« Rares sont les œuvres littéraires qui m’ont bouleversé à ce point. » Entretien avec Thomas Sulmon

L’Ivresse de la violence, traduction française du roman Orgia de Zoltán Gábor, est le tout premier travail de traduction littéraire de Thomas Sulmon. Ce texte radical, qui affronte de front la violence historique et morale, a suscité de vives réactions dans la presse francophone. À partir de cette réception critique, mais aussi de son parcours personnel, nous revenons sur le travail de traduction, sur les choix — linguistiques, éthiques et symboliques — qu’impose un texte de cette nature, et sur la manière dont une œuvre change de visage en passant du hongrois au français.

Propos recueillis par Ákos Cseke

 

C’est ta première traduction littéraire publiée. Comment es-tu arrivé à ce texte de Zoltán Gábor, qualifié de « roman difficilement soutenable », « premier roman horrifiant »  dans le compte rendu paru dans Le Soir et dans Télérama ? Qu’est-ce qui t’a donné envie — ou le courage — de t’y confronter pour un premier livre ?

J’ai entendu parler du livre presque par hasard, lors d’un événement organisé à l’Institut français de Budapest en janvier 2024. Au cours d’une discussion, un ami écrivain et agent littéraire, Zoltán Jeney, a évoqué plusieurs œuvres d’auteurs contemporains dignes d’intérêt, parmi lesquelles figurait Orgia. Intrigué, je me suis empressé de mettre la main sur le roman quelques jours plus tard, et cette lecture m’a tout simplement sidéré : après cinq ans à Budapest, je n’avais presque jamais entendu parler de ce chapitre de l’histoire hongroise. Bien sûr, j’avais déjà visité la Maison de la terreur et connaissais le monument des chaussures devant le Parlement, mais c’était à peu près tout. À ce jour, rares sont les œuvres littéraires qui m’ont bouleversé à ce point.

Le livre a continué de me hanter bien après que je l’ai refermé. Je suis d’abord allé dans le quartier de Városmajor pour visiter certains lieux marquants mentionnés dans le roman, comme l’hôpital de la rue Maros. Peu à peu, j’ai fait des recherches sur le sujet ; c’est alors que j’ai pris conscience du silence qui entoure ces blessures, encore loin d’être cicatrisées.

De fil en aiguille, l’idée d’une traduction s’est imposée : il me semblait important que les lecteurs francophones puissent eux aussi plonger dans cette période – sans doute l’une des plus sombres de la Seconde Guerre mondiale – et en tirer leurs propres enseignements.

Tu traduis depuis le hongrois, ce qui est loin d’être évident. Comment as-tu appris cette langue, et quel lien personnel entretiens-tu avec elle aujourd’hui ? Est-ce pour toi une langue plutôt « intellectuelle », affective, biographique ?

Il est souvent difficile d’expliquer pourquoi une langue nous attire, mais le premier contact joue, je pense, un rôle déterminant. Dans le cas du hongrois, la curiosité intellectuelle a été essentielle, et je me souviens très bien de ma première rencontre avec cette langue. Je suis venu à Budapest pour la première fois en 2014, lors d’un voyage étudiant. Je connaissais encore très mal l’Europe centrale et pensais naïvement que ma maîtrise du russe et de l’allemand me permettrait de me débrouiller où que j’aille. Mal m’en a pris : dès que j’ai embarqué dans le métro et commencé à lire les affiches publicitaires sur les fenêtres, je me suis rendu compte de l’ampleur de mon erreur. Impossible de reconnaître le moindre mot ! Des graphies étranges se dessinaient devant moi : « gy », « sz », ou encore une sorte d’umlaut géant que je n’avais jamais vu. L’accent chantant et les sons que j’entendais dans le wagon, avec leur succession continue de voyelle-consonne-voyelle, m’ont rappelé la langue des elfes de Tolkien (et pour cause, pour créer l’eldar, l’auteur s’est beaucoup inspiré du finnois, autre langue finno-ougrienne). Des mots comme fityfiritty, ribizli ou elfelejthetetlen peuvent facilement sembler venir d’une autre planète pour une oreille francophone.

Ce premier choc a été si marquant qu’il a éveillé en moi le désir d’apprendre le hongrois, ce que j’ai pu concrétiser en 2019 grâce à une bourse d’études de l’Institut Balassi, aujourd’hui Institut Liszt. Après un an d’études générales de langue et culture hongroises et une année de spécialisation en traduction littéraire, j’ai décidé de m’installer à Budapest, où j’ai la chance de pouvoir pratiquer cette belle langue au quotidien.

La question de la violence est centrale dans le roman. Le Monde écrit que le livre raconte les événements historiques de 1944 « sur un mode frisant parfois l’obscène » et se demande s’il ne risque pas de « rater l’effet voulu — rendre justice aux victimes », évoquant même des « pages trop crues pour viser juste ». En tant que traducteur, comment reçois-tu ce type de critique ? La comprends-tu, la partages-tu, ou la contestes-tu ?

