Éric PLAMONDON, Hongrie-Hollywood-Express

2012.11.26.

 Le Quartainier, Montréal, 2011 

TARZAN COMME VOUS N’AURIEZ JAMAIS VOULU LE VOIR
Critique de Dóra Börcsök 

« La littérature très conventionnelle (naïve, primitive et populaire) est celle où on peut le plus facilement étudier les archétypes »

Selon Jung, les images archétypales nourries par l’inconscient collectif sont le produit de la culture. L’image mouvement, née à la fin du XIXe siècle, a joué un rôle primordial dans la visualisation de ces images archétypales en représentant le temps par une nouvelle iconographie. Les héros de la culture de masse et de la littérature populaire de l’époque, en faisant leurs premiers pas à l’écran, ont plus ou moins consciemment confronté un large public à ses archétypes culturels. Si l'expressionnisme s’est emparé de certains de ces héros (êtres surnaturels, savants shizophrénes) pour leur conférer une valeur artistique, à l‘image du Nosferatu de Murnau ou du docteur Caligari de Wiene, les autres sont demeurés les demi-dieux naïvement vulgaires de l’industrie culturelle, ou, dans le meilleur des cas, les champions du film midcult.

Bien que la figure du Tarzan de Edgar Rice Burroughs ait été canonisée par certaines adaptations cinématographiques, l’homme-singe légendaire reste une vedette de la culture de masse, associée à son interprète le plus célèbre, Johnny Weissmüller, éclatante publicité du mythe américain du self-made-man propagé par Hollywood. Cette incarnation d'un Tarzan mû par ses instincts et épargné par les méfaits de la civilisation, sorte d’homme rousseauiste de la jungle, roi des animaux, anthropomorphe et athlétique, connait tous les secrets de la nature ignorés des Blancs. Johnny Weissmüller s’est approprié ce rôle pour l’éternité en reléguant dans l’oubli ses nombreux collègues, non seulement à cause de sa prestation scénique, mais aussi en raison de son statut d’athlète imbattable dans la vie réelle. En effet, au moment où il endosse la figure de Tarzan, il est déjà un joueur de water-polo et un champion olympique de natation sans égal connu dans le monde entier. En outre, sa vie privée irréprochable et l’exotisme de ses origines hongroises de Transylvanie le prédestinaient à devenir une étoile incontestée de Hollywood. Dans l’Amérique de la prohibition, on avait besoin d’un héros innocent prêt à affronter les colonisateurs barbares de la civilisation.

Éric Plamondon (auteur québécois) dans son roman Hongrie-Hollywood Express a choisi Johnny Weissmüller pour personnage principal, mais en a fait une biographie non-conventionnelle, le protagoniste passant au second plan au profit des incarnations foisonnantes du moi de l’auteur. Le livre est construit de fragments qui retracent sans chronologie certains moments (mélo–) dramatiques de la splendeur et du déclin de cette vedette. Bien que le titre semble mettre l’accent sur l’importance du rapport entre la Hongrie et Hollywood, l’origine de l’acteur n’est pas du tout exploitée: le lecteur ne saura rien ni de ses racines familiales, ni de l’apport des émigrés hongrois à la production hollywoodienne. L’auteur confesse que ce qui l’a attiré chez Johnny Weissmüller, c’est la trajectoire heurtée de sa vie publique et privée. Alors que l’opinion a surtout retenu les succès du sportif et de l’acteur, Plamondon révèle sa face cachée, tel un „Intim Pista” au courant de tous les potins d’arrière-coulisse. Enfance malheureuse, maladies, père ivrogne, expériences matrimoniales ratées, paternité „loupée”, prodigalité mal maîtrisée, ruine, santé chancelante: l’objectif de l’auteur semble donc non d’analyser le phénomène Tarzan mais d’énumérer de façon anecdotique une série de tragédie et de catastrophes.

