Article d’András Kányádi sur l’écrivain hongrois récemment disparu Lajos Grendel et son roman réédité en français (Les cloches d’Einstein, La Baconnière, 2018, trad. Véronique Charaire)

Je m’apprêtais à écrire un compte-rendu à propos de l’utilité des rééditions. Or, malheureusement, une nécrologie sur une œuvre désormais achevée serait plus appropriée : Lajos Grendel, le maître du roman satirique contemporain, vient de décéder. Dès lors, quelques mots d’hommage en guise d’introduction s’imposent.

Issu de la minorité hongroise de Slovaquie, éditeur, enseignant universitaire et ex-président du Pen Club slovaque, Lajos Grendel (1948-2018) a toujours écrit sur son pays, qu’il n’a jamais quitté, sauf occasionnellement. Il n’a jamais connu l’exil ni rejoint, comme ses confrères magyars citoyens d’un pays « étranger », le voïvodinois Nándor Gion ou le transylvain Ádám Bodor, la « mère-patrie ». Son premier roman, traduit en français par Tir à balles (Éleslövészet, 1981), est une parfaite déconstruction du complexe identitaire embourbé dans le pathétique provincial. Influencé par la littérature tchèque satirique, surtout par Bohumil Hrabal et Vladimir Páral, Grendel tourne en dérision les aspirations de l’intellectuel insignifiant, le plus souvent sous la forme d’une narration à la première personne.

Sensible à la poétique du postmoderne, il s’adonne à cœur joie au mélange des registres et, sans pousser aussi loin l’expérimentation intertextuelle que son illustre confrère de Budapest, Péter Esterházy, il revisite volontiers les grands classiques de la littérature hongroise.

L’instrumentalisation de l’Histoire fait également partie de ses thèmes préférés : Tömegsír (Fosse commune, 1999) apparaît – paronymie hongroise oblige ! – comme le point de départ d’une trilogie ayant pour scène la contrée imaginaire de « New Hont ». Et il ne faut pas oublier son Thészeusz és a fekete özvegy (Thésée et la veuve noire, 1991), réécriture cocasse et contemporaine du mythe du Minotaure où l’antihéros se fait dévorer par une Ariane monstrueuse. Que ton règne arrive (És eljön az Ő országa, 1996), également traduit en français, est un des premiers romans à thématiser (bien avant Revu et corrigé) le drame intérieur des agents secrets. En 2011, trois semaines après l’écriture de son roman portant sur la fin de la classe moyenne hongroise en Slovaquie, intitulé Négy hét az élet (La vie, c’est quatre semaines), Grendel a vécu lui-même un drame personnel : victime d’une apoplexie, il a dû réapprendre à parler et à écrire. L’épreuve surmontée, il a fait encore paraître quelques romans, d’une tonalité sombre et dénuée de sa verve satirique habituelle, dont Utazás a semmi felé (Voyage vers le néant, 2014), avant de déposer sa plume pour toujours. L’auteur nous lègue une œuvre riche et méritante.

Pour assurer une présence honorable de la littérature hongroise à l’étranger, il faut périodiquement republier les textes importants. Les Cloches d’Einstein est le seul roman de Lajos Grendel à paraître en six langues : en français, allemand, italien, polonais, bulgare et slovaque. Un texte majeur donc, dira-t-on, qui porte sur un sujet tout aussi délicat que passionnant : la chute du communisme. De plus, il s’agit d’une fiction qui met en scène la révolution tchécoslovaque dite « de velours » de novembre 1989. Écrit en 1992, le roman a vu le jour en français cinq ans plus tard dans la traduction de Véronique Charaire ; cette même version est aujourd’hui reprise par La Baconnière. La présente édition propose, comme pour les autres livres de sa florissante série magyare, la photo de l’auteur ; l’ancienne caricature qui figurait sur la couverture de la première édition française – un couple en prière agenouillé devant le portrait de Lénine – refait également surface au sein du livre. Cet emboîtement est étonnamment pertinent car il fait ressortir l’éloignement temporel d’un système étatique dont seul le lecteur avisé peut pleinement savourer les codes. Conscient de l’effacement de la réalité immédiate que représentait il y a trente ans le rideau de fer, l’éditeur suisse a rajouté quelques notes permettant de mieux cerner l’époque. Malheureusement, ces rajouts restent lacunaires et le clin d’œil de la quatrième couverture : « Nous sommes en Absurdistan, en Europe de l’Est », ne fait que brouiller la lecture. Dès lors, comment s’y prendre ?

