Seiobo est descendue sur terre

2018.03.12.

Article de Dávid Lengyel sur le roman de László Krasznahorkai récemment publié aux éditions Cambourakis

Après la parution de Sous le coup de la grâce (Kegyelmi viszonyok, traduit par Marc Martin) aux éditions Vagabonde en avril 2015, Seiobo est le dernier livre grand format en date de László Krasznahorkai à paraître en français. Le nom de l’écrivain a d’abord été associé à celui de son compatriote, le cinéaste Béla Tarr, avec lequel il avait co-signé bon nombre d’adaptations de ses propres œuvres, dont le désormais culte Sátántangó. Il a fallu attendre la sortie française en 2013 de son roman Guerre et guerre (Háború és háború), initialement publié à Budapest en 1999, pour le voir « émerger » seul, en tant que grand auteur européen contemporain.

Le public français le redécouvre et s’enthousiasme pour lui grâce aux éditions Cambourakis et un travail éditorial de toute beauté. Deux ans plus tard, le livre sort en format poche, suivi en 2016 de Tango de Satan et de La mélancolie de la résistance. L’année 2017 n’est pas en reste : le roman Au nord par une montagne, au sud par un lac, à l'ouest par les chemins, à l'est par un cours d'eau connaît lui aussi une édition de poche. Chaque sortie contribue à ce que, aujourd’hui, László Krasznahorkai soit régulièrement cité parmi les écrivains susceptibles d’être distingués par un futur Prix Nobel de la littérature.

En 2018, les éditions Cambourakis répondent à l’acclamation des lecteurs francophones avec Seiobo. L’excellente traduction, on la doit à Joëlle Dufeuilly, elle qui a déjà tant contribué au succès de Guerre et guerre. Ce choix de la continuité mérite d’être salué à plus d’un titre. Une fois de plus, la traductrice fait sienne la langue si singulière de Krasznahorkai – ce qui n’est pas une mince affaire –, cette familiarité permettant d’apprécier la cohérence interne, de livre en livre, de l’œuvre même de l’écrivain. Car entre Guerre et guerre et Seiobo, il existe plus d’une parenté. Le premier livre rend hommage au travail de Mario Merz, un sculpteur italien, figure de l’arte povera des années 1960-1970. L’une des pièces de sa série d’Igloos se trouve au cœur du roman. Le « héros ordinaire » de Guerre et guerre voit dans l’œuvre un refuge idéal aux quatre personnages imaginaires dont il suit le destin mouvementé à travers l’Histoire. Quant au second livre, Krasznahorkai le dédie à nouveau au sculpteur, mais cette fois la référence est moins manifeste. L’écrivain en reste à une dédicace privée, non marquée dans les exemplaires commercialisés du volume. « Seiobo, je le lui dédie en mon for intérieur », dit Krasznahorkai dans une interview accordée en octobre 2009 au portail internet litera.hu (1).

C’est à la critique littéraire hongroise Zsuzsa Selyem que l’on doit d’avoir approfondi ce lien (2). Pour elle, l’igloo de Merz dans Guerre et guerre représente spatialement ce qui inspirera l’écriture, la structure formelle de Seiobo : un enroulement dynamique de récits les uns sur les autres, chaque récit à part du livre résultant des deux précédents. Or, une telle articulation porte un nom en mathématiques – c’est la suite de Fibonacci. Sa représentation graphique donne l’image d’une spirale infinie, dessinée d’après une relation dite de récurrence. Merz était toute sa vie durant fasciné par la suite de Fibonacci, apprend-on dans la même interview, citée par Zsuzsa Selyem. La même fascination semble s’exercer dans Seiobo, puisque les dix-sept récits du livre sont numérotés de 1 à 2584 selon une logique de duplication et de retour à l’infini du même (ou du même à l’infini). Mais, au-delà d’une salutation d’artiste à artiste, Seiobo possède une dimension de plus. S’il s’appuie sur les mathématiques, c’est aussi et peut-être surtout pour parler d’art.