Ces racontars ramassés ici et là que ne relie aucun fil conducteur, ne sont jamais ni problématisés ni contextualisés, à peine sont-ils rapporté sans aucun souci d’art narratif. Les chapitres du livre semblent plutôt les brouillons d’un récit à venir. On peut s’imaginer Plamondon obligé de s’assoir tous les jours devant son ordinateur pour écrire, fouetté par un désir impérieux. Lui-même l’avoue avec ces mots : « J’ignore d’où ça me vient (…) J’ai ce putain de besoin d’écrire qui ne me quitte pas (…) J’ai envie d’écrire. J’ai besoin d’écrire. J’en ai d’autant plus besoin que je sais que, tout à l’heure, peu importe ce que j’aurai écrit, quand je vais m’arrêter, eh bien je vais me sentir vachement mieux. Il ne s’agit pas simplement de débiter des conneries à l’encre chaude, non; vraiment, physiquement, ça me fait du bien. Ça me calme. Ça me vide (…) Je me dis très souvent que ça ne sert à rien. Que ce ne sont que des conneries. Et j’arrête d’écrire, je jette mes cahiers, j’efface mes fichiers. Jusqu’à la prochaine crise. »

Certes, nous comprenons ce besoin, mais comme le note Roland Barthes, il faudrait que l’œuvre elle-même en communique le sentiment au lecteur et le délivre de son scepticisme quant à la raison d’être de l’œuvre : « pourquoi ce texte ? ». L’écrivain s’explique à ce propos: «Le mauvais coup du sort, la déchéance du héros me fascine. Le basculement, cette façon qu’a la gloire de s’effacer et de tout reprendre. Le roi est nu. ». Mais dans cette perspective, n’importe quelle étoile hollywoodienne au destin tragique aurait pu convenir. Le star-system, qui a engendré une contradiction/confusion entre le monde réel et celui de l’écran, et entre l’acteur et son Doppelgänger, son double cinématographique, a entraîné le désastre de nombreuses vies. D’autre part Plamondon ajoute: « J’ai eu envie de raconter la vie d’un homme qui arrive de nulle part. Enfant d’immigrés hongrois (…) ». Certes, sa carrière répond au schéma classique de la réussite pour tous en Amérique, qui a inspiré tant de scénarios de l’industrie du rêve. En outre, il est bien connu que les immigrés hongrois étaient très nombreux à participer à la naissance de Hollywood : selon la légende, au dessus du bureau de Adolph Zukor (ou George Cukor) était affiché: « It is not enough to be Hungarian, you must have talent too ! »

Quoiqu’il en soit, la matière du livre provient – selon l’auteur lui-même – en partie de différentes sources trouvées sur le net, documentaires et autres biographies. L’auteur y intercale des passages où il apparaît sous différentes formes – comme narrateur, sous le masque d’un certain Gabriel Rivage ou en tant que fils de Johnny Weissmüller – et compare l’insignifiance de ses propres vies aux hauts et bas qui ont marqué l’existence de l’acteur. Il en résulte l’émiettement de l’intéret du lecteur qui risque d’abandonner l’ouvrage, à plus forte raison lorsque l’auteur, sans doute en panne d’inspiration, se contente de reproduire la liste des champions olympiques masculins de nage libre sur 100 m, avant d’ajouter cette remarquable réflexion personnelle: « Qu’est-ce qui pousse tous ces Hongrois à nager aussi vite ? ».

Éric Plamondon aurait pu écrire la grandiose histoire d’un déclin tragique et ainsi éviter les conclusions à bon marché et les recherches d’effets faciles à partir de médiocres ragots. En l’absence de veine littéraire, il aurait pu s’en tenir à une biographie documentaire, étudier la sociologie du phénomène Tarzan et les archétypes mis en œuvre en les situant dans l’histoire du cinéma ou même écrire un mélodrame larmoyant. Au lieu de tout cela, le lecteur se retrouve avec un ramassis d’anecdotes choisies ad hoc auxquelles les manifestations du moi de l’auteur tiennent lieu de vernis littéraire.

Est-ce-par hasard que Plamondon a mis en exergue à son livre cette citation d’Hermann Melville : « Rarement ai-je connu un être profond qui ait quelque chose à dire à ce monde, à moins d’être obligé de balbutier quelque chose pour gagner sa vie ? ». Comme si l’écrivain formulait sa propre autocritique en guise de recommandation : on ne saurait lui reprocher sa clairvoyance !

Dóra Börcsök 

 

page précédente