Interview avec Péter Nádas

2012.02.07.

A l’occasion de la sortie en France des Histoires parallèles de Péter Nádas chez Plon, traduites par Marc Martin et Sophie Aude récompensés par le Prix Nicole Bagarry-Karátson, nous publions des extraits d’une interview que Csaba Károlyi a réalisé avec l’auteur en 2005 pour la revue Élet és Irodalom

Enthousiaste, j’ai lu le nouveau roman de Péter Nádas pendant plus d’un mois. J’ai lu de la même manière Guerre et Paix et l’Homme sans qualités. Une fois la lecture terminée, j’ai voulu en parler à tout le monde mais ce n’était guère possible car à part quelques exemplaires de presse, le livre n’était pas encore disponible cet été. Quand j’ai enfin eu l’occasion de parler avec l’écrivain dans son appartement du quartier du château de Buda, je ne savais pas quelles questions poser. Ce roman n’est pas une lecture facile. En même temps, c’est un livre bouleversant et d’une force rare qui happe son lecteur et ne le lâche plus. La vie littéraire mettra certainement de longues années à digérer cette œuvre de trois volumes mais je suis sûr que c’est une œuvre majeure de notre époque. (...)
 

K.CS : Tu as pris en considération que peu de lecteurs iraient jusqu’au au bout des 1510 pages des Histoires parallèles ? As-tu l’habitude de penser au lecteur en écrivant ?

P.N.: Naturellement, c’est une des obligations de l’emploi. Mais tout le monde est libre de décider quel livre il souhaite terminer ou non. Certains aiment les livres volumineux, d’autres non.
 

K.CS : Moi, je les aime... Les lecteurs de ton nouveau livre vont sans doute le comparer avec le Livres des mémoires....
 

P.N.: Pour peu qu’ils l’aient lu.
 

K.CS : Même s’ils ne l’ont pas lu, ce livre sera un repère.

 

P.N.: Un drôle de repère que je ne connais pas.
 

K.CS : Le Livre des mémoires, tu l’as écrit pendant au moins dix ans mais ce nouveau roman, si mes calculs sont exacts, tu l’as rédigé en vingt ans. Tu as dit un jour l’avoir commencé en 1985.

P.N.: J’ai terminé le livre précédent en avril 1985 et commencé le suivant à l’été 1985. C’était une décision assez folle. Je compte dix-huit ans de travail pour ce livre. Car pendant ces vingt années, il y a eu des pauses importantes. La plus longue en 1993, quand j’ai dû me remettre de mon infarctus. Et naturellement, j’ai écrit d’autres textes (...) L’écriture de Párbeszéd correspond à une pause de six mois, celle du scénario écrit pour András Mész Monory (La belle histoire de la photographie) quatre mois environ. Les essais, articles et conférences ainsi que La mort seul à seul, je les ai écrits le soir, comme un petit boulot. Mais on peut dire qu’à partir de 1995, l’écriture du roman était mon travail principal. Chaque matin, à sept heures et demie ou à huit heures, j’étais derrière mon bureau. Évkönyv représente un arrêt fonctionnel car en 1987 et 1988, j’avais l’impression que l’écriture de romans n’avait plus de sens. Dans la rue, les événements [autour du changement de régime NdT] se sont précipités à une vitesse incroyable, tout y était plus précis, plus intéressant que dans la fiction. Il était difficile de revenir à l’écriture de roman. Finalement, l’infarctus a résolu les problèmes psychiques du romancier. Après avoir été ramené à la vie, je ne doutais plus de pouvoir écrire ou non de la fiction. La grande question de l’écriture de roman est de savoir où commencent et où se terminent les choses. L’expérience de la mort ou plutôt cette malheureuse expérience au seuil de la mort m’a prouvé que la question n’était pas celle-ci. On peut pas vraiment y répondre. Ma biographie ne commence pas avec ma naissance et elle ne se termine pas avec ma mort.
 

K.CS : Tu as mentionné l’œuvre de Plutarque Les vies parallèles en parlant de tes deux grands romans. Dans ton essai Hazatérés, tu l’as mentionné à propos du Livre des mémoires, et dans le cas présent, c’est le titre même qui s’y réfère. N’est-ce pas trompeur ? Les lecteurs peuvent s’attendre à pouvoir comparer les protagonistes comme Alexandre le Grand et Jules César. L’un est grec, l’autre romain mais leurs vies prennent des directions similaires.