Partons du paratexte, significatif chez Grendel. Tir à balles est « l’antiroman d’une minorité nationale », Que ton règne arrive se définit en tant que « drame bourgeois ». Le sous-titre original des Cloches d’Einstein comporte aussi une précision générique, mise entre parenthèses : il s’agit d’une « Histoire d’Absurdistan ». Or, au moment de la sortie du livre, ce pays n’était point fictif : porté à la fois par Václav Havel et la presse britannique, il désignait la Tchécoslovaquie socialiste. Grendel le rappelle d’ailleurs lui-même dans son essai intitulé Absurdistan, écrit en 1990. Ainsi, le paratexte du roman fait allusion à cette métaphore « tchécoslovaque » et s’adresse à des lecteurs au courant de l’appellation internationale de l’époque. Un quart de siècle plus tard, le même terme apparaît comme un lointain souvenir, d’autant que le pays s’est entre-temps scindé.

L’histoire dans le roman n’est pourtant pas compliquée. Un jeune ingénu, mathématicien de formation, épouse la fille d’un apparatchik influent et devient directeur adjoint d’un institut de recherches sociologiques intimement lié au pouvoir et, pour cette raison, top secret. Quand sa relation conjugale se dégrade, il tombe en disgrâce et, muté, il se retrouve magasinier.

 

Impliqué dans la conspiration des étudiants grâce à sa nouvelle maîtresse, il est tenu captif pendant les jours décisifs de la Révolution de velours. Relâché, il découvre que rien n’a changé, excepté les slogans idéologiques : les mêmes personnes tiennent les rênes du pouvoir.

Une crise nerveuse le remet dans la bonne voie et il finit par accepter la relativité des choses, révélée par son surmoi qui se manifeste aux moments charnière de son existence sous les traits d’un Einstein expert des cloches fêlées.

Plus raffinée que la satire morale apparaît ici la parodie littéraire. Deux grands classiques de la littérature mondiale sont évoqués avec beaucoup de subtilité. D’une part, la dystopie d’Orwell, 1984 : l’Absurdistan de Feri Mészáros (le boucher) est un régime de haute surveillance où la liberté individuelle n’existe pas, tout comme dans l’Océanie de Winston Smith (le serrurier). Dans l’un comme dans l’autre, on modèle la conscience collective par un archivage sélectif et sécurisé. Quand le doute s’installe ou, pire, s’exprime par des actes, les sanctions ne tardent pas à tomber. Le gestionnaire diabolique du système n’est jamais le chef dont la présence reste symbolique (Big Brother, président, directeur), mais l’éminence grise en retrait, qui agit avec fermeté quand il le faut : O’Brien chez Orwell, Microfil chez Grendel. Bien sûr, les rétorsions sont aussi très différentes : au lieu de rééducation radicale, il n’y a que rétrogradation provisoire et la terrible police de la pensée traquant l’organisation de la Fraternité se ramène, dans la version de velours, à un policier déguisé en touriste occidental, chassé par les étudiants fabriquant des samizdat. Grendel s’amuse à détourner la vision sombre de son confrère britannique, tout en partageant son idée sur l’immuabilité des détenteurs du pouvoir. D’autre part, on retrouve en filigrane les Démons de Dostoïevski : le véritable nom de l’inquiétant Microfil, révélé seulement après la révolution, est Trofim Stavroginovich, amalgame générationnel des personnages du romancier russe, l’idéaliste Stépane Trophimovitch Verkhovensky et le nihiliste Stavroguine. Quant au narrateur, il s’accuse du meurtre d’un étudiant slave nationaliste avant de se suicider : c’est bien sûr le fameux geste de Kirilov qui endosse l’assassinat de Chatov, avec la différence notable que, chez Grendel, les deux tentatives finissent par tomber à l’eau. Le choix de l’auteur hongrois n’est pas fortuit : le texte de Dostoïevski caricature les milieux révolutionnaires russes de son époque, d’où son actualité à l’issue des événements tchécoslovaques de 1989.

