Móricz, ou le coup de poing sur la table

Paul-Victor Desarbres sur le recueil de nouvelles de Zsigmond Móricz (Un Déjeuner, Cambourakis, 2018, dir. András Kányádi)

Il y a une littérature dont on peut se régaler, s’empiffrer ou qu’on peut savourer en jouant les becs fins. Récemment, l’Institut hongrois a abrité, après le Musée littéraire Petőfi de Budapest, une exposition qui montrait les multiples relations entre plusieurs écrivains et la nourriture : « Des mets littéraires – A la table des écrivains hongrois ». D’un plaisir à l’autre, en somme. C’est aussi un mouvement culturel de fond en Hongrie : la gastronomie hongroise, qui a déjà été un élément de différenciation et de construction culturelle, a fait l’objet depuis quinze ans d’un engouement croissant et d’un approfondissement technique constant en Hongrie. En parallèle, les anthologies littéraires sur le sujet (vin compris) se sont multipliées en librairie. On pense évidemment à Gyula Krúdy : chez lui, le repas est en partie une affaire de mots pour le narrateur apte à apprécier et à faire goûter avec raffinement des mets parfois simples. La cuisse de canard conduit à une forme de confidence. C’est le cas d’une scène de repas dans une nouvelle de Krúdy (« Isten veletek, boldog Vendelinek ») qui a ainsi été une source d’inspiration : Márai a inventé dans l’esprit de Krúdy un dîner de Sindbad à l’Hotel London, occasion de faire voyager dans une Hongrie d’être oubliée ; c’est aussi la recréation d’une Hongrie comme Krúdy la rêve (Sándor Márai, Dernier jour à Budapest, trad. Catherine Fay, Albin Michel, 2017). On peut voir l’adaptation de ce repas et d’autres bons morceaux de Krúdy dans le film Szindbád de Zoltán Huszárik (1971).

Mais parler et traiter de nourriture dans une œuvre de fiction, ce n’est pas seulement s’extasier de raffinements gourmets. Manger, c’est satisfaire tous les excès, comme Pantagruel, ce peut être un carnaval et des empiffrements qui donnent la nausée. Ami lecteur, si tu as le cœur bien accroché, regarde La Grande Bouffe (primé en 1973 à Cannes) : dans ce film, un groupe de quatre amis fortunés et ennuyés de la vie décide de manger jusqu’à ce que mort s’ensuive. C’est aussi le triomphe d’une société du trop-plein. A l’opposé du luxe, il y a le besoin criant, le ventre vide. Manger est une nécessité vitale que n’oublient pas ceux qui ont faim. Pour dire cela, on peut utiliser des mots âpres comme les mets qu’on rêve de pouvoir mettre en bouche.

Ce sont ces deux extrêmes que décrit Zsigmond Móricz, dont les étudiants de l’INALCO ont donné la première traduction d’un recueil de nouvelles. On appelle parfois Móricz, ce journaliste fils de petit-propriétaire calviniste à la morale sans compromission, le « Zola hongrois ».

C’est que chez Móricz, les excès de la nourriture ne sont pas exprimés par une hyperbole grinçante ou fantaisiste. Ils collent à la réalité, en particulier à celle des campagnes hongroises de la fin du XIXe siècle et du XXe siècle que Móricz connaît parce qu’il en vient et qu’il n’a cessé de les parcourir. Réalité sociale, si l’on veut : mais les qualificatifs sont un peu de trop dans cette représentation de ceux qui ont faim, paysans, manouvriers et pauvres, et de ceux qui ont tout, hobereaux corrompus ou citadins aisés.  Móricz a ouvert la voie à ce genre pratiqué par plusieurs grands écrivains hongrois sous le nom de sociographie, l’étude sociologique d’une communauté. Il a été l’un de ces « chercheurs de villages » qui recueillent les chansons populaires. Dans ses mémoires intitulés Les Beaux jours de l’enfer, le poète György Faludy ironisait sur ce Móricz obsédé par le monde paysan : « Un de nos meilleurs écrivains, Zsigmond Móricz , envoyé à Rome pour l’un des plus grands journaux de Hongrie pour voir le monde et rendre compte de l’élection d’un nouveau pape, rédigea quelques articles sur les différences qu’il avait constatées entre les étables des villages voisins de Rome et celles de Hongrie. Le reste n’avait aucun intérêt pour lui » (Les Beaux Jours de l’enfer, trad. L. Gara, Paris, 1965, p. 14). Ce n’est pas que Móricz n’a aucun intérêt pour la culture ; c’est que la chair de son œuvre est dans ce monde rural dont il est issu et qu’il a cherché à mieux connaître, au-delà de toute idéologie (enthousiaste pour la république des Conseils, il est vite déçu par la politique).

