Une première sélection du Journal de Sándor Márai (Les années hongroises 1943-1948) sort chez Albin Michel en septembre. Nous en avons discuté avec les directeurs de cette publication, la traductrice Catherine Fay et András Kányádi, maître de conférences à l’INALCO.

Sándor Márai, Budapest, 1942
Photo : Sándor Bojár

« Il faudra sans doute accepter l’hypothèse, déjà émise par la recherche littéraire, selon laquelle, après la réévaluation de son œuvre, Márai sera considéré plus diariste qu’autre chose. » [1] L’opinion de N. Kósa Judit est largement partagée en Hongrie tandis qu’à l’étranger l’attention se focalise sur Márai romancier. Comment expliquez-vous cette différence ?

Catherine Fay : Si l’attention des lecteurs étrangers se porte sur les romans, il y a une réponse qui semble aller de soi : la publication des romans a partout précédé celle du Journal! Une grande partie du lectorat étranger n’a pas encore les éléments de comparaison. Toutefois, on peut constater, en France par exemple, que les trois ouvrages à teneur autobiographique (Confessions d’un bourgeois, Mémoires de Hongrie et Ce que j’ai voulu taire) ont bénéficié de bonnes critiques et d’un bon accueil du public. C’est vrai qu’en Hongrie, les lecteurs de Márai, surtout chez les intellectuels, préfèrent le Journal. Les pays comme la Pologne, l’Allemagne, où le Journal a paru plus tôt qu’en France, l’ont aussi accueilli avec un grand intérêt. Il faut préciser que, mise à part la Hongrie, aucun pays n’a publié l’intégralité du Journal. Les sélections sont différentes selon les pays et le nombre de volumes aussi.  

András Kányádi : Ma réponse est simple : en France, on préfère les romans. Le genre du journal intime reste périphérique, même si la France compte des grands auteurs qui s’y sont illustrés. Márai a mis du temps à se faire un nom en France et c’était toujours par le biais du roman. L’unique recueil de nouvelles (en France), un choix de cinq textes, a paru en 2018 [L’Orpheline, trad. Catherine Fay, L’Asiathèque] et les autres versants de sa création sont négligés. Le Journal sort maintenant au bout d’une longue gestation mais peut-on espérer la découverte d’un autre Márai : le poète, l’essayiste, l’auteur de théâtre etc ? 

Par ailleurs, je pense qu’en Hongrie aussi, on a réévalué Márai le romancier. Ses biographes, Szegedy-Maszák [2], László Rónay [3], ont insisté sur la qualité exceptionnelle du journal tout en mettant en relief certains de ses romans. Pour Mihály Szegedy-Maszák, le sommet de son œuvre romanesque est Jugement à Canudos [Ítélet Canudosban] toujours inédit en France, alors que Rónay réhabilite Les braises que la critique hongroise a longtemps considéré comme un ouvrage peu réussi.

Márai a tenu un journal de 1943 jusqu’à sa mort pendant presqu’un demi-siècle. Quels critères ont guidé votre choix dans ce corpus énorme ?

Catherine Fay : András Kányádi et moi avons établi quelques critères de base qui s’énoncent ainsi : qualité littéraire du passage, intérêt des descriptions et des analyses de l’environnement politique et historique, intuitions sur l’avenir, incursions dans le domaine privé, lectures, travail (projets, progression), un choix d’aphorismes et de remarques (courts et légers, qui permettent au texte de respirer) ainsi que des exemples de sa liberté de pensée et des exemples de son ironie et d’un humour assez noir dans l’ensemble. En confrontant nos choix, nous sommes arrivés à un minimum d’objectivité tout en sachant que celle-ci est impossible dès que l’on exerce une sélection, forcément subjective…   

András Kányádi : Au départ, nous avions pensé établir un choix à partir des textes du journal abrégé que Márai lui-même a édité de son vivant. Mais cette idée a été assez vite abandonnée. Il nous a semblé beaucoup plus intéressant de partir du Journal intégral et de montrer ainsi un Márai plus personnel. Par exemple, dans les six volumes du journal tronqué, Márai a systématiquement coupé les parties qui concernaient de près sa famille. Dans la version complète, il y a beaucoup de passages sur János [Babócsay János, son fils adoptif], sur Lola [sa femme, Ilona Matzner], sur la situation critique dans laquelle se trouve la famille de sa femme.

