Propos recueillis par Ákos Cseke
Avec Ce qui luit dans les ténèbres, paru chez les éditions Noir sur Blanc, au mois de septembre 2025, Péter Nádas livre un texte singulier, d’une intensité saisissante. À travers une série de fragments en apparence anodins, l’auteur hongrois explore les zones d’ombre de la mémoire personnelle et collective, ainsi que les détails sensoriels du quotidien, inspiré, entre autres, par l’interprétation freudienne des rêves. Traduire une telle œuvre, tout en finesse et en résonance, représente un véritable défi. Nous rencontrons aujourd’hui Sophie Aude, traductrice littéraire, récompensée par le prix Nicole Bagarry-Karatson en 2010 pour sa traduction de Milán Füst, qui a donné voix en français à ce texte profond et singulier. À travers cet échange, nous évoquerons son approche de la traduction, sa relation à l’écriture de Péter Nádas, et ce que signifie faire passer dans une autre langue ce qui, justement, résiste à l’évidence.
Comment as-tu rencontré cette œuvre de Péter Nádas, et qu’est-ce qui t’a donné envie de traduire Ce qui luit dans les ténèbres en particulier ? Même si tu as travaillé sur la version française du roman intitulé Histoires parallèles de Nádas aux côtés de Marc Martin, traduire tout seul un roman d’à peu près 1200 pages ne va pas de soi…
Pendant plusieurs années, je n’ai pas traduit, engagée dans d’autres activités professionnelles moins solitaires. Mais traduire me manquait, j’ai repris grâce à des textes plus courts, et lorsque l’éditeur Noir sur Blanc m’a sollicitée pour la traduction de cet immense livre, je n’ai pas beaucoup hésité à dire oui. Le moins évident était de prendre le relais de mes prédécesseurs, Marc Martin en particulier, grâce à qui j’étais entrée dans l’œuvre de Nádas, en travaillant avec lui sur le troisième volume d’Histoire parallèles. Mais en effet, traduire un texte d’une telle ampleur est une expérience singulière. En cours de route, j’ai souvent douté de réussir à venir à bout de cette longue traversée.
Le titre français évoque une tension entre lumière et obscurité. Le titre hongrois (Világló részletek), quant à lui, ne mentionne que la lumière. Pourquoi as-tu choisi d’accentuer cette dualité dans le titre français ?
Disons que le noir est implicite dans le titre hongrois… Le titre retenu pour l’édition française Ce qui luit dans les ténèbres est né d’un échange avec l’auteur et l’éditeur. C’est à ce dernier, David Bosc, que nous le devons, ayant pour ma part épuisé toutes les possibilités combinées qu’offraient les deux termes de l’équation faussement évidente világló + részletek. Nádas, repartant de la généalogie de ce titre et des images dont il procédait, nous a orientés vers ce passage de l’évangile selon saint Jean (« La lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont point arrêtée »). On perd un peu de l’aspect programmatique du titre avec l’omission de részletek et l’idée de fragment, ou de détail. Mais faire ce grand saut a été salutaire.
Si je sais bien, même s’il ne parle pas français, Péter Nádas comprend le français. Est-ce qu’il a pu t’aider dans ton travail, par exemple concernant le titre aussi ?
Il me semble que vis-à-vis d’une langue qu’il pratique moins, peut-être, comme le français (même si ce texte témoigne, dans sa deuxième partie notamment, des liens multiples que Nádas entretient avec cette langue), son approche est aussi sensible que philologique. Dans nos échanges autour du titre, cela a permis d’exclure certaines solutions, et d’orienter mes recherches. Mais de manière générale, c’est plutôt sur le texte original que j’interroge l’auteur, lorsque c’est nécessaire. Et pour cette traduction, c’est souvent en avançant dans le texte que le texte lui-même a répondu à des questions qui s’étaient posées à la première occurrence d’un motif ou d’un thème.
