Interview avec Clara Royer
Par Johnatan Joly

2011.06.29.

Traductrice du hongrois, récompensée par le Prix Bagarry-Karátson pour Miséricorde (Irgalom) de Pap Károly, Clara Royer signe avec Csillag (Pierre-Guillaume de Roux, 2001) son premier roman.

Comment expliquez-vous qu’avec le titre Csillag ("Etoile" en français) beaucoup de Hongrois de Paris cherchent à vous contacter ?


En général, ils veulent davantage me parler de mes origines hongroises que du livre, ou me demander des services de traduction ! J’en suis quand même très heureuse, même si je n’ai pas vraiment écrit le roman pour les Hongrois francophones, c’est rare de pouvoir réunir les publics à qui l’on a envie de parler. 

Vous avez pris un vrai risque en choisissant un tel titre.

C’est vrai. Choisir un titre en hongrois, c’est franchement un défi : si les gens ne savent pas le lire, n’en connaissent pas la prononciation, le mot « csillag » n’est pas très joli. Moi je le trouve magnifique, maintenant c’est une simple question d’oreille ou d’habitude. Mais après tout, tant mieux, si cela dérange c’est une bonne chose. Bien sûr, si on passe sur le livre parce que le titre est trop compliqué, c’est embêtant, et je pense d’ailleurs que c’est très facile de choisir cette option. Mais je le savais quand je l’ai choisi. De toute façon, c’est l’histoire qui a choisi le titre. 

Avec le personnage d’Antal vous donnez beaucoup d’informations historiques sur la Hongrie, était-ce important pour vous ? 

C’est commandé par sa personnalité : ce personnage devait être l’oracle raté, celui qui sait tout sur tout mais dont le savoir devient inutile ; d’autre part, s’il y a quête d’identité, il y a forcement de l’Histoire. J’en suis tellement persuadée que c’est la raison pour laquelle je n’ai jamais choisi entre histoire et littérature. Ces deux éléments sont d’ailleurs très liés en Hongrie et dans le reste de l’Europe centrale. 

Parlez-nous de vos origines hongroises, qu’est-ce qui vous a poussée vers l’étude de la Hongrie ? Y -a-t-il eu un déclic ?

Dès l’âge de quinze ans, j’ai commencé à être attirée par la langue hongroise ; j’ai été particulièrement troublée en lisant un recueil de nouvelles de John Irving, La Fiancée imaginaire. L’une d’elles racontait l’histoire de deux étudiants qui inventaient un langage secret ; le narrateur se rendait compte à la fin que c’était du hongrois. C’était bel et bien une langue trésor, enfouie, pour moi. C’est pour ça que je voulais la connaître. 

Chez vous il n’y avait donc pas de littérature hongroise dans la bibliothèque. 

Non. Et puis à vingt ans j’ai été curieuse. J’ai lu en une nuit Les Braises de Sándor Márai ; j’ai lu ensuite Anna la douce de Dezső Kosztolányi, et j’ai trouvé cette littérature vraiment puissante ; après j’ai découvert Imre Kertész et là ça a fait tout exploser et je me suis dit : je veux faire ça, je veux lire ça, je veux aller là-bas.

Pouvez-vous nous parler de votre premier contact avec Budapest en 2003 lors de votre maîtrise ? 

Je suis arrivée le 10 février 2003. Il y avait de la neige partout sur fond de ciel bleu, c’était magnifique ! J’ai passé ma première journée sans comprendre grand-chose, mais je ne me sentais pas perdue pour autant et les quinze premiers jours, j’avais des frissons le matin rien qu’à l’idée de me savoir là. 
En ce qui concerne la littérature, je connaissais déjà des auteurs comme Attila József, Gyula Illyés ou encore Tibor Déry, pour avoir un peu traînée dans la bibliothèque de l’Institut hongrois de Paris. J’étais aussi allée fouiner dans les petits mais assez bon rayons de littérature hongroise qu’il peut y avoir dans les librairies du Vème arrondissement. 

La Hongrie était votre premier contact avec l’Europe centrale ? 

