« Pour moi, dans la poésie tout comme dans la prose, c’est de la précision inquiétante et chirurgicale que naît la beauté. »

2014.03.19.

Conversation avec Krisztina Tóth dont le livre, Code-barres, paraîtra aux éditions Gallimard dans une traduction de Guillaume Métayer en avril 2014.

Dans sa critique parue dans la revue Holmi (juin 2007), József Keresztesi nous recommande « de refouler la question qui nous brûle les lèvres, celle de savoir si c’est une seule et même voix qui parle dans le recueil de nouvelles de Krisztina Tóth et si les quinze histoires retracent le parcours d’une seule et même personne. Certes, le livre peut être lu de cette manière, comme une série de nouvelles inspirées d’un même destin de femme : les récits de l’enfance ont pour cadre l’époque kádáriste tardive, ceux de l’adolescence se situent dans la période entourant le changement de régime [1989-1990 NDT] et ceux de l’âge adulte se déroulent postérieurement : les éléments biographiques évoqués dans ces nouvelles ne se contredisent pas de façon flagrante. Reste à savoir si tout cela nous aide à comprendre les questions centrales sous-jacentes au récit, ou si, dans la plus pure tradition du dilettantisme, cela nous empêche de distinguer l’important et l’accessoire de l’œuvre. » Je me garderai donc de vous demander dans quelle mesure ces récits sont autobiographiques, mais j’aimerais savoir pourquoi il était important pour vous d’entretenir l’illusion de leur nature autobiographique 

Lorsque le narrateur s’exprime à la première personne, le lecteur est souvent tenté de confondre la voix qui raconte l’histoire avec celle de l’auteur. C’est naturellement une erreur, s’agissant d’une œuvre, d’une construction littéraire. Le récit à la première personne crée l’illusion de l’intimité, il permet de simuler une situation de narration directe, comme si l’auteur, assis en face de nous, nous racontait sa vie. Cela peut donner l’illusion d’un récit autobiographique mais, pour moi, l’important était plutôt de créer de l’intimité. En ce qui concerne l’inspiration autobiographique, j’ai une certaine aversion pour les éléments facilement identifiables. Ce n’est pas par pudeur, pour l’écrivain, tout est matière littéraire y compris sa propre vie, mais parce que je ne suis vraiment pas importante. Ma vie n’a pas d’intérêt : peu importe ce qui m’est arrivé ou non, l’important c’est ce que je suis capable d’absorber, de transmettre d’une époque et d’un pays à travers mes textes. La question n’est pas de distinguer les éléments imaginaires des matériaux inspirés du réel insérés dans ces récits, la question est de savoir s’ils paraissent crédibles. Et ils sont crédibles s’ils captent quelque chose d’essentiel. Autrement dit : tout ce qui est dit sur cette époque m’est arrivé à moi et tout cela t’est arrivé à toi aussi. Nous avons vécu ici, nous avons vécu ainsi : te reconnais-tu, lecteur ?

La relation ambivalente avec le monde occidental est un motif récurrent de ces histoires. La confrontation directe avec ce monde « hors de portée, scintillant et excitant » que symbolise le mystérieux titre Code-barres est invariablement décevante. La jeune invitée américaine ne comprend pas l’anglais de son hôtesse hongroise mais n’a pas besoin de mots pour lui voler son petit ami (Lait tiède) ; l’étudiante de la chambre de bonne parisienne devient Mlle Hungary Magyar au cours d’un examen médical humiliant réservé aux immigrés (Take five) ; une femme hongroise est (une nouvelle fois) arrêtée à l’aéroport d’un pays plus développé que le sien (Sol froid). Cela me rappelle l’un de vos superbes poèmes, Triptyque d’Europe de l’Est : « J’ai un plombage d’amalgame dans la bouche. / J’ai aussi dans le cœur une angoisse ancestrale. / On ne comprend pas mon anglais, / On ne comprend pas mon français, / Je parle sans accent / La langue de la peur. » (Traduction de Lucien Noullez, Trois poètes hongrois, Editions du Murmure, 2009). Comme si un mur se dressait entre vos personnages et le monde occidental, un mur plus difficile à renverser que celui de Berlin. Vous parlez couramment français, vous avez vécu en France, vos poèmes y ont été publiés. Quelles relations entretenez-vous avec ce pays ?

