Interview avec Péter Gárdos

2016.04.18.

Publié dans une trentaine de pays, le premier roman de Péter Gárdos, La fièvre à l’aube (Ed. Robert Laffont, traduit par Jean-Luc Moreau) sort en France.

Jusqu’à la parution de votre roman, le public hongrois vous connaissait surtout comme réalisateur du film Le scorpion mange les gémeaux au petit-déjeuner ou de Coqueluche (distribué en France par Clavis Films). L’année dernière, vous avez adapté au cinéma La fièvre à l’aube mais c’est le roman qui a vu le jour en premier. Qu’est-ce qui explique ce « détour professionnel » qui vous a rendu célèbre comme romancier dans une trentaine de pays ?

Une contrariété. Je préparais un film comme d’habitude. Au bout d’une longue gestation, j’ai rédigé un premier jet du scénario, bientôt suivi de plusieurs autres. J’avais le sentiment que tôt ou tard l’amour de mes parents pourrait être porté à l’écran. Mais au moment où j’allais déposer la version définitive à la MMKA (fondation cinématographique hongroise), le système de financement du cinéma hongrois s’est effondré de manière spectaculaire. Il était évident qu’aucun film ne pourrait plus être monté pendant quelques années. Après les neuf années de combat que je venais de mener, neuf ans de tentatives pour mettre en forme cette histoire, j’ai vécu cet échec comme une gifle non méritée du destin. Furieux et désespéré, je décidais donc de partager coûte que coûte l’histoire de cet amour. Ce « détour professionnel » qu’a représenté le roman a été concrétisé en trois mois.

La fièvre à l’aube est une love story inhabituelle, non seulement parce que ses protagonistes sont des survivants hongrois de la Shoah accueillis en Suède, mais aussi à cause du degré de parenté qui vous unit : il s’agit de vos parents. Comment avez-vous réussi à éviter le piège du sentimentalisme ? Dans la représentation de votre père, vous êtes sans merci. C’est justement le manque d’attributs héroïques qui rend ce personnage « à la soif de vivre révoltante » inoubliable.

J’ai essayé d’avoir un point de vue extérieur sur mon père, ce qui n’a pas été trop difficile. D’une part, parce que ses lettres dessinaient un personnage complètement différent de celui que je connaissais. D’autre part, parce que les autres sources à ma disposition, son abondante autobiographie minutieusement archivée, m’ont confirmé qu’il avait effectivement des secrets. Dès lors, pour moi aussi, le Miklós du roman était un personnage nouveau. Il m’a fallu le recréer ou plutôt, le créer avec des outils littéraires. Je l’observais avec compréhension et amour, et je n’avais pas la moindre intention de justifier ou de cacher ses petites escroqueries. En outre, je me suis rendu compte que nous nous ressemblions sur plusieurs points. Nous partagions la même adoration pour la confabulation…

Vous avez raconté dans une interview que les partenaires suédois du film avaient voulu à tout prix nuancer l’image franchement positive que vous donnez de la Suède. Ils estimaient important d’insister sur le fait qu’une grande partie des citoyens suédois avaient de la sympathie pour l’Allemagne nazie. Vous avez été surpris par cette attitude critique d’un peuple envers sa propre histoire ?

J’ai été terriblement surpris et cela m’a surtout fait réfléchir. Je trouvais inconcevable qu’une société exige de faire face à son propre passé sans transiger, au lieu de chercher à le dissimuler. Je ne percevais aucune intention moralisatrice de la part des Suédois. Ils considéraient que l’histoire serait plus réaliste ainsi et c’est pourquoi ils insistaient. Pour moi, ce geste incarnait le réflexe d’une société saine, confiante en elle-même.

Ce ne sont pas « seulement » les conséquences physiques et psychiques des horreurs de la Shoah qui apparaissent dans le roman. Les survivants qui ne pèsent plus qu’une trentaine de kilos se battent avec leur maladie, leur identité, leur dépression dans un pays qui se porte presque impudiquement bien. L’un des mérites du livre est de communiquer un humour élémentaire, hédoniste sans minimiser pour autant la réalité tragique. Cet humour optimiste est-il présent dans la correspondance de vos parents qui a servi de base au livre, ou relève-t-il de l’ingéniosité de l’écrivain ?

Mon père était doté d’un excellent sens de l’humour. Ce ne sont pas les lettres qui me l’ont appris. Quand j’étais adolescent, je l’entendais souvent raconter des anecdotes en société. Il devenait vite le centre de l’attention, il était capable de faire rire une douzaine de personnes. Mais dans le roman, l’humour est un outil que j’ai utilisé consciemment. J’ai décidé de résister à la tentation du sentimentalisme. Même les moments les plus émouvants, j’ai tenté de les regarder avec ironie.

Les écrivains souvent impliqués dans les adaptations cinématographiques de leurs œuvres, ce qui ne les empêche pas d’être insatisfaits du résultat final. Péter Gárdos l’écrivain est-il satisfait du travail de Péter Gárdos le réalisateur ? Existe-il des choses qui ne peuvent être dites qu’avec les instruments de la littérature ?

Pour répondre le plus sincèrement possible à cette question, je dirais que je ne crois simplement pas en l’adaptation. Je pourrais compter sur les doigts d’une seule main les adaptations dont j’ai estimé que le film était équivalent au livre qui l’avait inspiré. L’une des raisons qui explique cela, c’est sans doute que tout lecteur tourne son propre « film intérieur » lorsqu’il lit un roman. Ce dernier est toujours plus riche, plus complet, plus coloré que l’adaptation cinématographique qui n’a pu être réalisée qu’au prix d’une série de compromis. Il n’en va sans doute pas autrement dans le cas de mon propre film. Mais j’ai l’excuse d’avoir traduit mon propre « film intérieur » en roman, puis d’en avoir fait un véritable film. Je me rassure en me disant que le roman n’aurait pu avoir un adaptateur plus fidèle, plus authentique que moi.
 

Interview : Gábor Orbán
Photo : Marianna Sárközy
 

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