Questionnaire littéraire pour trois écrivains hongrois - Róbert Hász

2018.05.14.

Oú il est question de Paris, des foires internationales, du lecteur idéal et de bien d’autres choses encore.

« Qui a connu son étreinte, toujours languit de la retrouver, qui a contemplé ses charmes, jamais ne les oublie et qui a laissé échapper ne serait-ce qu’une minute d’instants amoureux partagés avec cette ville, le regrette à jamais ! », écrivait en 1925 le hongrois Attila Orbók dans son guide de voyage consacré à Paris (1). Quelle relation entretenez-vous avec la capitale française ?

Je ne l’ai pas visitée très souvent, en quinze ans j’y ai séjourné à trois reprises, toujours pour de courtes périodes. Malheureusement, j’ai n’ai pas pu approfondir ma relation avec la ville. Ces courtes visites sont restées gravées dans ma mémoire (accréditant les mots d’Attila Orbók) aussi fortement que les premières aventures de l’adolescence. Au fil des années, ces souvenirs se sont enrichis, ont pris du relief. Paris fait partie de ces villes peu nombreuses où tout le monde peut se sentir un peu chez lui. Lorsque le visiteur découvre la ville pour la première fois, son esprit a déjà engrangé une telle masse d’informations que certaines rues, places et édifices lui sont d’emblée familiers. Empruntées à des écrivains (Sue, Balzac, Zola, Proust, Simenon), des artistes, des auteurs de journal intime ou à des voyageurs, ces expériences étrangères parviennent à imprégner les nôtres. C’est pourquoi le visiteur a l’impression que la ville ne change pas et que sa magie est éternelle. Le souvenir de Paris s’installe en nous avant même que nous ne faisions connaissance avec la réalité de la ville. Mes sentiments sont d’autant plus positifs envers la France que c’est à l’étranger, et notamment en France, que mes livres ont été le mieux accueillis.

« Il ne faut pas avoir peur des écrivains, c’est une espèce animale inoffensive. L’autorité supérieure doit trembler devant les lecteurs. Même si un bon écrivain est au moins un lecteur moyen. » (Péter Esterházy). (2)
Quel type de lecteur êtes-vous ?
Par où commencez-vous la visite d’un salon du livre international ?


Je me suis toujours intéressé à la littérature des autres pays et les salons du livre offrent d’excellentes occasions de connaître les écrivains qu’un pays estime dignes d’être mis en avant sur la scène internationale. En même temps, le visiteur se trouve rapidement submergé par la masse d’informations qu’il est impossible d’assimiler sur place, en si peu de temps. Des jours, des semaines seraient nécessaires. Je crois que je suis un lecteur assez difficile quand je lis pour le plaisir. Peut-être bien parce que, rédacteur d’une revue littéraire, je n’ai pas la possibilité de faire le tri entre les manuscrits, je dois tout lire, le bon comme le mauvais. C’est pourquoi je fais grand cas du peu de temps qu’il me reste pour lire pour mon plaisir. Mais une fois ma confiance accordée à un auteur, je deviens son « bon lecteur », je ne me lasse pas avant d’avoir lu toute son œuvre. En tant qu’auteur de prose, je m’intéresse en premier lieu à ce genre littéraire. Je suis pour ainsi dire « accro » aux romans.

« Je ne veux qu’un lecteur pour mes poèmes :
Celui qui me connaît – celui qui m’aime »
(Attila József,
Je ne veux qu’un lecteur…) (3)
Pour vous, quel serait le lecteur idéal ?
Accepteriez-vous de donner un quelconque conseil à celui qui s’apprêterait à lire vos textes pour la première fois ?


Le lecteur passionné est toujours curieux et il aime tomber sous le charme. J’affirme cela probablement car j’appartiens moi-même à cette catégorie de lecteur. Je dis souvent que j’aime (ou que j’aimerais) écrire des romans qui me séduiraient comme lecteur. L’univers du roman doit captiver le lecteur et ne pas le lâcher. Cela dépend également de la technique d’écriture et pas uniquement du lecteur. Un univers très visuel, des personnages vivants, des scènes et dialogues faciles à suivre : certes, ce type d’œuvre constitue une structure fermée, étanche mais il offre également une grande liberté de mouvement dans l’espace du texte. Libéré des commentaires adressés par l’auteur au lecteur et des failles techniques de la narration, le lecteur n’est pas contraint de sortir du texte. On dit que mes romans sont « faciles à lire » ce que je considère comme un compliment. Je conseillerais au lecteur qui me lit pour la première fois de se laisser porter par le texte, de faire confiance au roman.

« […] il me semble que traduire d’une langue dans une autre, à moins que ce ne soit des reines de toutes les langues, la grecque et la latine, c’est comme quand on regarde les tapisseries de Flandres à l’envers […] » (Cervantes, Don Quichotte) (4)
Quelle relation entretenez-vous avec les traductions de vos œuvres ?


Les traducteurs littéraires rendent un aussi grand service à l’humanité que les médecins. Je les admire et les respecte. Chaque langue est une fenêtre sur le monde, dit-on. Grâce aux traducteurs, on peut apercevoir à travers ces fenêtres secrètes des mondes inconnus. Nombreux sont ceux qui parlent des langues étrangères mais rares parmi eux ont acquis le niveau de compréhension nécessaire pour percevoir toutes les nuances et toutes les richesses d’une œuvre écrite dans une autre langue. Parce qu’ils connaissent également l’environnement culturel de la langue source, les traducteurs littéraires en sont capables. Jusqu’ici, mes romans ont été traduits en trois langues et j’ai eu la chance de travailler avec des traducteurs formidables. L’expérience de notre travail en commun m’a apporté énormément. Leurs questions m’ont aidé à voir le texte original sous un jour nouveau. Au fur et à mesure, j’ai compris comment lit un Français, un Allemand, un Italien, Un Serbe ou un Croate, dans quelle mesure chacun d’eux se distingue du lecteur hongrois. Avec ma traductrice française, Chantal Philippe, j’ai entretenu une relation très enrichissante et particulièrement fructueuse.

(1) Attila Orbók, Párisi notesz azoknak, akik Párisba mennek [Carnets parisiens à l’usage des visiteurs]
(2) Péter Esterházy, A kitömött hattyú [Le cygne empaillé]
(3) Attila József, Aimez-moi. L’œuvre poétique, dir. Georges Kassai et Jean-Pierre Sicre, Phébus, 2005
(4) Cervantes, Don Quichotte, Tome 2, trad. Louis Viardot


Les romans traduits en français de Róbert Hász :

Le Passage de Vénus
, trad. Chantal Philippe, Viviane Hamy, 2016
Le prince et le moine, trad. Chantal Philippe, Viviane Hamy, 2007
La forteresse, trad. Chantal Philippe, Viviane Hamy, 2002
Le jardin de Diogène, trad. Chantal Philippe, Viviane Hamy, 2001

Interview : Gábor Orbán
Traduction : Gábor Orbán, Anne Veevaert

 

 

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