Je comprends tout à fait ces critiques. Mais je pense que ces scènes sont absolument nécessaires, à la fois pour rendre compte de la sauvagerie ambiante et pour déstabiliser le lecteur, qui se retrouve piégé au milieu de cette violence, sans narrateur omniscient ni jugement moral pour le réconforter : c’est à lui de tirer ses propres conclusions.

Traduire ces passages n’a pas été facile, d’autant que, comme l’a écrit Sophie Benech, traductrice du russe que j’admire beaucoup, « personne n’examine d’aussi près un texte que celui qui le traduit ». La visualisation est un élément indispensable du procédé : même si beaucoup de détails ne sont pas mentionnés dans le texte, il faut, pour rendre une scène vivante, pouvoir imaginer tous les éléments (traits du visage, vêtements, environnement,…) comme si on les avait devant soi. J’ai parfois dû avoir l’estomac bien accroché et faire de longues pauses pour me remettre de certains passages. Heureusement, j’étais bien entouré et disposais d’un solide cercle d’amis, ce qui me permettait de prendre du recul et de me changer les idées quand j’en avais besoin.

Le titre pose toujours problème en traduction. L’original hongrois, Orgia, comporte une connotation sexuelle directe, qui disparaît en français avec L’Ivresse de la violence. Comment ce choix s’est-il imposé ? S’agit-il d’une perte assumée, d’une nécessité éditoriale, ou d’une autre manière de déplacer le sens ?

Le titre final a été choisi par l’éditeur, après concertation avec des libraires et des spécialistes du marché littéraire français, et ni l’auteur ni moi n’avons émis d’objection. L’objectif était également de mieux informer les lecteurs du contenu sensible du livre. L’original, Orgia, reflète parfaitement, à mon sens, cette spirale implacable de communion dans la violence, notamment sexuelle. Mais autres pays, autres mœurs…

Qu’est-ce qui t’a donné le plus de fil à retordre dans cette traduction ?

Je dirais que la principale difficulté résidait dans la langue orale, omniprésente et souvent truffée d’argot, ainsi que dans le vocabulaire très spécifique utilisé par les Croix-Fléchées. Celui-ci comprenait tout un registre de mots archaïques tels que felkoncolni (« passer par le fil de l’épée ») pour dire « exécuter », pribék (« assistant-bourreau », et, par extension, « sbire») ou encore agilis, que j’ai rendu par « prometteur » ou « zélé ». Les expressions narquoises et très visuelles qu’ils employaient pour désigner le fait d’aller exécuter leurs victimes sur les rives du Danube ont constitué un défi à part entière. Le mot galuskázni, par exemple, dérivé de galuska (l’équivalent hongrois des spätzle, petites pâtes à base de farine et d’œufs), évoque leur cuisson : lorsque les galuskas remontent à la surface, elles sont prêtes. Je me suis donc creusé la tête pour trouver des formules tout aussi parlantes en français : « faire prendre un bain », « faire boire la tasse », « envoyer par le fond », « foutre à l’eau », etc.

Une autre gageure : contrairement au français, plus périphrastique, le hongrois a cet avantage de pouvoir être extrêmement concis et ramassé. Gábor en a tiré parti et a adopté, dans ce livre, un procédé d’écriture presque cinématographique : il rend la tension d’une scène au moyen de phrases très courtes, parfois réduites à deux ou trois mots. J’ai donc dû, pour restituer cet effet, tirailler la langue française, en omettant parfois le sujet et en utilisant les verbes les plus courts possibles.

La réception française (Le Monde, Le Soir, etc.) met souvent l’accent sur les enjeux moraux et éthiques du livre. As-tu le sentiment que le regard français lit ce roman autrement que le lectorat hongrois ? Et cette réception a-t-elle modifié, a posteriori, ton propre rapport au texte que tu as traduit ?

Absolument, de la même façon qu’un lecteur hongrois lirait différemment un livre sur la guerre d’Algérie. Qu’on le veuille ou non, cette période appartient à l’histoire de la Hongrie et touche donc plus profondément un Hongrois qu’un Français dans ce qu’il a de plus intime. Beaucoup aimeraient effacer ces événements d’un revers de main ; mais, comme on dit en hongrois, a tények makacs dolgok : les faits ont la vie dure.

La réception du livre et mes discussions avec les journalistes ont modifié mon rapport au texte en m’ouvrant de nouvelles pistes d’interprétation, notamment des parallèles avec l’actualité. Une fois le livre publié, je me suis demandé ce qu’y trouverait un lecteur qui ne connaît rien à la Hongrie, et je crois que chacun pourra y trouver son compte. C’est, à mon sens, l’une des grandes forces de ce texte : quelles que soient vos connaissances et vos convictions, il ne vous laissera pas indifférent et fournira matière à réflexion.

Quels sont tes projets pour l’avenir ?

Après un repos bien nécessaire, je suis prêt à remonter en selle. J’ai déjà envoyé à quelques éditeurs des extraits de textes de grandes auteures magyarophones contemporaines, comme Katarina Durica et Krisztina Tóth, et l’un d’eux semble avoir fait mouche. Affaire à suivre, donc… Je suis dans l’ensemble très heureux de voir que la littérature hongroise a le vent en poupe en France depuis la prix Nobel 2025, car elle le mérite amplement.