Le texte de Nádas est réputé pour sa densité, ses longues phrases, sa complexité syntaxique et son intensité introspective. Comment as-tu abordé cette langue si particulière dans ton travail de traduction ?
Je ne sais pas s’il y a une manière de se préparer, de se munir pour traduire un texte. Puisqu’il s’agit chaque fois de saisir la spécificité profonde de tel texte de tel auteur, on ne peut qu’y plonger, l’écouter du mieux qu’on peut, dans toute ses dimensions, avec sensibilité, une attention double aux détails et aux grandes lignes, au lexique et au rythme, aux silences et à la musique. Lire beaucoup, en français, est important, moins pour trouver des modèles que pour nourrir ce lien entre la lecture et l’écriture.
Y a-t-il des passages ou des termes qui t’ont particulièrement résisté — ou au contraire, des moments de traduction où quelque chose s’est « ouvert » de manière inattendue ?
Ce qui résiste le plus à la traduction constitue souvent le cœur du texte, ses ressorts les plus profonds, comme ici les passages sur la langue, sur la perplexité de l’enfant vis-à-vis de sa langue maternelle, de ses propriétés les plus propres, d’étymologies ou de formes qui ne sont pas transparentes aux yeux de ses propres locuteurs et qu’il s’agit de restituer dans une autre langue. D’autant plus que ces motifs d’interrogation sont autant de moteurs poétiques du texte (celui notamment des mots composés, le karpaszományos par exemple). Le foisonnement encyclopédique du texte, même s’il peut ralentir le travail, est plutôt une source de plaisir en cours de traduction, comme dans la lecture où il n’est pas difficile de s’identifier à cet enfant né au beau milieu du chaos et tout entier occupé par le souci de comprendre le monde, des grandes lois de l’univers à celles qui régissent les rapports entre les différents adultes qui l’entourent.
L’art narratif (acuité de certains souvenirs matériels ou sensibles, attention aux détails d’une justesse bouleversante dans les portraits), la souveraine subjectivité du texte et ses immenses qualités poétiques (je pense ici aux nombreux passages sur l’eau, en lien avec des terreurs ou des éblouissements de l’enfance) m’ont souvent donné l’impression d’avancer plus vite que dans les passages, plus abstraits et plus ardus consacrés aux réflexions, morales ou politiques, de l’auteur.
Dans son compte-rendu paru dans Le Monde des Livres, Nicolas Weill a écrit sur le livre de Nádas qu’il « ressemble à un récit bouleversé dont le sens n’est rien d’autre que ce bouleversement et le texte lui-même. » Est-ce que tu es d’accord que le sens de ce texte est le bouleversement lui-même ? Plus largement, selon toi, que peut apporter cette œuvre au lectorat francophone aujourd’hui ? Qu’éclaire-t-elle dans notre monde contemporain ?
Cette conclusion décrit très justement la manière d’être de ce texte et la position de son auteur, qui est fondamentalement une position d’étonnement, de réflexion, de méditation, jamais d’autorité. Il s’agit d’un texte introspectif, plus que d’une fiction de soi, encore moins d’une autobiographie linéaire. Il n’y a rien pour sauver du désastre, pour consoler le survivant, même pas l’écriture. Cependant, jusque dans cette forme fragmentaire, le mouvement général du texte, rhapsodique et digressif est aussi d’associer, de tisser des réseaux, de cartographier. Le texte ose s’aventurer dans le noir, se confronter aux manques, au silence et s’entête à remonter des pistes, agréger des indices, des détails. Dans les gravats, dans le labyrinthe, dans la perte, il fait lien. Avec son souci constant de savoir, de comprendre (soi, le monde, les autres), d’interpréter, de se souvenir. Moins pour maîtriser que parce que cette quête est une manière, non pas de donner sens à l’existence, mais de rester en vie. J’ai moi-même trouvé de la lumière, une forme d’allant dans les espaces ouverts par cette grande traversée, éclairés par la flamme ténue mais tenace, et dansante, d’une intelligence à l’œuvre.