Deux premiers romans

2011.02.03.

Edina Szvoren : Pertu, Palatinus, 2010

Tompa Andrea: A hóhér háza. Tör­­ténetek az Aranykorból (La maison du bourreau. Histoires de l’Age d’or), Kal­lig­ram, 2010

Edina Szvoren : Pertu, Palatinus, 2010

 

Premier livre retentissant, grande découverte de la dernière Semaine du Livre à Budapest, le recueil Pertu marque l’entrée en littérature d’une nouvelliste ultrasensible et déconcertante, en maîtrise absolue de ses outils de travail.
 

Née en 1974, Edina Szvoren commence à publier ses nouvelles en 2005. Très remarqués dans les pages des revues littéraires, ces textes sont enfin réunis dans un recueil, en 2010, par la maison d’édition budapestoise Palatinus.
 

« Mes souvenirs les plus lointains sont une tempête vue de la fenêtre de la crèche et une obscénité prononcée par un ivrogne de Fonyódliget » écrit-elle dans sa biographie atypique qui n’est pas sans rappeler le Curriculum vitae de Attila József.
 

Vous l’aurez deviné, l’univers d’Edina Szvoren n’est pas franchement idyllique. Les ombres de Sándor Tar, Krasznahorkai ou de János Háy ne sont pas loin.
 

C’est un monde plutôt hostile, la famille monstrueuse, le corps impur, la relation entre homme et femme (entre père et mère) systématiquement obscène. La beauté ne peut être tolérée que sur le visage d’un handicapé mental et le sexe dans les bras d’une femme.
 

« Mère revient de l’église et elle dit en se déchaussant qu’elle a peur que quelque chose de très mal arrive. Peu importe que père va boire de l’acide chlorhydrique où le chauffe-eau s’arrache du mur parce que la peur, tu l’as déjà vécu » met en garde un passage de Balholmi leányok.
 

L’existence est contaminée par avance, on n’est pas obligé de connaître la nature du péché originel pour en subir les conséquences.
 

« Glauque », j’entends déjà tomber votre verdict sommaire, mais ce serait sans compter avec cette intelligence lucide qui, à la manière d’une lanterne, illumine chaque phrase et avec ce sens du rythme impeccable qui n’est sans doute pas indépendant de la formation musicale de l’auteur (elle a diplômée à l’Académie de musique Franz Liszt de Budapest).
 

« Selon le système Eysenck, j’appartiens au groupe des introvertis stables, mon pouls est à peine à 60, ma tension est basse », dit-elle dans son curriculum.
 

Cérébrale comme elle est, on ne serait pas étonné si elle nous fournissait aussi le nombre exact de bonnes phrases nécessaires à la réussite d’une nouvelle. En tous cas, le record est certainement établi avec la nouvelle Ácska, ocska qui raconte la virée au ZOO d’un drôle de petit père et de sa fille.
 

« Père était un garçon de campagne, il a grandi dans un petit hameau. Père a désigné un aulne en l’appelant charme puis il a posé sa main sur le tronc comme s’il était l’épaule d’un collègue (des amis, il n’en avait pas). »
 

« La mâchoire de petit père craquait bruyamment parce que ses os se sont mal soudés après une gifle reçue il y a longtemps. »

« Quand il mangeait chaque bouchée lui déclenchait une douleur perçante dans la tête. Un jour, petit père s’est évanoui à cause d’un toast. »

 

 

Tompa Andrea: A hóhér háza. Tör­­ténetek az Aranykorból (La maison du bourreau. Histoires de l’Age d’or), Kal­lig­ram, 2010

 

Apres le magnifique livre de György Dragomán Le Roi Blanc, la Transylvanie des années 80, si sombre sur le plan historique, me semble un vivier formidable pour la création littéraire. Le premier roman d´Andrea Tompa, La maison du bourreau ne fait que confirmer cette hypothèse.

 

A la manière du Cours de danse pour adultes et élèves avancés de Hrabal, le récit s’étire en une seule phrase interminable, chapitre après chapitre, rejetant en vrac les débris difformes d’un monde englouti, celui de Kolozsvár (Cluj) de l’époque Ceausescu.

 

Happé par ce flot verbal, on se retrouve rapidement dans l’uniforme étriqué d’une lycéenne hongroise, répétant avec elle dans un stade gelé, la gigantesque image vivante prévue pour la visite du dirigeant communiste. Elément infime de l’oreille présidentielle, elle ne manque pas de clairvoyance quant à la nature surréaliste du régime :

 

« Il ne vient pas, probablement qu’il n’existe même pas, pensait la fille, ou c’est seulement son sosie parce qu’il en a plusieurs qui visitent les villes en même temps, qui pourrait le savoir en dehors de lui et de son pilote, il devient immortel grâce aux autres, de toute façon on ne le voit que sur des photos ou à la télé, il n’est pas impossible qu’il n’existe que par les images et les sosies, et lui non, il ne peut pas mourir car il n’a jamais existé, quelqu’un l’a inventé et tout le monde y a cru, on l’a inventé comme les habitants de Kolozsvár ont inventé la maison du bourreau dans la rue Petőfi, personne ne sait qui, quand et comment l’a créé pour apeurer la ville mais aujourd’hui, on accepte son existence sans soupçons ni réflexion pour qu’on ait de quoi avoir peur ».

 

Cette jeune fille précoce, amatrice de littérature et de théâtre, présente d’indéniables similitudes avec Andrea Tompa, native de Kolozsvár, auteur d’une thèse sur Nabokov et critique de théâtre de son état. Cependant, la narration à la troisième personne, outil d’aliénation que l’écrivain manipule avec brio, évite au récit de sombrer dans les écueils de la sensiblerie ou du réquisitoire. Un véritable tour de force si on veut raconter une réalité qui se définit par des manques.

 

Le manque d’eau chaude et d’électricité, le manque de carte dans les restaurants (de toute façon, il n’y a que des cuisses de grenouille importées de Pologne), le manque d’enseignement en hongrois (ce n’est pas grave, on devient le chouchou de la prof de littérature roumaine), le manque du droit à l’avortement (on fait ce qu’on peut et nous jetons les restes emballés dans une serviette chinoise dans les poubelles rarement ramassées), etc., etc.

 

C’était comme ça, point. Le passé est un monolithe compact impossible à modifier. Il ne nous reste plus qu’à l’accepter tel qu’il est. Le père de la jeune fille a beau rêver à son acte manqué dans ce train bondé pour Bucarest aux débuts des années 60, il n’aurait rien arrangé en poussant dans le vide le futur dictateur communiste : « Si père avait réussi à le faire tomber, il n’y aurait ni vampire, ni film et père ne se serait pas transformé en héros mais en assassin ignoble qui aurait passé le reste de sa vie à la prison de Szamosfalva ».


Notes de lectures de Gabor Orban

 

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