« Entrouvrir quelques portes »

2017.05.17.

Interview avec Grégory Dejaeger à l’occasion de la parution de Nouvelles de Hongrie (Magellan & Cie, 2017). 

Nouvelles de Hongrie a paru dans la collection Miniatures de la maison d’édition parisienne Magellan & Cie dédiée à la littérature du monde entier. Ce n’est pas une entreprise périlleuse de faire connaître une littérature à travers de six petites nouvelles de six auteurs ?

Comme vous le dites justement, le but avoué est ici de faire découvrir un pays à travers un pan de sa littérature, aussi modeste fût-il, et non pas forcément l’un ou l’autre auteur particulier. La nouvelle est en ce sens un genre idéal, le recueil pouvant, par son format, permettre à un public qui n’a pas d’affinités particulières avec le pays de porter un premier regard sur des écrivains ne bénéficiant pas nécessairement d’une exposition très forte chez nous, pour ensuite, qui sait, poursuivre sur leur lancée et donner une chance à des auteurs établis mais plus difficiles d’accès ou du moins jugés tels. En ce qu’elles permettent de découvrir certains auteurs non encore traduits en français, ces Nouvelles de Hongrie s’adressent ainsi tant au néophyte qu’à l’amateur éclairé. Il me semble, enfin, que toute entreprise visant à promouvoir la littérature hongroise auprès du public francophone a au moins le mérite d’exister.

« Les six nouvelles réunies dans ce recueil […] ont été écrites par des auteurs nés pour la plupart dans la Hongrie communiste », écrivez-vous dans votre introduction. Quels sont les autres points communs entre Béla Fehér, Edina Szvoren, Lajos Parti Nagy, Krisztina Tóth, János Lackfi et Krisztián Grecsó ?

Le but était au contraire d’avoir une palette d’écrivains aussi variée que possible. Leur caractéristique première est évidemment d’être hongrois et encore en vie, mais au-delà des éventuels liens personnels les unissant, il n’entrait nullement dans nos intentions de trouver des auteurs coulés dans un même moule. Si János Lackfi est un véritable homme à tout faire, d’une capacité de travail rare (c’est d’ailleurs le premier qui s’est imposé à nous), Krisztina Tóth, par exemple, est plus connue pour son travail poétique. Et si certaines nouvelles font immanquablement référence, de façon plus ou moins assumée, à une certaine « magyaritude », celle-ci est en revanche absente d’autres, toute littérature ayant, me semble-t-il, vocation à tendre vers l’universel. Ce n’est pas moins vrai à Budapest ou à Pécs qu’à Bruxelles ou à Paris.

Mésaventures d’un collectionneur de chansons populaires dans un village peuplé d’alcooliques ; reconversion d’un boucher cocu en maraîcher zen ; admiration d’un couple stérile pour leur voisin, père exemplaire et meilleur bourreau du pays ; deux mamies assommant un jeune antisémite avec leur sac à provisions… – selon quels critères vous avez choisi ces histoires ? L’humour noir semblerait une piste à suivre…

L’éditeur souhaitait un panel le plus représentatif possible du paysage littéraire hongrois actuel, et si la décision finale quant au choix des textes lui revenait, nous avions, pour le reste, carte blanche. Je vous l’accorde, cette tendance à l’ironie se retrouve effectivement dans la plupart des nouvelles choisies et on pourrait être tenté d’y déceler une quelconque prédisposition psychologique dans le chef des traducteurs, mais par ailleurs, ne dit-on pas que le Hongrois s’amuse en pleurant ? Il est somme toute logique que cette tendance à l’ironie, voire à une certaine amertume, parfois teintée d’absurdité, se retrouve dans son écriture. Plus qu’une heureuse convergence, sans doute nos choix trahissent-ils des partis pris dont nous n’avons pas forcément conscience.

Vous avez traduit ces nouvelles en collaboration avec Eva Kovacs. Est-ce que vous pourriez dire quelques mots de votre manière de travailler ensemble ?

Il faut dire avant tout qu’il s’agit d’une première expérience de travail de traduction en duo, rendue d’autant plus périlleuse que nous formons également un couple à la ville, avec chacun des idées bien arrêtées sur la langue et la littérature ; les occasions d’empoignades verbales et de prises de bec n’ont donc pas manqué, l’idéal étant de mettre cette source de friction potentielle au service de la création pour éviter de passer des heures à argumenter en vain sur l’emplacement d’une virgule ou le bien-fondé de tel ou tel mot. Sans oublier les considérations techniques propres à la structure même de la langue hongroise, fort éloignée de la nôtre. Quant à notre modus operandi, il se présentait grosso modo comme suit : une première lecture des textes, loin de toute considération de traduction, suivie d’un travail de transposition en commun aboutissant sur une ébauche de texte – la partie la plus riche en discussions –, avant une mise en forme par mes soins et, finalement, une dernière relecture commune visant à s’assurer que tout a bien été compris, traduit, formulé. C’est en tout cas la méthode qui semblait nous convenir le mieux. Et comme notre couple a survécu à l’exercice et que nous entendons même le renouveler à l’avenir, j’imagine que l’expérience n’a pas été aussi redoutable que je ne le pensais à l’époque.

Si mes informations sont exactes vous êtes belge et vivez à Bruxelles. Comment vous voyez la réception de la littérature hongroise en Belgique ?

Elle ne me semble pas, pour autant que je puisse en juger, foncièrement différente de celle dont elle peut jouir en France ou dans d’autres pays francophones, à savoir qu’en dehors d’un certain nombre d’auteurs classiques (Kosztolányi, Márai,…) ou contemporains ayant plus ou moins pignon sur rue (Krasznahorkai, Esterházy,…), elle tient vraisemblablement plus du succès d’estime que du véritable engouement populaire. Cela s’explique évidemment en partie par le nombre d’ouvrages disponibles en français, qui, malgré les efforts louables de quelques maisons d’édition, reste plutôt limité, mais aussi, peut-être, par un traitement médiatique globalement négatif de la Hongrie même au cours des dernières années, et ce en dépit de l’indéniable capital sympathie historique dont le pays a pu jouir auparavant. Pour en revenir à la Belgique, si l’Institut hongrois de Bruxelles est fort actif et propose un programme des plus alléchants, que ce soit en matière de littérature ou dans d’autres domaines, la communauté hongroise de notre pays a, il faut bien l’avouer, parfois tendance à pêcher par une certaine tendance à l’autarcie culturelle. Si un mérite devait nous revenir, j’aime à croire que ce serait celui d’avoir, fort modestement, contribué à entrouvrir quelques portes.

                                                                                                                                                                    Gábor Orbán

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