La difficulté majeure pour la bonne compréhension de ce texte réside toutefois dans la disparition, voire l’absence des références culturelles. Anti-Dühring et L’État et la Révolution ne sont plus des textes mondialement connus (l’ont-il jamais été ?), sauf pour les générations grandies sous le marxisme. Si Boulganine et Zápotocky sont assortis de notes explicatives, sur « le martyre de Tiso » évoqué dans le texte avec un effet ironique, la note nous apprend seulement qu’il s’agit d’un « homme d’État slovaque controversé ». Le narrateur achète le manuscrit des discours de Goebbels à un vieux fasciste de la Garde de Hlinka ; l’idéologue nazi n’a sans doute pas besoin de présentation, mais tout le monde ne connaît pas la milice nationaliste slovaque, responsable entre autres de la déportation des juifs du pays. S’agissant d’une réédition, on aurait pu aussi rectifier certaines erreurs de la précédente, par exemple le titre français officiel du roman de jeunesse soviétique classique, Timour et sa brigade (et pas « son équipe »), soigner quelques coquilles fâcheuses (lors de l’appel téléphonique qui met en péril le couple, il y a une confusion du possessif), expliquer ce qu’est l’oléoduc Droujba (occulté ou plutôt dégradé dans le texte français en simple « gisement de pétrole » et, du coup, sans effet ironique), traduire la signification du salut officiel slovaque Česť práci!(La note la passe sous silence, serait-elle si évidente pour le lecteur ?), harmoniser la toponymie assez circonscrite de la capitale slovaque (Hegyi liget est traduit par Bois de la Ville, mais la Porte Michel reste Mihálykapu, tandis que la douane de Récse, Récsei vám dans l’original, fait penser à un point de passage frontalier, ce qui n’est pas le cas). Dommage pour ces lacunes, corrigibles sans trop d’efforts. Il faut cependant reconnaître que le texte divise foncièrement ses lecteurs surtout à cause de son champ sémantique – et là, le public français se trouve dans une position peu confortable, privé de bien des finesses.

Ainsi, le lecteur occidental est tant bien que mal fasciné par l’exotisme de l’Absurdistan, suggéré par la couverture ; ses connaissances vagues sur « l’Est » sont sans doute émaillées par les stéréotypes généralement défavorables à cette partie d’Europe. À l’opposé, on trouve les lecteurs des anciens pays socialistes (et, une fois de plus, il s’agit des générations nées avant 1989 !), rompus aux pratiques d’un régime disparu et ayant assisté à la transformation de la société. Ceux-là reconnaîtront facilement les bribes de l’idéologie marxiste raillée par Grendel et y trouveront plus de plaisir. Mais il y a aussi les lecteurs hungarophones : ceux-ci savent que le vin rouge débouché par le narrateur est un kékfrankos, que Singer et Wolfner, mentionnés dans une blague quelque peu sacrilège à propos des machines à coudre, a été une célèbre maison d’édition budapestoise, que le tótágast áll, ahogy Hegelt állították a fejére egyesek  (traduit par « comme certains ont mis tête-bêche Hegel ») se rapporte non seulement à la relecture marxiste du grand philosophe idéaliste mais aussi à la phraséologie imagologique magyare, et ces mêmes lecteurs sauront apprécier davantage certaines phrases, comme celle prononcée au moment du suicide : Nagyot koppantam, azután elhallgattam  (traduit par : « j’ai fait un bruit sourd, puis je me suis tu ») ou encore l’avant-dernier constat du « moi inégalable » einsteinien : A szó elszáll, a madarak kirepülnek  (devenu « les paroles s’envolent, les oiseaux aussi »). Et, mine de rien, il y a les compatriotes de l’auteur qui, Hongrois ou Slovaques, outre la géographie urbaine de Pozsony, connaissent aussi la langue officielle de leur pays et comprennent aisément non seulement le salut honorant le travail mais aussi les noms significatis : si le camarade Lopucha désigne la bardane, Svätozár Ember indique le métissage fréquent dans cette région. C’est du Bodor, mais en plus léger.

En fin de compte, on peut s’interroger sur l’enjeu caché du roman qui consiste à souligner l’opposition entre « nous » et « eux ». Cette opposition est politique et, comme souvent chez Grendel, d’ordre ethnique. Côté politique, tout est clair : seul le discours officiel change, pas les acteurs, les athées convaincus deviennent inévitablement les partisans zélés de la religion. Côté ethnique, c’est beaucoup plus compliqué : l’auteur cherche à saisir le moment décisif où le communisme internationaliste tchécoslovaque, bâti sur l’idéologie de la lutte des classes, commence à virer au nationalisme slovaque. Si au début du texte, il y a la vision ludique d’une chèvre au bêlement linguistiquement indéfinissable, au chapitre des révélations, on assiste à la métamorphose d’une banale rivalité amoureuse en invective nationaliste à l’encontre de l’altérité. La transition s’annonce bien moins veloutée qu’on n’aimerait et, du haut de sa posture ludique, l’Einstein de Grendel sonne le glas d’une époque d’ignorance béate.

András Kányádi

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