Il est difficile de répondre en peu de mots à cette question, ce genre de relations est toujours compliqué, tout comme définir ce que l’on entend par « la France ». J’ai vécu, par exemple, des expériences tout à fait différentes à Paris et en province et les expériences, les rencontres personnelles sont d’une toute autre nature que celles que nous vivons au travers des lectures. La culture et la littérature françaises m’ont marquée pour la vie. Quand, toute jeune adulte, je suis arrivée en France, mes attentes étaient immenses. Etrangère, sans argent et sans aucune relation, ce fut difficile pour moi de trouver mes repères toute seule. J’ai dû beaucoup travailler, d’une part pour gagner ma vie, d’autre part pour acquérir les connaissances qui me permettraient de progresser. Par conséquent, la France représente pour moi également le début de ma vie d’adulte. Quand j’ai emmené mon fils à Paris, je lui ai dit : regarde, c’est ici que j’ai commencé ma vie d’adulte. Pendant ces années passées en France, j’ai découvert avec étonnement une société fortement hiérarchisée et relativement figée, tandis que mon entourage était en revanche frappé par mon orientation plutôt à gauche, peu commune pour une ressortissante du bloc de l’Est. Pour répondre directement à la question, la France est un endroit familier pour moi. Alors que la littérature hongroise est plutôt tournée vers l’Allemagne, moi, je me débrouille beaucoup mieux en France. Si un jour je devais quitter mon pays, ce qui, j’espère, ne se produira jamais, je viendrais certainement ici.

Outre la similitude du point de vue narratif, le recueil possède une autre structure qui donne de la cohésion aux nouvelles. Celle-ci repose « sur un jeu sémantique intéressant dont le code ou la clé de déchiffrement est le titre du livre, le mot ″code-barres″ (vonalkód, littéralement, ‘code de lignes’ en hongrois) : le code ou la clé de Vonalkód, c’est le mot ″ligne″ et tout son champ synonymique, sémantique et associatif. Dans la table des matières, toutes les nouvelles sont associées à un sous-titre entre parenthèses et tous les sous-titres contiennent le mot ″ligne″, sous la forme de mots composés et d’expressions figées les plus diverses. » (Ferenc Takács, Mozgó Világ, juillet 2007). Dans votre recueil Pixel (Magvető, 2011), les pixels ou nouvelles dédiés aux différentes parties du corps humains se recomposent pour former, à la fin du livre, une image ou un corps complet. La composition rigoureuse et mûrement réfléchie évoque presque le genre romanesque. Dans quelle mesure, votre méthode de travail a-t-elle changé pendant l’écriture de votre premier roman, Akvárium (Aquarium, Magvető, 2013) 

C’est une question intéressante et importante. Ma réponse va sembler partir d’un peu loin mais je reviendrai à la question initiale. Enfant, j’ai longtemps voulu être sculpteur, j’ai même la formation nécessaire. Quand j’écris, je pense en termes de composition et de structure, je vois les lignes de force du texte. Je rassemble des petits éléments jusqu’à ce qu’ils s’imbriquent dans une plus grande structure, sans perdre de vue la charpente qui soutiendra l’ensemble. Dans le cas d’Akvárium, j’ai procédé de la même manière sauf qu’en préparant ce livre, j’avais déjà en tête quelques personnages marquants qui ont nourri de leurs propres histoires l’intrigue du roman. Je me suis préparée à écrire ce roman il y a au moins dix ans. Dans Codes-barres et Pixel, la structure est plus transparente. Dans ce dernier, le lecteur se voit expressément confiée la tâche de démêler l’écheveau, de réunir les pièces du puzzle que forme chacune des différentes histoires, la narratrice se réfère explicitement à la structure. L’enjeu d’Akvárium était différent, je ne voulais pas que les prouesses stylistiques du texte ou la coquetterie des phrases détournent l’attention de l’histoire, si vous comprenez ce que je veux dire. Je voulais que la structure soit invisible même si, le roman possède bien sûr une ossature sous-jacente, une intrigue dont la structure est d’ailleurs rigoureusement définie.

La ligne évoquée dans les sous-titres donnés aux nouvelles, ou si vous préférez, la frontière qu’elle exprime, trace une démarcation entre le corps et l’âme, entre le « soi » et le « non soi », mais souvent l’âme est elle-même également fracturée. « Le ″soi″ […] n’est pas seulement divisé par le temps qui passe, ce n’est pas seulement la continuité qui est mise en question entre la personne qui se souvient et la personne de jadis, mais une certaine fissure, une aliénation se produit à l’instant même où l’action se déroule. Pratiquement toutes les nouvelles du recueil évoquent la dualité entre le sujet qui observe et celui qui agit, cette expérience fondamentale d’être à la fois sujet et objet de nos propres actes. » (Orsolya Kolozsi, Bárka, 2007/1) Certains critiques prétendent que ce phénomène n’est pas étranger à la schizophrénie de l’époque kádáriste tardive et au « double speech » qui la caractérisait. Qu’en pensez-vous ?

