« Enterrement » de Margit Kaffka

La nouvelle « Temetés » (Enterrement) de Margit Kaffka dans la traduction de Thomas Sulmon.

La terre printanière noire, gorgée d’eau, s’étendait à perte de vue autour de la maison – immobile et froide, dénudée, comme la tristesse d’un visage en pleurs dont on aurait ôté le voile – et l’on pouvait entendre le sifflement de ces mottes lugubres qui buvaient le jus sale de la neige et d’autres sucs putrides. Paresseux et triste, empreint d’une mélancolie gracieuse, un jeune chat gris engourdi par le froid marchait dans le dépôt de bois voisin à pas feutrés; allant ici et là, sans but – les côtes étirées et aplaties -, il atteignit le bout de la planche la plus éloignée, puis s’arrêta en regardant au loin de ses yeux en forme d’écoutilles. Il y avait un cimetière de l’autre côté du dépôt, avec à droite des toits de maisons et des rues détrempés.

– On a l’impression de regarder le monde à travers une vitre noire aujourd’hui…

C’est la femme qui prononça ces mots, sans finir sa phrase. Elle était assise près d’une machine à coudre, et ses deux petites mains reposaient pâles et résignées sur la trouble blancheur de la toile. Ses yeux étaient éteints, comme voilés par une fine toile d’araignée. Elle ne voyait de l’extérieur que la cour, les écuries, le dessin brouillé des chèvrefeuilles effeuillés et des marcottes sur le fond gris des baraques en bois, et au loin, le jardin désolé rempli de mauvaises herbes qu’on laissait pousser. Tout était d’une immobilité de mort, sous ce ciel rougeâtre qui tirait sur le soir.

Un homme se leva dans le coin opposé de la pièce, et se dirigea vers la porte en verre. “Ah – dit-il sur un ton agressif, en s’arrêtant une minute -, y a pas de remède à ça! C’est la nostalgie… La nostalgie de la lumière.”

Ils étaient assis là depuis un certain temps, presque sans parler, torturés par le fait que les quelques mots qu’ils s’étaient échangés sur des sujets anodins ne puissent faire jaillir la tension qui couvait dans leurs âmes; cette colère irraisonnée, cette ironie nerveuse qui une fois encore s’amoncelait en eux.

La femme tourna son visage vers le seuil et regarda l’homme passer, presque choquée de le voir sortir en laissant tout en l’état; ce silence assourdissant, cette frustration sans nom était donc insoluble, inexprimable… Elle baissa la tête d’un geste las, et pendant une minute, songea secrètement à une issue possible. Alors, elle se souvint de la chose désagréable, oppressante et horrible qu’elle avait apprise aujourd’hui, et qui n’était pas encore arrivée.

Cette gentille bête, cette pauvre petite bête!…

Elle essaya de sourire, pensant que c’était un sentiment puéril, irraisonné : après tout, il ne s’agit que d’un petit chien malade, un petit animal de rien du tout qui ne se rend compte de rien, qui n’a pas conscience de vivre ou de souffrir. Maintenant, il doit reposer les yeux fermés sur la paille de sa niche, lever tendrement son petit corps au poil de velours noir et chaud, son âme de bête calme et insouciante… Comme un petit enfant!

– Tu as dit à Palkó d’aller se promener? – dit une voix à travers la véranda fermée, et la tête de l’homme réapparut par la porte. Un jeune visage épineux et blond, buté, durci par son tempérament.

– Il est chez sa tante. Elle le gardera jusqu’à ce soir.

Elle retomba dans le silence, quelque peu perturbée par la pensée qu’elle venait d’avoir. Comme un petit enfant!… C’était le chien de Palkó : ils le lui avaient offert il y a un an, alors que leur garçon venait tout juste d’avoir trois ans. Ce petit chiot était si fragile, si faible et touchant, quand il pleurait après sa mère en tremblant. Comme ils le dorlotaient alors, l’enveloppant dans des chiffons chauds, prenant soin de lui dans sa cachette sous le poêle, jusqu’à ce qu’il se réveille, gourmand et joueur, les faisant rire aux éclats avec ses petites culbutes. Il avait appris à Palkó ce qu’étaient la faiblesse, la compassion, lui qui était alors un petit garçon insensible. “Ne le prends pas comme ça, il a mal! Tu vois bien qu’il a mal si tu le prends ainsi!”… Caresse-le tout doucement, mais pas à rebrousse-poil, et en passant à côté de son œil, comme ça!”… Cette amitié l’avait fait grandir, l’avait rendu plus humain; en un an ils étaient devenus inséparables, et comme ils s’aimaient! Tous les matins au réveil, il appelait le chien et en avait des étoiles dans les yeux, assis sur son lit avec sa petite chemise blanche. Brigand sautait alors sur l’édredon, allait sagement vers lui en inclinant son petit museau noir à droite et à gauche, les oreilles en mouvement. Et il contemplait sans bouger les bouts de gâteaux trempés dans le café, comme on le lui avait appris. Parfois, Palkó les partageait avec lui, mais lentement, en détachant des morceaux de plus en plus petits, goûtant au plaisir hautain de donner. Combien de fois les avait-elle vus ainsi, aux premières lueurs des jours d’hiver!… Mon Dieu! C’était peut-être bien sa seule joie pendant cette vie hivernale, dure et monotone. Se dire qu’il fut un temps où tout était lumière!… “Il est chez monsieur le docteur; un vilain chien méchant l’a blessé, mais on va le soigner.” C’est ce qu’elle avait dit aujourd’hui à son petit garçon, mais demain, il va encore pleurer et chercher après lui. La nourrice avait trouvé aujourd’hui comment lui annoncer la nouvelle : “Il n’y a qu’à lui dire qu’il est monté au ciel rejoindre son grand-père!”.