András Kányádi rappelle dans sa préface que l’écrivain hongrois, invité à dîner avec d’autres écrivains avec le premier ministre Gyula Gömbös, commence les festivités en lisant le menu d’une famille paysanne moyenne pour une semaine. On imagine l’ambiance et on comprend le caractère. Móricz ne s’intéresse pas aux petits fours, mais à ce qui est vital.

Une question de vie et de mort

A travers les nouvelles du recueil et leur dénouement, on sent en effet que manger est une affaire de vie ou de mort.

Dans « Un Déjeuner », la nouvelle centrale qui a donné son titre au recueil, tandis qu’on crève de faim dans la campagne, les convives d’un châtelain s’empiffrent bel et bien, se forcent, à tel point que le sous-préfet fait passer une cuisse de canard du trop copieux repas dans l’assiette du voisin. Au travail, comme on peut ; à table, on se force. Il ne faut pas oublier la cuisinière qui les compte au début : « Comme les péchés capitaux, les invités étaient au nombre de sept[1]. » Dans une phrase remarquablement ambiguë toujours attribuée à la cuisinière, Móricz ajoute que « le cœur se réjouissait à l’idée de tout ce qu’ils allaient engloutir ». C’est une joie impersonnelle qui tourne vite.

Le festin auquel se livrent les hobereaux d’Un Déjeuner est un effort : « Tout ce travail les avait mis en nage » (p. 67). La consommation de victuailles est rythmée dans cette nouvelle par une subdivision dont chaque titre est un nom de plat. Cela laisserait perplexe les paysans. L’un des convives rapporte d’ailleurs le propos amusant d’un paysan :

« les messieurs devaient avoir une double panse. Lui, lorsqu’il était journalier et vivait de pain et de lard, s’émerveillait de les voir dîner dans la véranda, de voir comment, des heures durant, on ne cessait de leur apporter de nouveaux plats. Lui se creusait la tête à essayer de comprendre où ils arrivaient à caser toute cette nourriture. S’il avait dû se remplir la panse de pareille façon, disait-il, sans doute serait-il tombé malade, et peut-être même en serait-il mort. (p. 55) »

Cette anecdote introduit pour un instant un décentrement complet du point de vue. On oscille entre le rire franc et rire jaune dans cette anecdote de dîner mondain : les deux estomacs sont à la fois une trouvaille comique et un signe d’ironie grinçante. On risque de mourir parce qu’on a goûté à cette nourriture trop riche : l’estomac qui n’est pas aguerri à cette viande et à cette graisse mourrait de la consommer. Il n’y a pas de communication entre les riches et les pauvres.

Mourir de trop bonne nourriture, c’est le sort de János Kis dans Tragédie, qui s’est abstenu pour le repas de noces de la fille Sarudy, son patron. Quoique rassasié à au premier plat, il s’obstine à vouloir mâcher encore avec rage :

« il fit claquer sa vaste mâchoire et il reprit le combat. Mécaniquement, comme la faux qu’il projettait à droite et à gauche en arc de cercle, il porta la cuillère à sa bouche, en cadence, jusqu’à vider complètement son assiette. » (p. 26)

C’est ainsi que le personnage meurt dans un fossé, après s’être lui-même gavé, pris d’une étrange rage d’exister.

Des tons

Mourir en ayant les dents du fond qui baignent : il y a de quoi pleurer, et aussi de quoi rire. Elle est en partie grotesque, la mort passée inaperçue de János Kis, cet homme qui ravale le morceau qu’il régurgite en se disant à soi « Crève, charogne ! ». C’est que Móricz cherche à éviter le pathétique, peut-être pour frapper plus fort.

On trouve ainsi un détonant mélange des tons dans plusieurs nouvelles. L’homme de la Soupe à la poule mâche des morceaux de poule répandus par terre :  il les a justement renversés par méprise : toute la journée, il a rêvé (luxe!) de manger la poule, il a ruminé son envie, sans croire que sa femme la lui cuirait, tant il est persuadé de l’avarice de celle-ci.

Miséreux et ridicules aussi, les fils de l’ouvrier agricole mort dans l’Abreuvoir qui se partagent la besace, les bottes, et un abreuvoir dont aucun des deux ne veut vraiment en le sciant dans le sens de la longueur. Leur mère pleure son défunt mari tout en calculant au mieux pour assurer sa survie. Geignant contre ses fils « charognards » (p. 35), sans doute dépitée de s’être fait prendre la besace, elle regrette de ne pas avoir laissé faire la faiseuse d’ange.