Je suis tout à fait d’accord avec cela. Nous nous sommes socialisés dans un monde fracturé à bien des égards, nous parlions différemment à l’école et chez nous, nos parents s’exprimaient différemment devant des inconnus et devant leurs amis. Tout le monde jouait plusieurs rôles et l’hypocrisie angoissée intimement mêlée à un vague sentiment de culpabilité faisait partie intégrante de notre vie. Un bon environnement familial pouvait certes atténuer ce sentiment, et un mauvais l’aggraver, mais nous avions tous fondamentalement peur et nous mentions non seulement à notre entourage mais aussi, à nous-même. Je ne sais pas combien de générations doivent passer pour que nos mauvaises réflexes disparaissent. Aujourd’hui que mon fils est grand, je suis un peu plus optimiste. Lui, il est convaincu qu’il peut façonner sa vie et être maître de son destin, il ne se laisse pas effrayer ou manipuler aussi facilement que nous, héritiers de la génération estropiée de nos parents.

La sortie de Codes-barres a été précédée d’une grande attente et, à l’époque, vous étiez déjà une poétesse reconnue. Il est intéressant de noter que toutes les critiques soulignent la facilité apparente avec laquelle vous avez avec naturel transposé les procédés de votre écriture poétique dans votre écriture en prose. « Que peut bien signifier le fait que Krisztina Tóth est encore poétesse lorsqu’elle écrit des nouvelles ? Qu’elle trouve de beaux mots aux bons endroits ? Certainement pas. La poésie de cette prose réside dans cette capacité à créer une langue où les expressions, les syntagmes, les propositions tissent des structures poétique denses, indissolubles. » (János Szegő, Holmi, juin 2007). Transposer en français cette langue intense, à la fois dépouillée et complexe, poétique et pourtant d’une simplicité rafraîchissante, a dû être une entreprise difficile. Vous avez entretenu une relation étroite avec votre traducteur, Guillaume Métayer ? La question se pose d’autant plus que vous êtes vous-même traductrice (œuvres de Lionel Ray, Lorand Gaspar, Lilane Wouters, Guy Goffette, Alain Bosquet, Anna Gavalda, Carl Norac, Lucien Noullez).

Ecoutez, la traduction est essentiellement une affaire de confiance. Guillaume Métayer est un excellent poète qui possède en outre une grande connaissance de la langue et de la culture hongroises. Naturellement, nous étions en contact et il m’a posé des questions, mais moi, en tant qu’auteur, je dois admettre a priori que le traducteur a le droit de recréer mon œuvre dans une autre langue. Si je suis traduite par un poète dont la voix est reconnue, de mon côté, je n’ai pas d’inquiétude. Nous connaissons notre travail, l’un comme l’autre. Code-barres a été traduit en douze langues, des langues que je ne parle pas. Il y a toujours eu des questions de la part des traducteurs. Il est intéressant qu’elles soient tantôt motivées par des différences culturelles, tantôt par des différences générationnelles. Le seul problème c’est quand il n’y en a pas. Celui qui comprend tout ne comprend rien. A la troisième, quatrième traduction, je savais déjà quels étaient des points problématiques qu’il valait mieux signaler d’avance aux traducteurs et sur lesquels il convenait de joindre quelques explications. Mais l’écrivain ne peut pas contrôler la traduction. Il n’y a pas plus ridicule que l’auteur qui s’enquiert des choix pris par son traducteur, dans des coups de fil nerveux et des e-mails irrités. Comme l’exprime la citation qui figure ci-dessus, je ne voulais pas écrire un texte qui soit beau, mais précis, sec, exempt de nostalgie. Pour moi, dans la poésie tout comme dans la prose, c’est de la précision inquiétante et chirurgicale que naît la beauté.

Krisztina Tóth : Code-barres, Trad. du hongrois par Guillaume Métayer (Editions Gallimard, à paraître en avril 2014)

Interview : Gábor Orbán
Traduction : Gábor Orbán, Anne Veevaert
Photo : László Emmer

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