KRASZNAHORKAI, László : Thésée universel 

2011.04.27.

Traduit par Joëlle Dufeuilly
Editions Vagabonde, 2011

Né le 5 janvier 1954 à Gyula, László Krasznahorkai quitte pour la première fois la Hongrie communiste en 1987 et passe un an à Berlin, côté ouest, en tant qu’attaché de la DAAD. Après la chute de l’U.R.S.S., il parcourt le monde passant par la France, l’Espagne, les États-Unis, l’Angleterre, les Pays-Bas, l’Italie, la Grèce, la Chine et le Japon. S’il rencontre un succès immédiat en Hongrie avec Le Tango de Satan en 1985, sa carrière internationale débute en 1993 lorsque La Mélancolie de la résistance reçoit le Bestenliste-prize, qui récompense la meilleure œuvre littéraire de l’année en Allemagne. Dès lors, les critiques du monde entier reconnaissent son talent. Selon Susan Sontag, il est « le nouveau maître hongrois de l’apocalypse à comparer à Gogol ou Melville ».


Krasznahorkai est un prosateur de la postmodernité qui mêle le général au particulier, les réflexions universelles aux situations marginales. Le Tango de Satan d’abord, farce noire teintée d’ironie, qui nous plonge dans un voyage poétique peuplé de solitude et de mélancolie, est une quête de vérité emplie d’humanité. Puis La mélancolie de la résistance(1989), d’un pessimisme radical, met en scène le combat nocturne, soudain et violent, du mal contre le médiocre. À cela s’ajoute le bannissement ou l’anéantissement des rêveurs et des artistes : sinistre métaphore de notre monde. Ses nombreux voyages dans le sud-est asiatique inspirent une partie de ses textes récents, comme Au nord par une montagne, au sud par un lac, à l’ouest par des chemins, à l’est par un cours d’eau, (2003), où les parcours erratiques des personnages font, chacun à leur manière, écho à la quête de beauté et de perfection représentée ici par l’idée du jardin secret. 

Traduit en différentes langues, sa collaboration avec le réalisateur Béla Tarr a également contribué à sa reconnaissance à l’étranger. Il a reçu de nombreux prix littéraires dont le prestigieux Prix Kossuth.

Krasznahorkai a inventé une syntaxe ample et labyrinthique où se cherche le sens. Cette complexité trouve certainement son point d’orgue avec Thésée universel (1993) constitué de trois discours fictifs déclamés dans un auditorium devant un public apparemment constitué de militaire. Avec ce livre à la croisée des genres, discours philosophique, essai, nouvelle tragi-comique, Krasznahorkai traite de tous les sujets abordés dans son œuvre littéraire.

Le premier discours aborde le thème de la tristesse illustré par l’arrivée d’une baleine dans un petit village. Il fait ici directement référence à La Mélancolie de la résistance où trône également un cadavre de baleine qu'exhibe un cirque ambulant, et qui se trouve être le contrepoint monstrueux de la condition humaine. Avec ce premier discours, Krasznahorkai, dans son pessimisme habituel, semble vouloir approfondir les thèmes abordés dans son précédent roman. Il entend ici un peu plus intellectualiser son propos tout en signifiant de façon ironique qu’aucune réflexion littéraire n’est viable : « L’absence d’un sens reliant les choses nous affecte gravement, c’est pourquoi nous sommes saturés jusqu’à l’écœurement par la littérature, laquelle fait comme s’il existait, et fait constamment des clins d’œil à ce sens universel. »

Le deuxième thème est celui de la révolte, personnifiée par l’histoire d’un clochard en train d’uriner sur une voix de chemin de fer et vilipendé par des officiers de police. Là encore, Krasznahorkai trouve là le moyen de livrer une critique acerbe de la société en dénonçant l’abus de pouvoir, l’absurdité de certaines règles (cf. la « zone interdite du quai ») et l’autoritarisme, le tout avec un ton résolument moqueur et suivant une trame burlesque voire ubuesque. Mais c’est aussi l’occasion de développer un thème récurent chez cet auteur, la dialectique du bien et du mal, la mouvance de leur frontière et la mise en exergue de la faiblesse du bien, trop naïf et « trop gentil » pour ce monde cruel. 

Dernier thème : la possession. Sans doute le discours le plus nébuleux. Au cours de ce dernier, l’orateur prend de plus en plus de corps, son histoire nous est peu à peu dévoilée. Il est prisonnier et ses geôliers l’obligent à discourir sur des thèmes imposés. Conscient de son incarcération, l’homme ne se démonte pas, et se conforte finalement dans sa désillusion. « Pourquoi donc m’y opposerai-je ? Et puis, à quoi bon ? » Cette fois-ci Krasznahorkai narre une histoire dans un bureau de poste sans lien apparent avec la possession : un homme fait la queue au guichet et tombe sous le charme d’une ingénu. Par là, il veut montrer que nous ne sommes pas maître de nos vies, on se laisse porter, on attend que ça passe, « bête et discipliné ». Au final, il veut nous dire que nous ne possédons rien, les choses nous possèdent, les émotions nous possèdent, la peur nous possèdent. Face à cette attraction universelle, l’homme, l’artiste, celui qui cherche du sens, ne sont rien. Il conclu son conte philosophique en trois acte par l’histoire du « râle », oiseau inconnu découvert par hasard : incapable de voler, il a réussi à échapper au regard et au contrôle durant des siècles. À la différence de l’albatros de Baudelaire, le râle de Krasznahorkai a su tirer profit de sa difformité, échappant grâce à elle à tous les maux du monde. 


Johnatan Joly

Telerama_28mai_3 juin_2011

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