Dans Février, où est l’été, l’oncle jovial qui dévore les derniers restes de nourriture du foyer au refrain de « Février où est l’été » se tord ensuite de douleur et va peut-être mourir à cause de ces excès de bouche. Sa femme apporte de la nourriture que la famille veut refuser par fierté. Mais la réponse fuse : « Bouffez-le, maintenant que vous avez tué votre oncle » (p. 108).

Entre l’idéalisation et une complexité à la hauteur du réel, Móricz a choisi.

Le coup de poing

La recréation du réel que pratique Móricz est volontiers qualifiée d’épique ou de dramatique. C’est qu’elle n’est pas celle d’un documentaire. On parlera d’effet coup de poing.

Il y a un type particulier de coup de poing, comme chacun sait : l’uppercut final. La conclusion des nouvelles recèle ainsi une difficulté de traduction qui est soulignée en préface. Le narrateur, qui s’emploie parfois à apprivoiser la misère, la dévoile subitement ou en accroît le caractère déchirant : la mère des Sept Kreutzers, qui cherche avec bonne humeur la menue monnaie dans ses tiroirs comme on chasse les souris, crache son sang. Sept Kreutzers (1908) marque, semble-t-il, le début d’une nouvelle manière propre à Móricz, qui allie à la fois le genre de la nouvelle anecdotique à la Mikszáth (le maître de la nouvelle) et le thème de la pauvreté. Le palefrenier du châtelain d’Un déjeuner meurt sous la vindicte de son maître : il lui a gâché (on aurait été tenté de traduire : gâté) son déjeuner. Fallait-il qu’il vienne « faire son numéro » (p. 75 : parfaite traduction de « parádéra csinálni »)… il n’est pourtant mort qu’à l’heure du café.

Dans La Bourse, un instituteur s’affronte à la logique implacable d’un paysan dont le fils intelligent peut aspirer à de brillantes études. Le court dialogue où le paysan regarde l’instituteur avec méfiance se solde par cette affirmation abrupte : « Eh bien, si vous voulez reproduire la classe des messieurs, payez donc… » (p. 82). On est loin des Grandes Espérances où devenir un gentleman est un rêve. Móricz neutralise les points de vue moraux ou idéalistes sur l’ascension sociale sans les récuser tout à fait.

La brutalité de Móricz, et c’est une partie du tour de force, procède moins du sujet qu’il choisit, que de l’organisation de l’histoire, de son dénouement ou d’un passage de discours rapporté.

Elle est parfois plus prononcée dans l’œuvre de Móricz, mais s’inscrit toujours dans cette logique du coup de poing. Étienne Lajti, dans sa préface du grand roman Fange et Or (1911), soulignait « l’honnêteté du langage, porté aux tournures rudes, souvent brutales même » (p. XI), alors même qu’il est question des violents appétits sociaux, sexuels et sanglants du héros. Qu’on juge un peu :

« Et Dani Turi épaula et tira une seconde fois, au hasard, aussitôt après le premier coup, parce qu’il lui fallait encore abattre quelque chose, détruire quelque être vivant, une vie heureuse et calme ne le concernant nullement, une vie se trouvant sur le chemin de son énergie délirante, de son égoïsme unique et de sa force qui foulaient aux pieds Dieu et ses lois.

Et il mit en pièces un corbeau qui évoluait lentement au-dessus de sa tête. Les plumes noires de l’oiseau tombèrent en tournoyant, frémissantes. » (Fange et Or, trad. P. E. Reigner, Paris, 1946, p. 243-4)

Ce tir au corbeau est représentatif de la manière de faire de Móricz : la violence qui ne s’exprime pas directement dans le contenu de l’intrigue se traduit dans une esthétique qui met brutalement son lecteur face à une image ou une réplique frappante qui dispense de tirer une leçon. Dans le recueil Un Déjeuner, c’est, sans cesse, un coup de poing sur la table.

Voilà édités en français des textes du « tâcheron magnifique » de la littérature hongroise, qui donnent envie d’en lire d’autres. Ce n’est pas la première publication issue d’un travail collectif d’étudiants de hongrois de l’INALCO dirigés par András Kányádi. On attend la prochaine occasion de se régaler.

Paul-Victor Desarbres

[1] On trouve littéralement : « Heten voltak a vendég urak, mint a gonoszok. » Mot à mot : « Les messieurs invités étaient sept comme les mauvais », expression qui n’existe pas en français et que le traducteur a rendu de façon efficace.

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