Interview avec Cécile A. Holdban, traductrice de Sándor Weöres

A l’occasion de la publication du  recueil filles, nuages et papillons (Erès, Po&Psy, 2019) consacré au poète hongrois

Le titre du recueil (« filles, nuages et papillons ») et les illustrations à l’encre de Chine laissent présager d’une ambiance légère, détachée, éphémère. Ces attentes se voient en partie confirmées (« La course des girafes telle un rêve / une lente nage dans les airs, / c’est ainsi que courraient les fleurs. »), mais le ton plus grave, philosophique de Weöres est également présent dans le livre : « La tragédie de la raison : / l’observateur n’est jamais identique. / (Ni à celui qui est observé. / Ni à un autre observateur. / Ni à lui-même.) Selon quel critère avez-vous fait votre sélection ?

J’ai entrepris mes premières tentatives de traduction lors de la période adolescente, durant ma scolarité hongroise, lorsque je naviguais entre deux langues et deux apprentissages culturels différents, et ce sont les poèmes de Weöres, notamment les textes brefs, qui m’ont donné envie de transmettre. J’ai traduit environ trois cents poèmes depuis, en privilégiant ceux qui me plaisaient le plus et ceux que je connaissais depuis longtemps, de styles et de formes très variés.

Lorsque j’ai proposé ce projet à Danièle Faugeras et Pascale Janot pour la collection Po&psy des éditions Érès j’ai essayé de respecter l’esprit et les choix de cette collection, qui privilégie les formes brèves. J’ai donc tenté de puiser et sélectionner dans une œuvre foisonnante des textes aux thèmes, sujets et motifs récurrents : tant les expérimentations de rythmes, musicalité et de langue spécifiques au hongrois, que les aphorismes issus de son intérêt pour les mythes et la philosophie, le monde de l’enfance, le mysticisme…Il me semble avoir pu donner ainsi un aperçu de cette diversité d’inspirations tout en respectant l’esprit de la collection.

Poète protéiforme dont « l’immense œuvre possède à la fois le souffle épique et visionnaire d’un Hugo et la rigueur méthodique d’un Mallarmé » (Encyclopédie Universalis), Weöres décourage souvent le traducteur par ses prouesses formelles. Apparemment, ce n’est pas votre cas : le recueil contient toute une série de egysoros versek (vers d’une ligne) extrêmement denses et quelques poèmes si intensément rythmiques que la plupart des Hongrois ne peuvent s’empêcher de déclamer en chantant (A galagonya).

La réponse est peut-être déjà dans votre question.

J’ai découvert la poésie de Weöres enfant, comme la plupart des hongrois de ma génération, à travers des comptines et poèmes chantés, beaucoup de ses textes étaient ancrés dans mon imaginaire déjà bien avant de savoir lire ou écrire. C’est une chance, au même titre que d’avoir pu grandir avec (au moins) deux cultures en héritage. Peut-être est-ce pour cela que je n’ai pas été découragée, mais au contraire, stimulée par la difficulté réelle que représente la traduction de ces poèmes. Il n’est jamais possible de restituer de façon mimétique l’intégralité de la polysémie et de la musicalité d’un texte poétique dans une langue différente, surtout dans le cas d’un virtuose de la forme tel que Weöres, mais ce qui est réalisable, en revanche, c’est tenter de recréer une harmonie du sens et de la forme en respectant au mieux l’élan qui a donné naissance au poème. Il me semble que d’avoir une pratique personnelle de l’écriture poétique peut rendre les choses plus aisées. En tous les cas, malgré l’enjeu et la difficulté, c’est un exercice passionnant, un réel plaisir, de traduire ce poète, tant son univers est parcouru d’un souffle vaste et sensible, d’images à la fois inédites, presque incongrues, et pour moi, cependant, familières.