P.N.: Pourquoi serait-il trompeur ? J’ai mis en parallèle des phénomènes différents, des époques différentes. Tantôt des lieux, tantôt des événements, tantôt des destins personnels, à des profondeurs et à des degrés de conscience différents. Dans le texte que Plutarque nous a légué, il y a une part considérable de fable, de fiction. Moi, je fabule d’emblée. Il n’empêche, je fais des recherches minutieuses et je lis beaucoup. Disons que j’ai balisé ma fantaisie avec des documents. Et je n’ai pas forcément cherché les mêmes parallélismes. Plutarque a dessiné des lignes de destin élégantes, moi, j’étais plus intéressé par l’emplacement de ces lignes dans l’espace. Si on considère sa méthode comme une équation, on peut dire que la mienne est différente, d’une autre époque et qui aboutit à une autre proposition structurale. La sienne est harmonieuse, la mienne disharmonieuse. Ceux qui se laissent tromper par ces différences n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes.

(...)
 

CS.K.: Tu as dit un jour que le premier des cercles de ce roman serait lié à l’Holocauste. Cependant, dans le livre, il y a très peu d’allusions concrètes. Tu as dit aussi avoir étudié minutieusement les ouvrages dédiés à l’Holocauste. Dans le livre, on n’en trouve pas beaucoup de traces. Pourquoi ce thème a-t-il si peu de place dans le roman malgré l’importance que tu lui accordes ?

 

P.N.: A mon sens, il y occupe beaucoup de place. J’ai demandé une fois à Imre Kertész (il était très difficile de poser cette question : d’instinct, je la lui ai posé à un moment où il n’avait pas la possibilité de tergiverser) si quelqu’un qui n’a pas vécu le massacre des Juifs d’Europe, ou qui, pour ainsi dire, n’a pas vécu l’assassinat de Dieu, a le droit d’écrire sur ce thème ? C’est une question très importante mais je vois que tu es étonné aussi. Quoi que touche le romancier, ça deviendra romanesque. Je ne peux pas traiter de façon romanesque un phénomène totalement dépourvu de caractère romanesque. Dans certains cas, la fantaisie de l’écrivain ne peut rien y faire. La fiction est une chose très importante car nous nous laissons tous porter par notre imagination mais il y a des thèmes dont on ne peut pas s’approcher à l’aide de l’imagination. L’Holocauste n’est pas le seul, la mort ou le meurtre en font également partie. La relation avec son enfant ne peut pas être non plus un sujet d’imagination. Je me suis donc demandé si je pouvais aborder ce thème avec mon imagination car je ne voulais pas l’omettre du roman. Je l’ai omis du Livre des mémoires car je n’avais pas assez de force pour y inclure une forme supplémentaire de dictature. Le stalinisme, le rákosisme et le kádárisme suffisaient amplement. Je n’ai plus cette excuse aujourd’hui. Il ne peut y avoir qu’une seule réponse : celui qui ne l’a pas vécu n’a pas le droit d’écrire dessus. J’ai posé la question à Imre à l’aéroport de Francfort, en descendant du bus, sur le tarmac, parmi des avions vrombissants. Je lui ai crié : « Imre, celui qui ne l’a pas vécu peut-il écrire sur l’Holocauste ? ». Il m’a regardé avec son sourire serein habituel et m’a répondu en criant : « Oui, naturellement, pourquoi pas ? ». Ce qui signifiait clairement que non. Cette réponse relevait de sa politesse, de sa prévenance, de sa sagesse. J’ai tranquillement pris note de cette réponse, de toute façon tout était presque terminé, je posais juste la question pour vérifier. Vu que je ne m’attendais pas à autre réponse, je n’avais écrit que des choses pouvant être vérifiées, je n’avais pas laissé libre cours à mon imagination. (...) Je n’ai pas inventé de scènes, tout au plus des mots, des dialogues, des descriptions. La tentative d’éliminer les Juifs d’Europe est un acte historique chargé de signification, j’ai simplement essayé d’analyser, de comprendre cette masse de signification. Ce qui a des conséquences anthropologiques graves pour le roman.