Le printemps engourdi et nuageux, la terre friable, les odeurs fermentées relâchées par la neige, et ici cette maison en pierre grise; ses murs de fumée, le demi-jour aveuglé par ses fenêtres profondes, et dehors les écuries vides, les arbres nus aux doigts noirs, le terrain vide, la réserve, le cimetière, et ce silence, lourd et pesant. “Comme à travers une vitre noire…!” Et la vie ressemblera toujours à ça désormais, elle n’aura plus jamais le moindre éclat! Oui, c’est la nostalgie!

Ce petit orphelin, cet animal malheureux et souffrant est peut-être en train de pleurer là dehors, laissé sans soins dans ce froid humide. On ne le cajole plus, on l’enferme et on l’évite avec une peur égoïste; on ne pense même plus à lui. Les hommes ont honte de ce genre d’attendrissements. Car après tout il ne s’agit que d’un petit chiot misérable, on n’aura qu’à en prendre un autre.

Dehors sous la véranda, l’homme avec qui elle était restée assise des heures sans rien dire reniflait, tourmenté et désemparé par toute cette amertume, ces accusations, ces justifications qu’il n’arrivait pas à exprimer. Tous ces griefs n’arrivaient pas à percer dans leurs paroles, et ne se libéraient pas dans leurs altercations crues, passionnelles ou amères; pourtant, chacun connaissait les griefs de l’autre et connaissait ses objections, ses justifications. “Il fallait que je vienne ici, et voilà à présent à quoi ressemble ma vie : ce triste silence, ces paysages noirs et… toi! Qu’est-ce que tu me donnes en retour?” “Je t’y ai forcée peut-être? Toi aussi tu l’as voulu! Je respecte mes engagements, je travaille, et je t’ai donné un enfant!”

C’était un labyrinthe sans issue, une lutte vaine – une crucifixion sur les contraintes rigides des jours et des années. Parfois, une tristesse de mort s’installait au crépuscule, un silence inhumain, une misère honteuse que la fonte des neiges mettait à nu; et le printemps, en déshabillant tout, rendait le monde si douloureux.

Là, derrière les planches vermoulues, un pauvre chiot se meurt et gémit sur la paille sale, un petit être innocent, un petit souffle de vie, un petit objet d’affection. Est-ce vraiment cela qui la touche jusqu’aux larmes, ou n’est-ce qu’un prétexte pour calmer cette grande tristesse glaçante et inconsolable? Et son garçon, son petit garçon qui cherchera en pleurant après son petit compagnon! Elle doit aller le voir, le caresser, le cajoler un peu. Ou juste sortir dans la véranda et dire quelque chose à son homme, contre qui elle nourrit une colère si cuisante. Dire quelque chose pour qu’il lui réponde, pour qu’il continue; pour déverser, articuler en mots cette tristesse lourde et étouffante qui la désarme.

Elle sortit, et vit l’homme tâter son revolver devant la porte ouverte.
– “Quoi, déjà?” – dit-elle d’un ton alarmé, et elle s’appuya à la porte les jambes tremblantes.
– Il faut bien en finir avec lui! – marmonna l’homme en lui tournant le dos, penché sur son arme. – Il vaut mieux ne pas l’approcher : impossible de savoir si celui qui l’a mordu était malade. C’est dangereux, surtout à cause de Palkó. Il ne pourra de toute façon plus jouer avec lui… Mais… Eh, regarde comme tu es nerveuse! Qu’est-ce que ça veut dire! Tu es pâle comme une morte!… Allons, allons!

Il voulut soudain toucher sa main, pris d’une compassion ahurie et quelque peu méprisante, oubliant tout; mais la femme s’écarta, appuyant ses deux mains sur son visage, se couvrit les yeux, se boucha les oreilles pour ne pas entendre ces mots calmes, précis et réfléchis. L’homme resta un moment près d’elle sans bouger, se demandant s’il devait la réconforter avant; mais cela lui paraissait trop désagréable. “Bon!” – dit-il enfin d’un ton indécis, puis il tourna soudain les talons et sortit.