Ce petit livre bilingue contenant essentiellement des poèmes brefs (je crois que le plus long se compose de six strophes) engendre à la fois un grand plaisir et une certaine tristesse. Plaisir, parce que depuis les Dix-neuf poèmes (Ed. Ibolya Virág, 2001), à ma connaissance, c’est le premier recueil consacré à Weöres. Tristesse, car il donne un tout petit aperçu d’une infime partie de cette œuvre immense. Ma question est délibérément orientée : avez-vous d’autres projets de traduction concernant Weöres ?

Comme je l’écrivais précédemment, j’ai traduit environ trois cents poèmes de Weöres, certains autres poèmes sont publiés dans des revues, quelques-uns sont présents sur internet. Plusieurs poèmes sont issus de l’ensemble Tapis de Chiffons (Rongyszőnyeg), ensemble qui devait paraître dans la collection Orphée des éditions la Différence, mais cela n’a finalement pu se faire. J’espère pouvoir poursuivre ce travail, l’approfondir, pouvoir un jour faire publier au moins un recueil entier de ce poète. Une anthologie est idéale pour une première approche, mais c’est une démarche différente, plus profonde, de découvrir l’œuvre d’un écrivain à travers des textes que lui -même a assemblés et réunis.

Actuellement, je travaille sur la traduction d’un de ses ensembles qui me tient vraiment à cœur, intitulé Vers la plénitude, (A teljessé felé), ensemble atypique composé de proses, de fragments poétiques, d’aphorismes teintés de sagesse, structuré de chapitres formant un parcours initiatique. Ce texte est dédié au philosophe Béla Hamvas, et sans doute irrigué par l’amitié et les échanges intellectuels entretenus par les deux hommes. Dans ce petit ensemble, composé entre 1944 et 1945, Weöres livre une vision humaniste de la création et place le lecteur au centre d’axes de lectures multiples. Comme une forme de résistance subtile aux soubresauts de l’époque, il oppose cet appel à la créativité, à l’ouverture des consciences, nourri de références à la culture et aux sagesses orientales et antiques.

Traductrice de Weöres, Attila József, Frigyes Karinthy et Kosztolányi[1], vous êtes également poète et peintre. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur vous ? Quelles sont vos affinités littéraires (hongroises), votre histoire avec le hongrois ? Et comment interpréter l’affirmation qui s’exprime étymologiquement dans votre nom ? (Cécile A. Holdban signifie en hongrois : ” Cécile dans la lune “.)

C’est toujours plus difficile de parler de soi que des autres ! Finalement, ce qui en dit le plus sur une personne ce sont ses choix, ses affinités électives et ses réalisations, surtout en ce qui concerne le domaine si vaste de la création. Concernant mon nom de plume, ce « dans la lune », un peu enfantin, est ma manière d’associer la Hongrie, le hongrois, ma langue maternelle, à l’aspect changeant, exploratoire et « cosmique » de toute activité de création.

Depuis l’enfance, ces deux aspects de la création que sont l’écriture et la peinture m’ont été tout aussi nécessaires que complémentaires. L’écriture poétique, telle un aiguillon qui remue l’inconscient et le modèle, le sculpte, amène l’intériorité profuse qui nous constitue vers l’émergence du langage, prolongement évident des émotions traversées et expériences vécues. La peinture, le dessin forment le pendant extérieur : l’exploration de la matière, de l’équilibre, des paysages, du monde visible et tangible, société et environnement, dont nous tirons aussi substance. Ces deux aspects de la création sont à la fois mes pôles et ma respiration. Quant à la traduction, c’est un exercice à la fois ludique, expérimental, mental, de précision et de concentration, et qui permet aussi par la symbiose que l’on entretient avec l’œuvre une source infinie d’inspiration créatrice. Et quel bonheur de pouvoir se faire passeur d’une œuvre qui m’a tant apporté sur le plan personnel. Cette année paraîtront de nouvelles traductions de Karinthy, Howard Mc Cord, et Virginia Woolf.

J’ai la chance, aujourd’hui, de pouvoir pratiquer et publier à la fois écriture, peintures, traductions, et d’élargir ces univers, dans une revue gratuite et en ligne que je co-édite, la revue Ce qui reste qui propose des livrets  à feuilleter d’auteurs nouveaux ou confirmés, où littérature contemporaine et arts visuels sont en dialogue.