(...)
 

CS.K.: Quand tu as dû prononcer ton discours inaugural à l’Académie hongroise des Sciences en tant que membre de l’Académie Széchenyi des Arts, tu as lu un extrait de la grande scène d’amour de ce roman. La scène au lit avec Ágost et Gyöngyvér est le dernier chapitre du premier tome. Elle fait environ 120 pages et continue même dans les chapitres suivants. Ton choix relevait en partie de la provocation ?

P.N.: Oui, bien évidemment. Même si le texte lui-même n’y était pour rien. Pendant un certain temps, Miklós Mészöly a été le président de cette académie. Pour une raison inconnue, il jugeait important qu’Esterházy et moi en soyons membres. J’ai repoussé pendant des années l’écriture de ce discours inaugural car tout cet académisme me paraît un peu ridicule. Les académies savantes aussi. Quand j’ai écrit la scène d’amour, j’ai pensé que c’était le texte idéal pour me présenter  à l’Académie dont le secrétaire fut jadis János Arany. Au cours de la lecture, je me suis rendu compte que ça n’était pas si évident que ça. Ce n’était pas une lecture sans problème. Je supportais mal ma propre voix résonnant dans les haut-parleurs. Mais ce n’était sans doute rien par rapport aux auditeurs qui devaient me supporter. Un grand silence muet. Le soleil inonde la salle, la climatisation est en panne. Mais en fin de compte, c’est moi, c’est mon travail.
 

CS.K.: Cela me plait beaucoup dans tes romans que les personnages soient toujours présents physiquement. Leur corps communique/signale toujours quelque chose, pas seulement leurs désirs sexuels mais tout le reste tout comme dans la vie réelle. Cependant, beaucoup de gens ne comprennent pas pourquoi cette dimension corporelle doit être si forte.

P.N.: Elle ne doit pas l’être mais chez moi, elle l’est. Point barre.
 

CS.K.: On dit souvent que la littérature hongroise est extrêmement prude, qu’il lui manque des textes que les auteurs ont préféré refouler. Toi aussi, tu as l’habitude de dire que les correspondances de Móricz en disent davantage sur la relation amoureuse que ses romans car où tout est plus schématique. Attila József et Sándor Weöres étaient des exceptions.

P.N.: Aujourd’hui, la poésie de László Lator et d’Ádám Nádasdy ainsi que plusieurs livres de Péter Esterházy ont changé la donne.
 

CS.K.: Ottó Orbán, Krisztina Tóth, András Pályi.

 

P.N.: Ou les poèmes vraiment importants de György Petri. C’est une découverte surprenante mais le corps continue en dessous de la tête. Si pendant des siècles, on a dû garder le silence sur le corps et les fonctions corporelles, on a sans doute tu un tas d’autres choses aussi. C’est cela qui nous rend vraiment vulnérables. L’ignorance et l’inconscience sont réellement dangereuses. La réflexion n’a jamais tué personne mais la violence si. La bêtise médicale aussi. Et le viol a également tué pas mal de gens. Il n’empêche, une œuvre traitant de la sensualité et de la digestion peut facilement être kitsch. Et les mots « con » et « bite » ne sont pas garants du chef-d’œuvre. En ce qui concerne le vocabulaire, c’est le constat de Bartók qui fait foi. Il s’est confronté à la question car il recueillait des chansons populaires d’où le « con » n’était pas absent. Le problème ne découle pas du mot mais de l’impureté de la fantaisie petit-bourgeoise. Le mot « pina » (‘con’), chaque Hongrois l’a dit et le dira. S’il ne l’a pas dit, il l’a pensé. Alors, où est le problème ? Dites-moi que devrais-je faire de ce mot ? Où le faire disparaître ? Je serais pornographe si je vendais ces mots sous cellophane pour qu’ils ne soient pas abîmés par la masturbation et que le cher acheteur petit-bourgeois puisse l’utiliser à plusieurs reprises dans sa solitude bien méritée.

(...)
 

