux enfants, un seul, ma mère, lui était resté, et elle se reposait entièrement sur elle, aussi bien moralement que matériellement. Ma mère idolâtrait son frère. En effet, dans leur jeunesse, le jeune et fringant officier (il était vraiment fringant !) l’emmenait à des bals, où elle pouvait danser et se faire courtiser par d’autres jeunes hommes semblables à lui. Plus tard, j’appris par ma mère qu’oncle Vili – aujourd’hui encore, je continue à l’appeler ainsi, bien qu’il soit mort avant d’atteindre ses trente-et-un ans – s’était battu au front, à l’étranger, comme il était convenable de le faire. Alors que son armée se repliait face aux Russes, il reçut une balle dans le ventre, près de Cegléd. Il fut transporté à Pest, où il eut encore le temps de dire adieu à ses parents, à sa sœur, à sa jeune épouse et à sa petite fille âgée de deux ans, avant de mourir dans la nuit de Noël 1944. Ma grand-mère ne s’est jamais remise de ce Noël. « Il est tombé », voilà ce que nous disions, tout simplement. Il n’était nul besoin d’enjoliver. Grand-mère mentionna un jour le fait que son fils était « mort en héros » (hősi halott), expression étrange qui m’est aussi restée en mémoire parce qu’il est inhabituel de parler en ces termes de membres de sa propre famille ; par ailleurs, nous parlions allemand à la maison et dans la phrase, « Er ist hősi halott gewesen » (« il est hősi halott »), le caractère officiel de l’expression hongroise était manifeste. Elle n’avait pas dit cela sans raison : notre famille avait reçu un certificat officiel de l’armée attestant que le lieutenant Hübner était mort en héros. Sur la foi de cette attestation, sa veuve avait droit à une pension jusqu’à la fin de ses jours – nul besoin de dire que la veuve Hübner ne vit jamais l’ombre d’un centime, parce qu’au bout de quelques semaines, en février 1945, la capitale tomba (officiellement, on parlait de « libération », mais pour notre part, nous évitions ce terme). Mes grands-parents pouvaient s’estimer heureux de ne pas être déportés comme parents d’un officier horthyste. Plus tard, dans le courant des années 1980, ma fille de dix ans me raconta en rentrant de l’école que sa maîtresse avait parlé de la guerre et expliqué que celle-ci avait fait un très grand nombre de morts. Oui, bien sûr, lui dis-je, mon oncle Vili lui aussi est tombé au combat. « C’est vrai ? Comment ? », m’a demandé ma fille. « Il a été abattu », ai-je dit. « Par les Allemands ? », me demande-t-elle. J’arrêtai de suspendre le linge et je la regardai avec un étonnement sincère. « Par les Allemands ? Mais non, par les Russes, évidemment. C’était la Deuxième Guerre mondiale. » C’est alors elle qui me regarda d’un air surpris. « Mais alors il n’a pas combattu les Allemands ? » J’étais stupéfait, même sous Rákosi je n’avais jamais rien entendu de tel. Il me fallut lui expliquer que les Hongrois ne s’étaient pas battus aux côtés des Russes pour repousser les Allemands, mais qu’au contraire, ils avaient tenté de contenir les Russes en se battant aux côtés des Allemands (qui, par ailleurs, avaient été les premiers à attaquer les Russes). Ma fille hocha la tête : « Ce n’est pas ce qu’a dit la maîtresse ». Je me rappelle avoir haussé le ton : « Écoute moi bien une seconde ! Je suis désolé, mais il n’y a pas lieu ici de discuter. Ta maîtresse se trompe. Tu n’as pas besoin de le lui dire, mais c’est la vérité. Oncle Vili a été abattu par les Russes. » Et je lui appris quelques mots simples qui avaient marqué la vie des années cinquante : il est tombé. Il n’est pas revenu. Il a été déporté. Il est parti. Il a pris sa carte. On l’a coffré.

