Carnaval de Béla Hamvas  

2013.09.20.

Véritable roman culte en Hongrie, Carnaval de Béla Hamvas a été traduit en français par Magda Huszár. Nous vous proposons un extrait de sa traduction inédite ainsi que deux extraits de critiques hongroises consacrées à l’original.

« Le grand roman de Béla Hamvas, Carnaval a été publié 35 ans après son écriture (1948-1951). Trente-cinq ans, c’est long, plus long que le passage d’une génération. Carnaval aurait eu suffisamment de temps pour tomber doucement dans l’oubli sans autre forme de procès. Mais le fait que, sans même être publié, il ait survécu sans une égratignure aux différentes conjonctures littéraires, montre sa capacité à résister à l’usure du temps. Les circonstances de cette survie prêtent également à réfléchir.

Béla Hamvas a toujours été entouré d’amis, de fidèles, de disciples, même quand il n’avait aucun espoir d’être publié ou ne pouvait accepter les propositions qui lui étaient faites. Il n’est jamais passé à l’opposition, il n’a pas cherché refuge dans un exil intérieur, ses œuvres n’étaient pas écrites pour rester dans son tiroir ou pour "l’avenir" : un cercle de lecteurs, certes réduit mais toujours impatient de se nourrir de ses idées, attendait ses œuvres. Des légendes circulaient alors sur ses écrits encore inédits mais, pour ceux qui avaient la possibilité de les lire, leur vérité propre se révélait encore plus passionnante que ces légendes. Carnaval, la création la plus volumineuse et la plus aboutie de la période de maturité de l’auteur, faisait partie de ces œuvres. Il avait 51 ans lorsqu’il a entamé son écriture et il l’a achevée à l’âge de 54 ans. Pour cette entreprise, il avait déjà acquis toutes les expériences essentielles et toutes les connaissances qu’apporte un travail intellectuel incessant et acharné. La date à laquelle il s’engage dans cette entreprise ne relève pas du hasard. 1948 sera pour lui une année de crise. Figurant sur la "liste-B", il est renvoyé de la Bibliothèque de la Ville de Budapest ou il travaillait depuis 1927. Il est mis à la retraite avec une indemnité symbolique de deux cent et quelques forints, conséquence des débats artistiques et littéraires qu’il avait lancés, en opposition notamment à György Lukács et son cercle, entre 1945 et 1948. »

Pál Darabos, Karnevál és apokalipszis, Életünk, 1987 / n°9
Traduction : Gábor Orbán et Anne Veevaert


« Le roman décrit d’une manière tout à fait originale l’évolution et la propagation de la folie. Et même si par la suite, j’ai recours à des comparaisons, ce ne seront que de piteuses tentatives pour tant bien que mal mettre en lumière les particularités de l’art de Hamvas. Le roman a ceci de traditionnel qu’il s’inscrit dans une chronologie extérieure : le 19e siècle est suivi par le 20e, la Première Guerre mondiale par une paix confuse, suivie de la Seconde Guerre mondiale ; viennent ensuite les années dîtes du culte de la personnalité. Sa structure est également traditionnelle dans la mesure où ”l’histoire” s’apparente en fait à un récit intimiste : une poignée de protagonistes sont ballottés aux quatre coins du monde et le personnage principal rencontre d’innombrables personnages secondaires. Mais le terme ”histoire”, doit ici réellement être mis entre guillemets, les chapitres dont l’ambiance est déjà très particulière, très différente d’un chapitre à l’autre, sont entrecoupés de réflexions présentées sous forme de dialogues, comme si deux présentateurs commentaient les événements pendant l’entracte en faisant référence aux chapitres suivants ; ces ”discours de rideau”, comme les appelle Hamvas , tournent en ridicule, parodient le texte principal qu’on aurait du mal à considérer comme la représentation ordinaire de la ”réalité”. C’est le raisonnement incomparablement dialectique de l’auteur qui se manifeste à la fois dans les commentaires explicatifs, mettant en doute la légitimité de la forme romanesque, et dans le texte principal lui-même ; le roman n’est rien d’autre que le gigantesque monologue de l’auteur, texte qui se nourrit de texte, un peu à la manière du Mariage (Slub) de Gombrowicz. Tout au long du roman, nous sommes confrontés au foisonnement ludique de l’esprit de Hamvas ; et cet esprit est un puits de savoir : après avoir appris toutes les langues importantes d’Europe et d’Asie, il s’est efforcé ensuite de maîtriser aussi la philosophie et les arts de ces deux continents ; ce roman est né du geste de s’affranchir de cette omniscience : il est tantôt la satire incisive et cruelle de la conscience et de l’âme humaine, tantôt la parodie de toutes les théories possibles (anciennes ou encore à naître), qu’elles relèvent de la pensée rationnelle ou irrationnelle, des religions, des théories de l’esthétique ou de l’existence quotidienne. »

György Spiró, Hamvas Béla: Karnevál, Életünk, 1987 / n°9
Traduction : Gábor Orbán et Anne Veevaert


Carnaval de Béla Hamvas (Extrait)
Traduction du hongrois par Magda Huszár et C. Kotanyi

 

 

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