Une recherche même rapide permet d’apprendre que la suite de Fibonacci a été utilisée pour déterminer le nombre d’or (aranymetszés en hongrois), soit un rapport de proportionnalité réputé « parfait » ayant exercé une grande influence dans l’histoire de l’art en Europe, en particulier à l’époque de la Renaissance. La composition du livre de Krasznahorkai est littéralement – littérairement – hantée par le nombre d’or, sans pour autant le désigner une seule fois dans le texte, comme si cette ressource devait rester cachée. Ce n’est donc nullement un hasard si, sur les dix-sept récits de Seiobo, trois se situent à l’époque de la Renaissance italienne. Ces trois récits reconstituent minutieusement des tableaux célèbres : Les scènes de l’histoire d’Esther par Filippo Lippi ; Cristo morto par Vittore Belliniano et Le retable Tezi par Pietro di Vannucci, dit Le Pérugin. Mais l’Italie de la Renaissance n’est pas le décor unique du livre, loin de là. Du Vieux continent, il nous laisse découvrir le lac Sainte-Anne en Roumanie, ou bien un coin de la Suisse. Puis, il y a les récits qui se déroulent au Japon et en Chine. Le sens du détail est poussé si loin que plus aucun lecteur n’est habilité à dire : ce sont des pays « asiatiques ». D’une dynastie à l’autre, de conquêtes militaires en période de déclin, le souci philologique demeure. C’est ainsi qu’en 2009, peu après la sortie de Seiobo en Hongrie, le philosophe Gergely Angyalosi vérifie l’exactitude d’une itinéraire et recommande au lecteur d’en faire autant à son tour, carte à la main . Comment lire cette obsession topographique ? Le livre cherche des endroits physiques – se confondant avec l’espace mental – où des miracles ont eu lieu, miracles attestant de la grandeur de l’art aussi bien que de ceux qui furent prêts à l’accueillir. Les récits qui se déroulent au Japon offrent des images particulièrement contrastés à cet égard. Des temples shintoïstes et bouddhistes sont là, témoins du passé et subsistant dans le présent, alors que ce présent paraît exclure tout rapport à la sacralité. D’où l’impression persistante d’un hymne, en même temps qu’un adieu à une existence collective transfigurée, désormais remplacée par une tangence, une triste soif, que seuls quelques privilégiés sont en mesure d’étancher. Encore que là, la communication de cette expérience reste la plupart du temps emprisonnée dans les limites de l’homme ; à savoir son langage. Oui, le langage est cela même qui fait de nous des humains, dans la tradition humaniste. Mais l’écriture pointe douloureusement ses limites.

Chacun de ces textes témoigne d’un rapport à l’œuvre d’une intensité telle que le monde alentour disparaît, mettant les tableaux et leur unique spectateur hors la société. A vrai dire, il en va toujours d’une relation exclusive, ce qui reste dehors c’est la société consumériste, touristique par nature, la foule des musées faisant tout pour ne pas accéder à une expérience personnelle des œuvres, une rencontre le plus souvent décisive et bouleversante. Si l’on sait depuis La société du spectacle de Guy Debord (cité ici de mémoire) que « le tourisme consiste à aller voir ce qui est devenu banal », les personnages passionnés de Krasznahorkai en sont tout à fait aux antipodes. L’écrivain privilégie tout ce qui s’oppose à un mode de vie globalisée et industrielle. Il affectionne au contraire la vie d’atelier quelque peu confinée, les lieux de l’artisanat. Son écriture se déploie à l’instar de ces processus de fabrication lents, basés sur un savoir à transmettre de maître à élève. C’est un savoir à distinguer absolument de l’érudition. Seiobo, peut-être encore davantage que tous les autres livres de Krasznahorkai parus jusqu’ici, est une véritable encyclopédie. A chaque page le lecteur découvre quantité d’informations : précisions sur l’histoire d’une région, topographie reconstituée au centimètre près, données biographiques, itinéraires d’œuvres exposées, etc…