Non, j’avais déjà passé une semaine à Prague mais sans ressentir les mêmes émotions qu’à Budapest. Et malgré le fait que je travaille désormais beaucoup avec des tchéquisants, je n’ai pas encore ressenti le besoin d’y retourner. En revanche, j’ai investi ensuite la Slovaquie, j’ai vécu quasiment huit mois à Bratislava, le slovaque est la deuxième langue de la région que j’ai apprise étant donné que je ne parle pas l’allemand et je l’aime beaucoup… 

Avec ces éléments de comparaisons, pouvez-vous dégager des spécificités littéraires entre tous ces pays ? 

C’est une question qui vient à rebours de mon évolution de ces dernières années. Au début de mes études j’étais très hungaro-hongroise, je me suis petit à petit « démagyarocentrée » et j’ai commencé à prendre en compte la région. En allant à Varsovie, donc plus à l’Est, j’ai compris que les pays du Danube avaient une unité, de Bratislava à Zagreb. Je ne peux donc pas répondre à la question sur la spécificité, et les Hongrois mettent leurs particularités tellement en avant que du coup, ça m’intéresse moins – le travail est déjà fait. Ce qui m’intéresse, c’est l’universalité de la culture hongroise, les ponts qu’elle a créés avec les autres, et dans son perpétuel mouvement de balancier entre la littérature « garde-meuble des valeurs nationales » et celle qui veut toucher le monde entier, je suis du côté de cette dernière.


Revenons à des questions plus terre à terre : Comment s’est passé votre apprentissage du hongrois ? 

Pour moi, la mauvaise réputation du hongrois est totalement fabriquée, les langues comme le slave, avec des féminins, des masculins et des neutres, sont pour moi autrement plus ardues. Il faut reconnaître la difficulté du vocabulaire mais la grammaire est quant à elle d’une grande simplicité. 
J’ai commencé à apprendre à l’Institut hongrois sachant que j’allais en Hongrie un an plus tard. Et puis ça n’allait pas assez vite à mon goût, j’ai pris un professeur particulier, qui est devenu comme un frère pour moi. C’est un ami formidable mais un piteux professeur. Nous avons traduit Le Testamentde Villon revu par György Faludy. Alors, je savais dire « tour d’ivoire », « velours » mais pas « J’ai faim » ! J’ai donc mis beaucoup plus de temps à parler le hongrois qu’à le lire. Par ailleurs, la langue étant très poétique, je ne serais pas capable d’écrire en hongrois. Si j’aime m’amuser avec ses mots, ce n’est jamais du travail. Le hongrois possède une telle élasticité, quelque chose de cymbalique, on dirait une langue très primitive sur laquelle on aurait rajouté des harmonies, ça se sent surtout en lisant la poésie. 

Votre sujet de thèse, sur les écrivains juifs de Hongrie, Transylvanie et Slovaquie dans l’entre-deux-guerres, peut étonner. Qu’est-ce qui les distinguent des autres écrivains dans un pays où ils sont très bien assimilés ?

C’est vrai que la Hongrie est le seul pays de l’ancien bloc soviétique où il est resté une vraie communauté juive. Et là, la Hongrie présente une spécificité qui me paraît évidente, aujourd’hui, par le nombre, par l’importance culturelle et intellectuelle que cette communauté continue de jouer. À mes yeux, la littérature hongroise est riche par sa capacité extraordinaire à avoir accueilli les auteurs de tous bords : Ferenc Herczeg n’est pas Magyar, c’est un Souabe, Milán Füst est Juif. Ce qui est vrai pour ces auteurs du XXe siècle l’est aussi pour ceux du XIXe siècle. Ferenc Toldy est un Allemand qui a vécu un ou deux ans dans une famille pour apprendre le hongrois et s’en est pris de passion, je trouve ça génial ! Pour moi, la littérature hongroise se définit par ce melting-pot des origines. Il suffit d’avoir envie de la faire pousser comme une plante ou de la vénérer comme une amante. J’avais un peu discuté avec János Kőbányai, le patron de Múlt és Jövő, une revue juive-hongroise importante en Hongrie et créée en 1988, lui pense qu’il y a une spécificité de la littérature juive-hongroise. Pour ma part, après quatre ans de recherche sur un corpus réduit bien évidemment, je fais le constat inverse. Je suis partie d’un groupe d’écrivains juifs hongrois en fonction de leurs origines, pour finalement écrire une histoire de la littérature hongroise. Dans l’entre-deux-guerres spécifiquement, c’est une littérature où s’épanouit la quête d’identité. Bien sûr, les conditions socioculturelles des écrivains juifs participent de cet essor du concept identitaire, mais il touche tous les écrivains hongrois de l’époque, obsédés par la question : qu’est-ce qu’un Hongrois ? Il n’y a donc pas vraiment de littérature juive hongroise, il y a une littérature en langue hongroise tressée par les voix des uns et des autres.