Lola et János, New York, 1953

Catherine Fay : La version abrégée est une composition. L’écrivain a voulu, comme le constate László Rónay dans sa biographie de Márai, faire de ses notes une œuvre littéraire, un ensemble cohérent et structuré. Le Journal abrégé donne de l’auteur l’image que lui-même entend laisser à la postérité, celle d’un homme préoccupé par un monde changeant et par sa lecture de celui-ci, celle d’un homme qui met la culture avant tout, qui interroge l’Histoire mais reste trop discret par rapport à son environnement familial. En lisant le texte intégral, il m’a paru plus intéressant et paradoxalement plus fidèle à l’homme et à l’écrivain de bousculer l’image « noble » qu’il a voulu fixer pour le monde. Sa relation avec l’enfant adopté est intéressante, on observe son développement, les changements d’ordre affectif, ainsi que les questionnements suscités par cette paternité qui n’a pas été de son fait (c’est son épouse « incapable de vivre sans enfants autour d’elle » qui a ramené János, alors âgé de quatre ans, chez eux). Intéressantes aussi les notations sur le climat, la chaleur, le froid, les saisons, l’environnement, le travail alimentaire, la vie quotidienne. Tout cela constitue un tissu plus serré et contribue à donner une image plus humaine de l’auteur et nous le rend plus proche. Toutefois, le Journal qui va paraître est également une composition dans la mesure où les répétitions ont été supprimées, où ce qui a semblé intéressant à traduire et à présenter au public est le résultat d’une sélection qui, comme je le disais plus haut, est forcément subjective…

András Kányádi : Il y a beaucoup de passages sur ses lectures, sur l’actualité littéraire ou la littérature tout court. Nous avons privilégié les textes qui se référaient à des œuvres françaises. L’étendue de ses connaissances est frappante ainsi que l’attention avec laquelle il suivait l’actualité littéraire. Dès 1943, il lit tout ce qui paraît la même année en français, en allemand ou en hongrois. Il relit aussi des grands écrivains comme Proust ou Rousseau. On peut observer l’évolution de ses jugements au fil des mois. Rousseau, par exemple, lui paraît absolument insupportable dans un premier temps, puis, en y réfléchissant davantage, il change d’avis, il reconnaît sa grandeur.

Certains portraits à partir des événements du quotidien sont très émouvants et nous font découvrir un Márai capable d’éprouver et d’exprimer de l’émotion.  

 Cette image est bien distincte de celle du romancier distant. Le Journal nous révèle de nouvelles facettes de l’homme : truculent, plaisantin, cancanier…

Ensuite, ses analyses de la société hongroise sont nettement plus développées dans le journal complet que dans la version tronquée. Il critique pratiquement toutes les couches sociales. Il ne ménage vraiment personne. Il détruit tout à fait le mythe héroïque du Hongrois, l’image que les Hongrois aiment se faire en prétendant être les victimes d’une invasion allemande. Il démontre que toute la société participe à la barbarie d’une manière assez abjecte.

Nous avons également eu une préférence pour la genèse de certains textes de Márai. Nous avons mis en avant des passages qui portent sur les difficultés rencontrées au cours de l’écriture des textes nés à cette époque-là tels que La sœur [trad. Catherine Fay, Albin Michel, 2011].

Le Journal rend justice également à l’humour, à l’auto-ironie de Márai. Parfois, on redécouvre la veine anecdotique de la littérature hongroise à traversces petites histoires qui émergent dans les pages du journal.

Qu’est-ce que signifiait la rédaction du journal pour Márai ? Il semblerait que « Márai considérait le Journal comme un genre littéraire à part entière avec ses vertus et défaillances. » [4]

András Kányádi : Márai commence à écrire son journal sous l’impulsion de Jules Renard dont il a lu le Journal des années plus tôt. Cette lecture lui fait comprendre qu’il peut y avoir dans la vie d’un écrivain et dans un genre apparemment mineur matière à construire un chef-d’œuvre. Las de sa voix « máraienne » si caractéristique qu’on retrouve dans la plupart de ses textes, il veut s’essayer à autre chose et se lance dans le journal pour développer sa propre personnalité. En lisant Jules Renard, il arrive à la conclusion que le quotidien de Jules Renard et la manière dont il le raconte sont beaucoup plus intéressants que sa fiction romanesque.

