Etoiles de Transylvanie de Áron Tamási
Présentation de Johnatan Joly

2011.06.08.

Editions Héros-Limite, Genève, 2011
Traduction : Agnès Járfás

Áron Tamási est né le 20 septembre 1897 dans une famille nombreuse paysanne, au cœur des montagnes de Transylvanie. Très vite il ressent le besoin de quitter ce milieu et il entreprend des études de droit et de commerce qui le conduiront à New York entre 1923 et 1926. C’est au États-Unis qu’il commence à écrire, notamment des nouvelles évoquant sa terre natale. De retour en Hongrie, d’abord à Koloszvár [Cluj] puis à Budapest, il rencontre rapidement un succès critique et acquière une grande popularité en Hongrie, le décidant à se consacrer entièrement à l’écriture. Auteur de romans, de nouvelles et de pièces de théâtre, son œuvre tombe en désuétude dans les vingt dernières années de sa vie. Son chef d’œuvre demeure les romans de la trilogie Ábel, et surtout Ábel dans la forêt profonde (1932). Il meurt à Budapest le 26 mai 1966.

Áron Tamási fait partie des écrivains « paysans », une tendance littéraire très répandu en Hongrie au côté des écrivains dit « citadins ». Pourtant il se distingue de ses pairs très naturaliste et objectif par un style plus romantique, voire fantastique (cf. Les Métamorphose du diable à Csík, histoire grivoise et folklorique). Mais ses écrits ne donnent pas moins pour autant une image précise de la vie des habitants des montagnes de Transylvanie, et il s’attache avec passion à décrire les difficultés des paysans et des bucherons de la région. Du reste, il est vrai que le principal intérêt de ses nouvelles est l’atmosphère poétique qui s’en dégage. Le lecteur ne peut qu’être charmé par la beauté et la fraicheur des paysages, l’action est menée tantôt en dilettante, tantôt avec une rigueur dramatique et chaque personnage symbolisent le désir de vivre et d’exister.

 

Etoiles de Transylvanie, recueil de ballades et de contes populaires oscille entre atmosphère tragique et candeur : Áron Tamási fait renaître la grande tradition poétique de la littérature magyarophone, faisant de lui l’un des nouvellistes les plus accomplis de la littérature hongroise.

Regroupant des nouvelles écrites tout au long de la vie de l’auteur, l’ouvrage dresse ainsi un panorama de son œuvre et de l’histoire tumultueuse de cette région. Il commence par sa première nouvelle, Tamás Szász, le mécréant écrite en 1922 qui lança sa carrière d’écrivain. Dans cette nouvelle, le héros est un homme détruit par la Première Guerre mondiale et la perte de son pays. Un soir, il rentre ivre mort chez lui avec la ferme intention de mettre fin à ses jours accompagné de sa femme et de ses enfants. Sa famille ayant pu s’échapper de la maison en flamme, Tamás s’en prend à Dieu et détruit sa lettre de noblesse : « S’il y a une justice, je suis damné de toute façon. » La grande majorité de ses nouvelles contient une grille de lecture à double niveau : il dépeint le désespoir de son peuple, en perte d’identité suite au Traité de Trianon qui sépare la Transylvanie de la Hongrie, le tout sur le ton de la ballade populaire. En effet, d’origine sicule, ethnie magyarophone de Transylvanie, Tamási et ses personnages sont les premiers touchés par les bouleversements qui ont lieu dans les années 1920 dans la région. Par exemple, Le sursaut de l’âme (1925) et Hymne avec un âne mettent en scène des soldats de retour du front, confrontés à un foyer et un pays délabrés, tentant de refaire leur vie. Tamási, qui a servi sur le front italien, consacre sa plus grande nouvelle écrite en Amérique, Pleurs pour un Sicule, aux soldats tombés sur le champ d’honneur. Mais comme souvent, il joue sur plusieurs registres faisant défilés devant un soldant à l’agonie tout ce qui donne le goût de vivre, de petits riens qui donnent un sens à l’existence : la beauté d’une fleur, l’amour d’une femme.

Avec ses nouvelles tardives, il analyse avec plus de recul les conséquences de la Grande Guerre sur son peuple. Dans cette idée, Une Compagnie de Transylvanie s’attarde sur le point de vue du presbytère d’un village sicule, où tous les notables sont réunis. Étoiles de Transylvanie (1929), quant à elle, traite de la haine entre les communautés roumaine et sicule à travers l’histoire de deux amoureux qui se sont mariés contre la volonté de leurs parents et meurent dans leur maison incendiée.

D’autres nouvelles, plus légères celles-ci, nous invitent au cœur de la vie intime des villages sicules, comme c’est le cas dans Respire, Mihályka, respire !, L’Arbre de mai en fleurs, Combat dans les alpages (le combat d’un berger avec un ours) et Des Milans dans l’église (le stade embryonnaire d’Ábel dans la forêt profonde). Le lecteur découvre le folklore de la région, peut y admirer de grandioses paysages de montagnes. Tamási dresse aussi un portrait robot du Sicule : quelque peu soupe au lait mais également tendre, plein de malice et exalté.

Dans un autre ordre d’idées, et c’est une constante chez lui, l’image de Dieu et de la foi est assez malmenée, c’est particulièrement le cas dans Une résurrection en bon ordre, l’histoire d’un père et d’un fils qui supportent toutes les humiliations avec piété tout au long de leur vie. Puis, au jour du Jugement dernier, se rendant compte que leur mérite ne compte pas, ils préfèrent retourner à la tombe. Dans Pleurs pour un Sicule l’auteur montre, là encore, son désenchantement et son désespoir, comme si Dieu avait abandonné son peuple : « Elle vit Dieu tendre ses mains depuis le ciel radieux et les laver dans la suie de la maison. » Mêlant tous azimuts réalismes, naturalismes, mysticisme et grotesques, ces nouvelles illustrent ce qu’un critique appelait le côté « catholique païen » de Tamási.

Comme le résume très bien Agnès Járfás, traductrice de son œuvre en français « [Ce recueil choisi] les nouvelles dans toutes les époques créatrices de l’auteur et dans toutes les catégories de récit : lyrique, tragique, humoristique, folklorique et mystique. [Le] premier souci était cependant de présenter, à travers elles, l’histoire de cette région et le quotidien de ce peuple. À travers ces nouvelles, le destin des Sicules apparaît comme tragique par essence, mais les héros témoignent d’une grandeur d’âme et d’une force de caractère peu communes. » D’ailleurs les nouvelles sont jalonnées de notes de bas de page qui explicitent davantage le propos de Tamási par de petites anecdotes et autres informations historiques renforçant un peu plus l’intérêt du recueil.

 

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