Cette transversalité, la liberté de choisir ces expressions multiples sont essentielles et de l’ordre de l’humanisme et du partage. J’essaie aussi de transmettre autant que je le peux la poésie, lors de résidences d’écrivains auxquelles je participe, ou d’ateliers de création. On peut trouver une petite présentation de mon parcours sur le site de la Maison des Ecrivains et de la Littérature , à laquelle j’adhère.

Gábor Orbán

 

[1] Attila József, Le Mendiant de la beauté, poèmes traduits du hongrois par Francis Combes, Cécile A. Holdban et Georges Kassai, Le Temps des Cerises, Paris, 2014.
Frigyes Karinthy, Tous sports confondus, traduction du hongrois et préface de Cécile A. Holdban, Le Sonneur, Paris, 2014.
Frigyes Karinthy, Propagande, traduction du hongrois de Cécile A. Holdban, La Part Commune, Rennes, 2016.
Dezső Kosztolányi, Venise, traduction du hongrois et préface de Cécile A. Holdban, Cambourakis, Paris, 2017.
Weöres Sándor, Filles, nuages et papillons, traduction du hongrois et préface de Cécile A. Holdban, Po&Psy, 2018

 

QUI EST WEÖRES?

Discours de Cécile A. Holdban prononcé le 3 avril à l’Institut hongrois de Paris lors de la présentation du livre.

Weöres Sándor (1913-1989) est, avec József Attila, la figure incontournable, fondatrice de la poésie hongroise moderne.

Cependant, contrairement à ce dernier, Weöres, qui avait été proposé pour le Prix Nobel de littérature un an avant sa mort, reste encore largement méconnu en France. Il est pourtant l’un des poètes les plus populaires de son pays, aimé autant des adultes que des enfants pour lesquels il a imaginé des comptines et des chants qui font désormais figure de classiques.

Il a inspiré aussi bien des compositeurs comme Kodály Zoltán et Ligeti György, qui a tiré de son œuvre de nombreux Lieder, que nombre de musiciens contemporains, comme les chanteurs folkloristes Sebő Ferenc, Sebestyén Márta, Palya Bea, ou bien un avant-gardiste comme Eötvös Peter.

Son œuvre poétique couvre un immense registre et touche à presque tous les genres : comptines absurdes à la Desnos ou bien dans la tradition anglaise des limericks, chansons traditionnelles détournées (comme dans « Tapis de chiffons »), sonnets métaphysiques (« Métamorphoses »), poèmes érotiques, satires, des formes longues structurées comme des « symphonies », des expérimentations autour du son et du non-sens qui en compliquent la traduction.

Poète prodige – il a publié son premier poème, « Öregek » (« Les Vieux »), à quinze ans.Ce poème lui vaut d’être remarqué d’emblée par Kosztolányi Dezső et reçoit le prix Baumgarten à dix-sept ans, pour son premier recueil Hideg Van (Il fait froid) qui lui permet d’entreprendre un voyage en Extrême-Orient. C’est aussi un véritable virtuose par ses trouvailles rythmiques, ses néologismes, ses jeux de mots, la richesse onirique et philosophique de sa langue ont insufflé à la langue hongroise une vitalité inépuisable. Il se passionne pour des domaines aussi variés que le mysticisme, la linguistique, l’Orient, l’érotisme, la musique, les civilisations premières ou l’antiquité. Sa poésie ne se nourrit pas directement des événements de sa vie personnelle ni des soubresauts de l’histoire et des bouleversements que son pays a connus au cours du XXe siècle, qu’il a vécus et traversés en préservant une voix inimitable.