L’autre influence, c’est Gide que Márai lit au même moment, dans l’édition de la Pléiade. Son journal de guerre produit un véritable déclic chez l’écrivain hongrois qui se met à rédiger le sien.

Márai est attiré par la possibilité d’une écriture plus intime. Il pouvait exprimer dans le Journal des choses qu’il n’aurait pas osé écrire dans un roman destiné au grand public. Là il avait le loisir de reprendre le texte, de revenir dessus, d’en écarter certains passages. Il faut savoir qu’en 1943, c’était assez courageux de rédiger un journal sans fard et sans compromis comme le sien.

Mais même dans le journal, il ne dit pas tout. En même temps, il a quand-même un œil sur ses lecteurs, d’autant que la publication est presque immédiate : en 1945, les premiers volumes paraissent déjà.

Quelle a été la réception de ces deux premiers volumes ?

András Kányádi : Il a eu des critiques très favorables. La publication de la suite a été plus compliquée : les communistes qui prennent le pouvoir lancent aussitôt des attaques contres ses vues bourgeoises, György Lukács en tête [principal idéologue de la politique culturel du parti], qui critique violemment son roman Sértödöttek (Les Offusqués). Márai continuera donc son journal mais il éditera les volumes à venir à l’étranger.

Il y a un détail intéressant concernant sa production littéraire : dans son exil définitif après 1949, Márai a écrit des romans dont le volume est nettement moins important que celui du Journal. On dit souvent que, dans l’exil, le diariste a dévoré le romancier et que la plupart de ses romans publiés en exil existaient déjà sous forme de projet avant son départ définitif. Peu de romans inédits, sauf pendant sa période salernitaine [Márai vit à Salerne entre 1967 et 1980], alors que le Journal l’accompagne au quotidien jusqu’à la fin de ses jours.

Comment pourrait-t-on qualifier le style de Márai diariste ? Par rapport aux romans, quelles difficultés se présentent au traducteur ?

Catherine Fay : Je trouve le style de l’auteur plus simple, son écriture plus spontanée, sa présence plus proche (et pour cause !). Il ne cherche pas dans le Journal à « faire joli » et, dans la mesure où il subit la contrainte d’une retranscription précise et juste de ce qu’il voit, de ce qu’il sent et pense, la contrainte de la réalité et non de son inspiration, l’écriture me semble débarrassée d’un certain maniérisme (qu’il dénonce parfois lui-même dans les pages du Journal !).

 J’ai trouvé dans le Journal plus de fluidité et de précision que dans les romans. 

Le livre qui sort en septembre constitue la première partie du Journal de Márai recouvrant la période allant de 1943 à 1948. Est-ce que vous pouvez dire quelques mots sur le projet en général, sur les autres tomes à venir ?

András Kányádi : Le projet est de publier trois volumes. Le premier s’arrête en 1948, ce sont les années hongroises. Le deuxième englobera la période passée à Naples et à New York jusqu’à son retour en Italie en 1967. Le troisième, Salerne et San Diego, donc retour en Europe et départ définitif aux Etats-Unis. Peut-être pourra-t-on séparer les dernières années, comme on l’a fait dans d’autres langues, par exemple, en italien… Là, c’est vraiment la vieillesse, la mort le thème principal.

Le nombre définitif de volumes dépendra bien sûr de l’éditeur, mais les trois volumes constituent un projet réaliste. Pour le deuxième, il faudra intégrer un corpus encore plus important : vingt années de journal. Ce sera probablement la tâche la plus difficile. 

 

[1] Judit N. Kósa : Márai naplói: az ismeretlen remekmű [Les journaux de Márai : le chef d’œuvre inconnu], Népszava, 2018/09/30
[2] Márai Sándor; Akadémiai, Budapest, 1991 
[3] Márai Sándor, Magvető, Budapest, 1990
[4] Zoltán Z. Varga: Önéletírás és újraírás. Történelmi események reprezentációja Márai Sándor 1943–1944 és 1945–1946-os naplóiban és a Föld, föld!…-ben(Autobiographie et réécriture.La représentation des événements historiques dans les journaux 1943-1944 et 1945-1946 et dans Mémoires de Hongrie), Literatura, 2011/1

Gábor Orbán

 

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