« Le jeune Américain » de Dezso Kosztolányi

Traduit du hongrois par Henri Tamás Kristóf, récompensé par le premier prix du concours de traduction de l’Institut Liszt Paris 2025.

Titre original : Az amerikai fiatalember

 

Il y a six ou sept ans, je fis la connaissance d’un sympathique jeune Américain qui passait l’été ici. De Vienne, il avait descendu le Danube sur son canot démontable. Il avait des cheveux blond miel, une chemise à col ouvert, des dents d’une blancheur éclatante. Nous nous rencontrâmes en société. Il nous rendit visite de temps à autre. Nous fîmes de même une fois. C’est tout ce dont je me souviens. Puis il repartit. Nous avions échangé nos cartes de visite. Nous nous étions promis de nous écrire mais ne le fîmes point.

Récemment, je reçus une lettre, écrite par un autre Américain qui séjournait également ici avec sa femme dans un hôtel. Il y a vraiment beaucoup d’Américains dans le monde. En se recommandant de mon ami aux cheveux blond miel, il demandait quand il pourrait me présenter ses respects. Il ajoutait qu’ils avaient même un lointain lien de parenté. Il faut savoir qu’entre-temps, mon ami aux cheveux blond miel s’était marié puis avait divorcé et celui qui m’écrivait ces lignes était le beau-frère de l’ex-femme de mon ami aux cheveux blond miel.

Le lien me parut ténu et lointain. Je répondis que nous aurions grand plaisir à les recevoir, ne serait-ce que pour prendre des nouvelles de notre ami, mais qu’en ce moment toute notre famille était alitée à cause d’une grippe. Je crus que par ce mensonge innocent, je m’épargnerais tout dérangement.

Je me trompai. Une semaine plus tard, l’Américain se renseigna par une lettre fort aimable de notre bon rétablissement. Je le rassurai par une lettre également fort aimable qu’à présent nous jouissions tous d’une excellente santé et les invitai à prendre le thé le week-end suivant.

C’est alors que nous tombâmes tous vraiment malades. Impossible de dire que nous étions souffrants. Cela eût été perçu comme un mensonge grossier. Je fis téléphoner pour informer que nous avions dû partir en urgence. J’en ressentis cependant de la honte. C’est moi qui repris contact avec lui. Dans un long courrier d’excuses empreint d’humilité, je les suppliais de venir au jour et à l’heure de leur convenance. La réponse tant attendue arriva : ils viendraient dimanche à six heures de l’après-midi.

Je suis toujours très courtois avec les étrangers. Je les aime bien et je les plains. Être étranger quelque part est presque un défaut organique. Loin de ma patrie, moi aussi je me sens comme un infirme. Je trébuche par-ci par-là sans connaître personne et sans comprendre les usages, sans apprécier la valeur actuelle des mots et des expressions. J’attendais mes convives tenaillé par une douloureuse culpabilité. Ce jour-là cependant, j’étais submergé par mes activités et travaillais avec un bonheur fiévreux. Je jetais des coups d’œil inquiets à la course folle des aiguilles et plus le temps passait, plus j’aurais donné ma vie pour échapper à cette rencontre.

Que pouvais-je faire ? La maladie comme le déplacement urgent étaient devenus des prétextes éculés. Je me débattis en vain quelque temps. Enfin, en début d’après-midi j’eus une idée salvatrice. Ces honorables Américains ne m’avaient jamais rencontré en personne. Ils étaient seulement en lien avec quelqu’un que je connaissais à peine.  J’appelai un de mes vieux amis, un ingénieur sans emploi, qui avait vécu deux ans en Angleterre, pour me remplacer. Au début, il ne voulut pas se plier à l’exercice. Je lui proposai de le rémunérer à l’heure. Alors, il accepta. J’appelai également une professeur d’anglais pour incarner, contre une rémunération double, la maîtresse de maison pendant le thé. Elle accepta aussi.

Ils arrivèrent chez moi à quatre heures de l’après-midi, tous les deux comme des tueurs à gages. Je les présentai l’un à l’autre. Je leur expliquai leur rôle : qu’ils se comportent comme nous le ferions généralement en pareilles circonstances, qu’ils disent le plus souvent « oui », de temps en temps « non ». Pour ce qui est de la météo, qu’ils disent qu’ « il fait beau » et pour ce qui est de l’état du monde, qu’ils le qualifient d’ « horrible », qu’ils fassent visiter notre appartement, qu’ils montrent éventuellement les portraits de famille aussi. L’eau du thé était déjà en train de chauffer. Je les laissai.

L’après-midi fut une réussite au-delà de toute attente. Le petit cercle d’amis, devenus intimes en une après-midi, resta ensemble jusqu’à neuf heures et demie du soir et eut du mal à se séparer. Mon ami ingénieur reçut les compliments en toute modestie, parla de mon travail comme d’un rien insignifiant, il leur montra mon cabinet de travail – en ouvrant par erreur d’abord la porte de la salle à manger mais cela ne porta pas à conséquence –, et écouta avec le sourire pensif du souvenir amical ce qui était arrivé à mon ami aux cheveux blond miel depuis son retour. La professeur d’anglais joua l’épouse compréhensive. Elle lui coupa la parole sans cesse et le contredit.

Le lendemain le coursier de l’hôtel apporta une lettre et une magnifique branche de lilas blancs, envoyées par les Américains pour nous remercier. Ils déclarèrent que jamais de leur vie ils ne s’étaient si bien amusés et que même s’ils avaient entendu le plus grand bien de nous, ils n’avaient pas imaginé à quel point j’étais fin d’esprit, d’une simplicité désarmante, et mon épouse une maîtresse de maison si dévouée et accueillante.

Les Américains rentrèrent. Arrivés chez eux, ils racontèrent à mon ami aux cheveux blond miel avec quelle gentillesse nous les avions reçus. Mon ami aux cheveux blond miel nous envoya une lettre débordante de remerciements pour cette attention. Depuis lors, nous entretenons une correspondance suivie et notre amitié ne cesse de se renforcer. Je sais aussi que l’ingénieur revoit régulièrement la professeur d’anglais.

Le mensonge est comme un grain de poussière. J’espérais que le vent l’emporterait. Il n’en fut pas ainsi. Il croît de plus en plus. J’attends avec excitation ce qu’il adviendra.