Écrivain protéiforme et inclassable, qui ne cesse de se renouveler, traducteur de William Blake, Stéphane Mallarmé, Taras Chevtchenko ou Lao T’seu, lui qui se disait « las d’être enfermé dans un corps masculin » composa, en 1972, Psyche, un ensemble de lettres et de poèmes attribués à une poétesse tsigane (fictive) du XIXe siècle, Lónyai Erzsébet, retraçant le parcours d’une femme passionnée, ses amours tumultueuses, sa quête d’identité et sa révolte.

On songe, bien sûr, aux Lettres d’une religieuse portugaise, qui est, lui aussi, le texte apocryphe d’une femme écrit par un homme. Il y a tant de finesse et de vérité dans le portrait ainsi dressé de cette femme, qu’à sa parution, les lecteurs sont persuadés qu’elle a réellement vécu et que Weöres Sándor l’a découverte… jusqu’à ce qu’il avoue être l’auteur du livre, dévoilant ainsi sa capacité à transcender le sexe et l’époque avec génie. Bódy Gábor, un jeune cinéaste, adaptera en 1980 ce texte dans son très beau film Nárcisz és Psyché (Narcisse et Psyché). Comme l’écrivait lui-même Weöres Sándor, l’univers avait fait son nid dans l’œil de celui qu’on a appelé l’« Orphée hongrois ».

Weöres Sándor est nourri autant de l’apport de ses aînés qui ont gravité autour de la revue Nyugat, (comme Babits, Ady…) que de la tradition orale hongroise et des mythes universels, qu’il fusionne dans une écriture qui lui est propre, à la fois hongroise et universelle.

 Il définit lui-même « quatre régions de l’art :, directement expérimentale, passionnément démoniaque, celle de la réflexion et celle de l’impalpable, de l’intuitif, du spirituel… »

C’est ce qui m’a toujours attirée dans la poésie de Weöres, dans laquelle je baigne depuis la prime enfance. Ma grand-mère, ma mère nous chantaient et nous récitaient, à mes sœurs et moi, des comptines, des poèmes, dont ceux de Weöres, qui se sont gravés dans les strates les plus anciennes de ma mémoire poétique.

J’aimais à la fois l’imaginaire débridé, la malice ludique de cette langue, la philosophie orientale d’où se dégageait une sagesse apaisante d’apparence accessible, et l’extraordinaire diversité de cette œuvre, qui n’a pas d’équivalent dans la littérature hongroise, ni, je crois, dans aucun autre pays. Les premières traductions auxquelles je me suis essayée, adolescente, dans le lycée de Bavière accueillant les enfants de la diaspora hongroise où j’ai fait mes études, ont été des poèmes de Weöres. Et l’un de mes projets reste de traduire A Teljesség felé (Vers la plénitude), essai philosophique qui m’accompagne depuis cette période.

Cet objet littéraire inclassable, émaillé d’aphorismes poétiques, dédié au philosophe Hamvas Béla et inspiré par lui, a été composé entre 1944 et 1945 par le poète. A travers ces lignes, il ne se veut pas détenteur d’une vérité absolue, mais se propose de sonder, à travers le prisme de différents héritages de sagesse, la créativité humaine, et de placer le lecteur face à la sienne, si l’on se fie à la dernière phrase de ce livre : « Az itt-mondottaknak nem az a rendeltetésük, hogy elhidd őket, hanem hogy igazi lényedre, igazi világodra eszméltessenek »

(« Ce qui a été dit ici n’est pas destiné à être cru, mais à ce que tu prennes conscience de ton être véritable, de ton monde véritable »).

Il me semble que s’il a été si peu traduit en français, ce n’est pas seulement à cause de sa prétendue intraduisibilité – après tout, il a été traduit en anglais de son vivant (l’anthologie If all the world were a blackbird a paru en 1985 !) – mais parce qu’il n’était pas de ces poètes hongrois qui, comme József Attila ou Ady Endre, revendiquaient un rôle social, voire politique dans leur poésie. Weöres appartenait à ce que lui-même appelle la harmadik nemzedék, la « troisième génération », plus nourrie du symbolisme et du surréalisme, plus proche de Mallarmé (que Weöres a admirablement traduit). C’est la raison pour laquelle son œuvre sera rejetée par la critique marxiste en Hongrie. Il a payé cet opprobre au prix fort, puisqu’il se trouve totalement exclu de la scène littéraire hongroise entre 1948 et 1956, et si par la suite, sa situation s’améliore, au point de pouvoir publier et voyager à l’étranger (entre 1959 et 1965, il se rend avec son épouse Károly Amy, elle-même poète et traductrice d’Emily Dickinson en Chine, en Grèce, en Suisse, en Angleterre et aux États-unis), il reste un auteur toléré et non soutenu

