Sept Hiboux de Gyula Krúdy

2015.09.28.

Editions des Syrtes, 2105 (octobre)
Traduit par Gabrielle Watrin

Sept hiboux, c’est le roman de la capitale hongroise au moment de sa transition, c’est-à-dire l’époque fin-de-siècle. Budapest, née de l’alliance de trois villes réunies (Pest, Buda et Óbuda), devient une métropole moderne. Ses espaces représentatifs – rues, squares, restaurants, casinos, bordels, sans oublier l’hippodrome – participent à la narration à tel point qu’on se demande parfois si le véritable protagoniste n’est pas la ville an-thropomorphisée.

C’est aussi le roman de la vie littéraire dans cette ville cosmopolite où chacun veut devenir écrivain. Des cafés mondains et d’ambitieuses rédactions des journaux se disputent des personnages cocasses, souvent déjantés, entraînés dans la folle course de la réussite littéraire et évoqués avec beaucoup d’humour et de compassion.

C’est encore le roman des amours du jeune Józsiás, lui-même écrivain en herbe et travaillant sur son opus magnum, Le livre des compliments, écartelé sans cesse par trois femmes : une veuve accaparatrice (Leonora), un bas-bleu volage (Fruzsina) et une jeune ingénue (Áldáska). Le jeune homme entame un voyage initiatique dans le labyrinthe de la passion fémi-nine, bordé par l’érotisme et la mort, dans une ambiance où le réel bascule tout à coup dans le surréel. Les temps forts du roman restent sans doute la traversée hallucinante des glaces en dérive du Danube et la descente gro-tesque à la morgue.

C’est enfin et surtout le roman de la nostalgie, incarné par le héros donquichottesque connu du roman N. N., Guszti Szomjas qui, devenu re-traité, quitte sa province pour rejoindre Budapest qu’il n’a pas vu depuis le couronnement de François-Joseph, et qu’une fois arrivé, il découvre irrémédiablement perdu. Sa vie perd alors aussi tout son sens.

On parle souvent de Krúdy comme d’un Proust hongrois à la recherche du temps subjectif ; sa narration quelque peu obsessionnelle fait de lui un précurseur de la modernité littéraire hongroise. Mais dans ce roman, c’est l’éducation sentimentale de Flaubert qui l’emporte, la fresque parfaite d’une époque, bilan à la fois sociohistorique et poétique, réaliste et romantique. Et on y reconnaît aussi l’influence indélébile de l’un des auteurs préférés de Krúdy : le Russe Tourgueniev, tant par la quête perpétuelle du nid de bonheur que la représentation caricaturale des provinciaux fêlés.

Un chef-d'oeuvre de la littérature hongroise servi par une traduction de grande qualité.
 

page précédente