CS.K.: Le fils narratifs hongrois et allemand sont liés par plusieurs motifs. Par exemple par celui du meurtre du père. (...) Pourquoi as-tu besoin d’avoir un fil allemand aussi ? C’était le cas dans le Livres des mémoires et c’est le cas ici dans une forme plus fragmentée, plus relâchée. Pourquoi ce contraste ou ce contrôle ?

 

P.N.: Il est difficile de répondre à cette question. Brusquement, il me vient à l’esprit que c’est parce que László Németh a traduit de l’allemand toutes ses expression racistes. Il les considérait très hongroises tout comme lui-même il devait pourtant bien savoir qu’il n’existait pas de concept hongrois correspondant. C’était un grand polyglotte. C’est ainsi que les racistes hongrois ont adopté les concepts de leurs confrères allemands et français même s’ils l’ignorent encore aujourd’hui. Tout comme l’ancêtre des racistes hongrois, Istóczy avec qui mon arrière-grand-père se bagarrait au parlement et qui a emprunté l’idée de son parti antisémite aux Allemands. Ce qui n’est pas une grande surprise car le hongrois n’est devenu la langue des villes que dans la première moitié du XIXe siècle tandis que la langue des métiers est restée  la langue des métiers est restée l’allemand jusqu’à l’effondrement de la monarchie. Notre attachement à l’histoire et l’histoire des mentalités allemandes ne peut pas être mis en doute. L’administration ou l’éducation n’ont pas de procédés ou de système proprement hongrois, même aujourd’hui, ils sont plus proches de la logistique monarchique et indirectement de l’allemande que de l’anglaise et de la française. Donc, je ne comprends même pas pourquoi la question se pose.
 

CS.K.: Je connais quand même de nombreux romans hongrois sans fil allemand.

P.N.: D’accord, je regarde de près les univers superposés, c’est ma manie. L’histoire de la Hongrie depuis 1989 démontre encore plus clairement qu’on ne vit pas dans la zone d’influence francophone ou anglo-saxonne. Que ça nous plaise ou non. Moi, j’ai commencé à apprendre le français dans mon enfance car dans ma famille on parlait français, tout comme l’allemand ce qui était très habituel chez les anciens bourgeois de Pest. Mais mes intérêts intellectuels m’ont dirigé vers l’allemand. La littérature allemande m’a pris, m’a englouti. Ma francophilie s’est tue pour un moment. La question de l’attachement à la culture française s’est posée à plusieurs reprises depuis Ferenc Rákóczi jusqu’à nos jours mais en vain. Les rêves d’Ady n’étaient que des chimères. On ne peut pas ignorer un fait géographique.
 

CS.K.: Le roman embrasse l’histoire de la société hongroise des années 1930 aux années 1960, avec au centre la Deuxième guerre mondiale. En fin de compte, on se demande ce que tu ignores de l’histoire de cette société ? Il semble que tu saches tout ce qui est important sur chaque couche de la société. Tu connais aussi bien le comportement du professeur Lippay-Lehr, un intellectuel qui a léché le cul de tous les gouvernements, que le destin de Gyöngyvér Mózes, l’enfant adoptée qu’on enferme la nuit au poulailler (...). Les dandys travaillant pour le renseignement militaire te sont aussi familiers que le marchand de bois juif provincial, les dames du monde coincées en Hongrie sous la dictature de Rákósi, les prolétaires devenus secrétaires personnels du Premier ministre, les garçons de cabine des bains Gellért et Lukács ou les cantonniers tsiganes. (…) Une dernière chose encore : que conseilles-tu aux pères d’aujourd’hui, comment doivent-ils élever leurs enfants ?
 

P.N.: Qu’ils ne mentent pas. Qu’ils ne transmettent pas leurs mensonges héroïques et charitables hérités de leurs propres pères. Qu’ils séparent enfin les sagesses de terrains de foot et de champs de bataille de leur libido. Ça sera bénéfique pour eux aussi. De toute façon, le monde vit de grandes mutations, d’une société patriarcale il se métamorphose en société matriarcale.

Csaba Károlyi, Mindig más történik
Élet és Irodalom, 4 novembre 2005
Traduction : Gábor Orbán  

 

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