Lui-même revendique son apolitisme, avec un distique intitulé « Politika » écrit en 1964, où l’on peut voir et entendre toute l’habileté avec laquelle il cisèle le fond et la forme de ses poèmes :

A délibáb míly valószínű

A valóság míly valószinűtlen

Le mirage paraît si probable

La réalité si improbable

Au nouvel homme communiste, Weöres préfère ce qu’il appelle « l’homme communistique » (A kommunisztikus ember) qui « se dégageant de son passé fermé, limité, existentiel, se libérant des entraves de la propriété, du rang et de la violence, s’ordonne en un être ouvert, social et cosmique » (« zárt, véges, exisztenciális voltából kibontakovza, a birtoklás, rang, erőszak nyűgeiből magát kiszabadítva nyitott, szociális, kozmikus lénnyé rendeződik »).

Derrière ce qui peut apparaître comme une pirouette, transparaît en réalité la conviction profonde de Weöres, nourri de philosophie orientale, qu’il a pu expérimenter sur place, dans les années 1930, grâce à l’argent touché pour le prix Baumgarten, tout comme son exact contemporain et voisin Mircea Eliade : à la même période, lui aussi se rend en Inde où ce qu’il y apprendra et en comprendra irriguera son œuvre et sa pensée. Ainsi que le précise très justement István László G., dans le cas de Weöres, « en couvrant les frais de ce voyage, [ce prix] a contribué à l’épanouissement spirituel du poète ».

Weöres n’a pas traversé en « spectateur insensible » comme on le lui a reproché, les soubresauts de l’histoire subis par la Hongrie. Au cours de l’insurrection de 1956, il compose plusieurs poèmes, inachevés, réécrits selon plusieurs variantes, qu’il refuse de faire publier en raison de leur caractère trop circonstanciel.

Les récents travaux de Steinert Ágota ont ainsi permis de mettre à jour ce qu’elle a appelé les Poèmes en héritage (Versek a hagyatékból) de Weöres, où figure par exemple cette « Épitaphe à Staline » (« Sztálin sírfelirata ») dont on comprend qu’elle n’ait pas pu paraître en son temps, si l’on prend, par exemple, ces trois vers :

Gloire de la violence et de la terreur

celui qui cogne crâne contre crâne

invisible dans son chiffon de sang

Erőszak és rettegés glóriája

aki koponyát koppant koponyára

akinek vérrongyában észrevétlen

Ce que n’a cessé de rechercher Weöres, envers et contre son époque, c’est une forme d’universalité et d’intemporalité. Il suit le précepte mallarméen selon lequel « l’explication orphique de la terre est le seul devoir du poète et le jeu littéraire par excellence ».

C’est peut-être la raison pour laquelle ses comptines sont si célèbres et si populaires depuis toujours. Le génie de Weöres, c’est sa créativité linguistique qui, même dans une langue aussi souple que le hongrois, parvient à créer une forme de décalage, inventant un vocabulaire qui joue sur l’élasticité à la fois syntaxique et linguistique, et convoque un imaginaire affranchi de toute règle. Et pour Weöres, l’idéalisation du langage et du rapport au monde est dans l’’enfance.

Avec ses poèmes, il devient cartographe de ce territoire en alliant images et rythme. Ses alliages sont servis par une langue qui n’hésite pas à transgresser les règles de l’intelligibilité, en privilégiant une versification qu’il compare aux chœurs de la tragédie grecque.