Voilà l’un des paradoxes féconds de Krasznahorkai. Son livre foisonne de détails techniques, de mots savants propres à un domaine. Qui plus est, plus le domaine concerné est restreint ou pointu, plus il donne des renseignements, exhumant une terminologie réservée aux spécialistes. Pourtant, sa pédanterie sert le plus souvent à épingler « les spécialistes », en particulier les historiens d’art, dans leur affairement à déterminer tout avec les outils de la science alors même qu’ils s’éloignent de quelque chose d’autre, représenté par l’art lui-même. Exemple : « La reine exilée », ce texte décrivant une controverse de plusieurs décennies entre savants du siècle dernier, pour déterminer qui de Boticelli ou de Filippo Lippi est le véritable auteur d’une série de peintures narratives, ornant un cadeau de mariage d’un couple florentin au temps du quatrocento.
Résolument, il est question d’un savoir qui n’a rien à voir avec l’accumulation des connaissances. Celles-ci contribuent bien plutôt à mettre en relief un manque fondamental sur l’art. L’art c’est le manque lui-même, dans le récit donnant son titre au livre. Dans un autre récit, le volume entier semble trouver son élément parodique. Un architecte has been fait la tournée des petits patelins hongrois avec ses conférences sur la musique baroque, devant un public épars et visiblement assommé. Il se déclare spécialiste, mais son discours ne connaît qu’un axe : le « tout était mieux avant ». Ici, le savoir technique, si prégnant dans d’autres textes, est vite évacué. Il y a donc chez Krasznahorkai un jeu de perspective permanent, ou pour mieux dire, des changements d’échelle. « Comment définir la « griffe » ou la patte si particulière de l’écriture de László Krasznahorkai ? Nous avons eu le privilège de nous entretenir avec Joëlle Dufeuilly, sa traductrice française attitrée. « La clef, sans doute, c’est sa phrase », répond-t-elle. « Avec sa musicalité propre, capable d’envoûter le lecteur Il tente de repousser le point toujours plus loin. » En effet, Seiobo peut se lire comme une suite de variations, à la fois liées et déliées les unes par rapport aux autres, de variations donc sur un thème. Les récits de Seiobo font voyager le lecteur entre le Japon et l’Europe, lui faisant découvrir certaines des plus grandes réussites de l’art de ces deux parties du monde. Il n’y a aucune compétition ici, ni même de comparaison. La perspective comparatiste est plus proche par exemple d’Orhan Pamuk, un écrivain de la même génération, dans Mon nom est rouge.

Chez Krasznahorkai l’itinérance, ou le nomadisme, collecte les moments où l’art apparaît, et où celui-ci donne lieu à une expérience de la différence radicale. Différence qui se nomme beauté. C’est ce terme qui est au centre de tout le livre. Mais ni l’art ni ce à quoi il donne accès – un accès non garanti, non automatique, n’allant pas de soi – ne sont des objets. C’est à peine une chose ou à la rigueur, une chose d’écriture. Ici, si l’écriture se saisit d’un objet, c’est bien d’un ustensile ou d’un instrument qu’elle se saisit, non de ce qu’ils sont appelés à faire advenir. La plume de Krasznahorkai circonscrit inlassablement, et ses récits les plus aboutis désignent ce qui peut ou ne peut pas apparaître. A vrai dire, l'espace véritable de cette écriture est le « ou » : quelque chose porte une trace, rapporte un témoignage, annonce la puissance transformatrice. C’est le versant tangible. Puis, le plus souvent, le lecteur assiste à une expérience de déception ou de non-captation par l’écriture de ce qui lui est promis. Krasznahorkai creuse, pour parler pompeusement, une sémantique de la négation. Il y a ce récit dans Seiobo, le texte portant le numéro 144, qui nous emmène en Roumanie, au bord du lac Sainte Anne. Le peintre Ioan Grigorescu participe à une sorte de colonie de vacances pour artistes et plasticiens. Il se met quelque peu à l’écart, en retrait de ses confères, jusqu’à éveiller leur curiosité. Mais qu’est-ce qu’il peut bien fabriquer ? Les participants de la colonie apprennent au cours d’une virée nocturne que leur collègue quelque peu excentrique se consacre à une seule tâche : creuser une immense fosse dans la forêt pour y trouver le corps d’un cheval lui-même formé de terre. De quoi ceci est-il le signe ? Non, je reformule : de quoi ce geste est-il le signe ? Laissons le lecteur découvrir la réponse, au moins une réponse possible. En attendant, la description produit un certain effet sur nous. L’expérience de la venue de quelque chose d’indéterminé, et aussi de son passage irrémédiable, s’écrit activement, il est charrié dans le déploiement du style. Transcendance perdue ? Adieu infini à un âge d’or ? Une chose est sûre : les amateurs de cette écriture sinueuse, marquée par le plaisir de la recherche – comme seul moyen de salut – seront ravis de découvrir le nouveau livre en français de László Krasznahorkai.

(1) « La cruauté du Bien. Interview avec László Krasznahorkai » [« A jó kegyetlensége. Interjú Krasznahorkai Lászlóval »], 9 octobre 2009.

(2Zsuzsa Selyem : « Le roman de Fibonacci. La présence de l’arte povera dans Seiobo » [« A Fibonacci-regény. Arte povera a Seioboban »] in Animaux fictifs. De la résistance et ses formes littéraires [Fiktív állatok. A rezisztencia irodalmi formáiról], Presses Universitaires de Cluj [Egyetemi Műhely Kiadó, Kolozsvár], 2014, p. 133-148.

 

Dávid Lengyel



 

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