Du coup, les velléités révisionnistes ne se retrouvent-elles pas dans la littérature juive de Hongrie ? 

Non. J’ai suivi les héritiers de Nyugat, les « urbains », et même les auteurs autour d’Illyès ou László Németh notamment. Ces derniers, sont des écrivains qui rêvent d’une Confédération danubienne, qui ont un vrai projet fédérateur. 
Parmi les auteurs que j’ai étudiés, et qui tournent autour des mêmes cercles littéraires et des mêmes maisons d’édition, il n’y a pas de révisionnisme des frontières. D’ailleurs, à Cluj à la même époque, on assiste à la naissance et à l’épanouissement d’une littérature régionale, notamment dans les années 1920 et au début des années 1930. Il y a une vraie littérature identitaire partout dans la région. En Voïvodine, par exemple, la revue Kalangya fondée au milieu des années 1920, voudrait mettre en place un triangle avec la Transylvanie et la Slovaquie, pour mieux contourner Budapest ! Dans cette revue on ne cesse de traduire en hongrois des auteurs serbes, bosniaques, croates, slovènes, de se réjouir des réunions du P.E.N. Club ; ce qui prouve bien que les élites littéraires sont capables de très belles choses, de très belles pensées. 

Pourquoi avoir choisi comme première traduction Károly Pap ? 

J’en suis tombée amoureuse. Pour moi il s’inscrit dans la lignée de Kafka et de Schulz, ça a été une vraie rencontre et une vraie découverte. Tout ce qu’il écrit sur l’enfance me touche immensément. Il y a d’un côté une judéité très forte et d’un autre une universalité incontestable, et je pense qu’on ne retrouve ça que chez les très grands. Ses nouvelles vont sortir en novembre chez le même éditeur que Csillag. Mais quel travail que de « désenterrer » un aussi grand écrivain mort à Bergen-Belsen !

Comment avez-vous abordé cette expérience de la traduction ? 

J’ai tout fait relire à mon amie Anikó Kiss et on a « discutaillé » des heures. Ce fut une expérience de traduction merveilleuse, sans elle je n’aurais jamais pu être traductrice. Il y a aussi une deuxième personne qui m’a beaucoup aidée, Julien Hervier, qui est un traducteur de l’allemand. Il était dans le jury du prix Bagarry-Karátson et m’a proposé de parler de ma traduction. Grâce à eux, aujourd’hui je me débrouille seule. Mais ça m’arrive d’appeler encore Anikó, car bien que je ne sois pas obsédée par les questions de traduction/trahison, il faut savoir respecter le style d’un auteur. 

Pour finir, quel est votre écrivain hongrois préféré ? Imre Kertész?

Non, ce sont les trois « K » : Kosztolányi, Krúdy, Karinthy et après bien sûr il y a Kertész, mais je le mets à part. Kertész c’est l’écrivain vivant que j’aime le plus au monde. Je ne suis ni une survivante, ni un témoin, mais quand j’ai lu le Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas j’ai raté le train de colère et de rage parce que j’étais en train de le terminer. Il n’y a pas tant d’écrivains que ça qui ont réussi à me mettre hors de moi, sinon, Dostoïevski, Virginia Woolf et Imre Kertész.

Interview avec l'auteur sur France Culture

Interview dans Le Monde du 17 juin 2011

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