Il va le tuer, il va le tuer maintenant! l’horreur parcourut à nouveau son corps dans un frisson. Il entre, l’attrape par le collier et le traîne à l’extérieur. Le voilà qui vise; il ne l’atteint pas, le corps ensanglanté se tord, et il tire à nouveau, à bout portant. Mais non, il n’a toujours pas tiré! Alors un coup retentit, assourdissant, soutenu, étouffant, remplissant tout de son tintement sourd; un son de cloche, annonçant une célébration quelconque. Mais le coup de feu se faisait toujours attendre!… Elle attendit, restant les mains sur son visage, perdant la notion du temps. Elle sentit son cœur battre plus régulièrement, elle s’était calmée, immobile, silencieuse, et une pensée lui vint subitement, ouvrant une nouvelle voie à ses réflexions : “Il faut qu’il le fasse, mais comment peut-il le faire! Il est si dur, si fort, mais il faut ça dans ce monde! Après tout la femme n’est qu’un être misérable, faible, mutilé, impuissant, elle n’est rien! Elle en serait incapable, elle en perdrait peut-être la raison. Hélas, je ne pourrais pas vivre sans lui, livrée à moi-même, avec tout ce que la vie nous force à faire dans ce monde sauvage et meurtrier! Le voilà qui revient… il est là!… Peut-être a-t-il changé d’avis?”

L’homme entra tout simplement, et quelque chose fit apparaître un faible sourire sur le visage interrogateur de la femme qui le fixait. Après l’avoir inspecté, il rangea soigneusement le revolver à sa place, et ferma l’armoire. “Alors?” – demanda-t-elle presque tendrement, en s’approchant et s’arrêtant près de lui.

– Qu’est-ce qu’il y a? Il ne faut plus le tuer?… Quand vas-tu le faire?

– Oh, bêtasse! Il dort déjà, le pauvre.

– Déjà…

– Allons, quoi! Tu me prends pour qui? Tu penses que je ne sais pas y faire? Crois-moi, il n’a rien senti! Je l’ai attiré avec du sucre, et il m’a suivi en sautillant jusqu’au jardin. Entre les arbres, j’ai renversé sa tête en gardant un œil au-dessus de la palissade. Ça a duré une demi-seconde, la balle est allée droit au cerveau, il ne s’est même pas débattu. J’avais déjà préparé la pelle, et en cette période la terre est molle et friable, regarde, mes bottes sont pleines de boue! Il était encore chaud quand je l’ai enterré, je l’ai même recouvert de feuilles mortes. Tu sais, il y a même eu un son de cloche pour l’accompagner dans la tombe, il a eu droit à un dernier hommage. Attends un peu de voir comme Palkó sera heureux de recevoir un nouveau Brigand, aussi petit et mignon que l’autre. Allez!… Fais-moi un sourire, ma petite femme!

Elle ne sourit pas, mais abandonna tendrement sa main sur la sienne. C’est alors qu’elle sentit que son mari tremblait. Après tout, ça avait dû le secouer! Peut-être que c’était dur pour lui aussi, car enfin il aimait ce petit animal, peut-être que lui aussi avait frissonné, mais il avait pris sur lui, car il savait que c’était à lui de le faire, et que personne ne le ferait à sa place; c’était lui qui devait s’occuper de la terre dans cette maison isolée, et pour cela il devait être dur, ne pas faire de sentiments, mais se montrer responsable, réfléchi, fort. “Il respecte ses engagements!” Et rien ne pourrait le faire changer d’avis!

Le crépuscule s’estompait déjà, et les fenêtres carrées de la véranda encadraient paisiblement le paysage, la terre printanière froide et nue, les mottes humides fumantes dans leur habit de deuil noir, et la perspective vague formée de lignes s’étendant paresseusement vers l’horizon obscur. Le soir, le soir salvateur qui réchauffe et allume la lumière des lampes est déjà là. Tout a beau être vain, peut-être la douleur va-t-elle tout de même s’apaiser, céder la place à l’indulgence, à la paix intérieure! Ah, le petit chien ne crie plus de douleur, il dort paisiblement, et tout s’est passé si vite, si facilement!… Comme la mort est simple!… Et la vie aussi.

Palkó va bientôt rentrer, avec sa nourrice.

Elle laissa la main de l’homme enlacer sa taille. On ne peut rien à rien, de toute façon!


Margit Kaffka (1880 – 1918)

Écrivaine et poétesse hongroise.

« Elle commença sa carrière d’écrivain en écrivant de poèmes. Ralliée à Nyugat dès la fondation, elle fit partie aussitôt de ses collaborateurs. La bonne société de son pays natal la désavoua, en criant au scandale à cause de ses oeuvres; en revanche, les artistes contemporains, dont Endre Ady, l’appréciaient beaucoup. Sa carrière chargée de lutte et assombrie par les problèmes de sa vie privée, se termina brutalement: elle mourut en 1918, victime de l’épidémie de grippe espagnole. »

(Histoire de la littérature hongroise des origines à nos jours, Corvina, Budapest, 1977)

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