C’est ce qui m’a toujours touchée chez Weöres, cette partition enfantine et musicale qui, sans jamais la moindre cacophonie, manie à merveille tous les instruments de l’orchestre lexical et rythmique.

Il ressemble un peu à un barde.. Un barde autant nourri du folklore hongrois, comme Bartok, que des mythes universels. Il est impossible de trouver un équivalent à Weöres. Il y a chez lui du Mallarmé, du Lewis Carroll, du William Blake, du Hölderlin, du Desnos, du Gherasim Luca, du Cummings, du Tzara, etc.

Quelques traductions de Weöres en français furent publiées dans des anthologies de poésie hongroise, comme celle établie par Guillevic ou celle par Lorand Gaspar et Maurice Regnault, ou bien dans des revues comme Nota Bene

ou Action poétique. Il n’y a eu que deux choix de poèmes publiés en français, Dix-neuf poèmes traduits par Lorand Gaspar, Bernard Noël et Ibolya Virag, paru initialement en 1984 et repris en 2001 ; et Poèmes Univers, traduits par Maurice Regnault et Anikó Fázsy en 1985.

 Depuis 2012, j’ai commencé à publier mes propres traductions, en revue dans un premier temps, Terres de femmes, Poezibao, Variations, Paysages écrits, Ce qui reste et La Sœur de l’Ange ; j’ai également intégré une ou deux traductions dans mes propres recueils, Poèmes d’après suivi de La route de sel.

Il avait même été envisagé que paraisse intégralement dans la collection « Orphée », aux éditions de La Différence, Rongyszőnyeg (Tapis de chiffon) pour le centenaire de Weöres en 2013. Mais cela n’a finalement pu se faire.

Je suis donc très reconnaissante à Danièle Faugeras et Pascale Janot, éditrices de « Po&psy » de m’avoir offert la possibilité de mener à bien ce projet que je porte depuis très longtemps en moi.

La collection « Po&Psy » privilégie la forme brève. Dans une œuvre aussi prolixe, inclassable, multiple que celle de Weöres Sándor, il était difficile de donner un aperçu significatif. Cette préférence accordée à la forme courte par « Po&Psy » m’a permis d’en présenter, je crois, un large éventail.

La difficulté propre à la traduction de Weöres tient sans doute à ce que, non seulement les deux langues, le hongrois et le français, n’appartiennent pas au même groupe, ne répondent pas à la même logique, mais aussi à ce que Weöres a su parfaitement exploiter toutes les possibilités offertes par le hongrois.

Plus la forme est courte, plus le défi est de taille. Peut-être que les traducteurs de haïkus japonais se heurtent aux mêmes écueils.

Mais on peut trouver des équivalences, qui permettent, comme le définit Umberto Eco, de dire presque la même chose, tout l’enjeu de la traduction se trouvant alors dans ce « presque ».

Si l’on prend un poème comme « űr úr », deux mots, deux syllabes, quatre lettres, on est heureux quand soudain on a cette révélation, cette épiphanie du traducteur, et qu’on trouve un « cieux dieux » qui sans être la traduction littérale, est parvenue à restituer à la fois rythme, subtilité sonore et sens général.

On ne risque jamais l’ennui ni la monotonie quand on traduit Weöres Sándor, et j’espère que les lecteurs éprouveront la même chose à le lire en français, grâce à cette anthologie, filles, nuages et papillons, qui paraît trente ans exactement après sa mort, le 22 janvier 1989, dont le titre, tiré d’un de ses vers, illustre, je l’espère, cet univers unique qu’il décrivait ainsi à son ami Várkonyi Nándor, en 1943 :

« Jusqu’ici, seule la forme volait chez moi ; le contenu trottait à ras de terre bridé par la raison. Maintenant, j’envoie le contenu également à l’école de pilotage. Le raisonnement logique reste intact, il devient même plus étroit ; mais le ciment n’est plus la chaîne intellectuelle, plutôt une sorte de gravitation stellaire des pensées ».

Cécile A. Holdban

 

 

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