Pál Jávor

« Il est rentré au pays ! » Voilà ce que les journaux disaient de Pál Jávor à l’époque de Kádár. Imaginez, ils étaient trop contents de trouver quelqu’un qui avait accepté volontairement de quitter l’Amérique en 1957 pour repasser de l’autre côté du rideau de fer, après la révolution, dans cette Hongrie socialiste tout juste en voie de consolidation (mais toujours tenue d’une main de fer). Volontairement ? Certes, c’est Jávor lui-même qui en fit la demande, personne ne l’y contraignit. Mais si consentement il y eut, ce fut celui de la défaite. Il avait émigré en 1946, après avoir été renvoyé par la nouvelle direction du Théâtre National (plus précisément, par Tamás Major). À l’étranger, il ne réussit pas à percer, il n’apprit jamais l’anglais et ne décrocha aucun rôle véritable au cinéma. Il se produisait dans des cercles d’expatriés, puis il effectua des petits travaux, indignes de lui, mais il parvenait à peine à joindre les deux bouts. Durant sa jeunesse, il avait déjà connu son lot de privations : son père était mort précocement, sa famille vivait dans des conditions difficiles. Puis la guerre éclata (Jávor était né en 1902 à Arad) et en 1918, les Roumains arrivèrent. Très jeune encore, Jávor partit pour Pest, il voulait poursuivre sa route vers l’Ouest, mais ses papiers n’étaient pas en règle, et il resta coincé. Budapest était alors rempli de « rapatriés » arrivés de Roumanie, il n’avait ni logement, ni revenus, il endura la faim pendant ses études d’art dramatique et il dormit dans les gares. On comprend aisément qu’après une carrière brillante, il n’ait plus eu envie de vivre dans la misère à l’étranger. Mieux valaient encore Kádár et la « consolidation ». La propagande ne manqua pas de l’utiliser à son profit et il le toléra. Peut-être avait-il le sentiment de rentrer dans son pays pour y mourir. Il vécut encore deux ans à Pest, il joua encore ici ou là, et son état de santé s’aggrava de plus en plus. Ce fut pour lui une grande satisfaction de réintégrer le Théâtre National en 1959, mais il ne put plus remonter sur scène. Peu avant de mourir, il fit venir un orchestre tsigane à l’hôpital. Faire la fête : ça, il s’y entendait. Il est étonnant de voir combien ce Monsieur impeccable, avec sa fine moustache, fut querelleur, chicaneur, colérique, impulsif. Pour cette raison, il fut renvoyé de plusieurs théâtres, et pendant sa période d’activité à Szeged, il fut exclu de l’union nationale des acteurs à cause de ses nuits tapageuses. Mais voyez comme la vie est surprenante : c’est une femme juive divorcée, mère de deux enfants, Olga Landesmann, qui le remit sur le droit chemin. Il l’épousa en 1934 et resta fidèlement à ses côtés jusqu’à la fin, même quand ils durent fuir et se cacher en raison de sa judéité. Comme la plupart des mauvais sujets de son genre, Jávor était altruiste et serviable, il était honnête et juste, bon jusqu’à l’héroïsme, il ne supportait pas de voir quelqu’un se faire persécuter ou humilier. Et de fait, la Gestapo le déporta, il passa neuf mois dans un camp et fut libéré en Allemagne par les Américains. Olga survécut à l’holocauste. Jávor rentra sain et sauf en 1945, il recommença à travailler, mais on le mit au placard, on l’ignora. Peut-être Rákosi ne l’aimait-il pas ? Aujourd’hui, le public le connaît surtout pour son rôle dans Hyppolite, le laquais. Il y joue le beau séducteur (qui finit par conquérir le cœur de la jeune fille). On le connaît aussi comme partenaire de Karády dans Printemps mortel, mais il fit de nombreux autres films : ce fut la première grande star hongroise de cinéma. Ceux qui l’ont connu disent que c’était une personnalité beaucoup plus intéressante et complexe que l’amoureux toujours élégant, le bourreau des cœurs sous les traits duquel il apparaît dans ses films – ainsi que dans la plupart de ses rôles au théâtre. Dommage qu’il n’ait pas pu jouer longtemps après son retour au pays et qu’il soit mort à cinquante-sept ans : j’aurais beaucoup aimé le voir dans le rôle de Richard III ou de Lucifer.


Ádám Nádasdy (1947, Budapest)  

Poète, il est aussi linguiste, spécialiste d’histoire de la langue et d’étymologie.

(Photo : Árpád Stekovics)