Imre Kertész, Journal de Galère, traduit du hongrois par Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba, Arles, Actes Sud, 2010. 

2011.02.15.

Présenté par Luba Jurgenson, de l’Université de Paris IV La Sorbonne et du CIRCE, à l’occasion des « palabres centre-européennes » du 8 février 2011 à l’Institut hongrois de Paris.

Résumé de Johnatan Joly. 

Né à Budapest le 9 novembre 1929, issu d’une famille juive modeste, il est déporté à 15 ans passant par les camps d’Auschwitz et de Buchenwald. Il retourne en Hongrie en 1945, seul, tous les membres de sa famille ayant disparu. Il débute une carrière journalistique en 1948, avant d’être licencié 3 ans plus tard, après que les communistes aient fait de son journal l’organe officiel du Parti. Suite à cela, il travaille dans une usine et au service de presse du ministère de l’Industrie. Il entame ses activités littéraires par la traduction d’œuvres de Nietzsche, Freud ou Canetti qui influenceront bientôt son travail d’écrivain. C’est à la fin des années 1950 qu’il commence à écrire, d’abord des comédies musicales « alimentaires », puis des œuvres autobiographiques sur son expérience concentrationnaire, celle d’un homme à qui ont a « refusé le statut d'être humain ». Dans son premier livre Être sans destin, paru en 1975, il se confronte à l’indicible avec ironie et distance. Tenu à l’écart par le régime communiste pour qui la Shoah n’existe pas, ce n’est qu’après une réédition en 1985, qu’il rencontre le succès et devient un témoin de l’Holocauste. En 2002, il reçoit le Prix Nobel de littérature « pour une œuvre qui dresse l'expérience fragile de l'individu contre l'arbitraire barbare de l'Histoire ».
 

Journal de Galère est une chronique fictive s’étalant de 1961 à 1991 et vient compléter son œuvre testimoniale non fictive, L’Holocauste comme culture. Discours et essais (1993) ou Dossier K (2006). Dans le titre, d’abord, on entend ses influences en tant qu’écrivain et témoin. En effet, l’utilisation du terme galère renvoi ici à la réplique fameuse : « Mais que diable allait-il faire dans cette galère ? » des Fourberies de Scapin de Molière ainsi qu’à l’aphorisme d’Albert Camus : « Tout artiste aujourd’hui est embarqué dans la galère de son temps ». La galère de Kertész, c’est bien sûr la vie.

On découvre ce journal comme on arpente un laboratoire, les monologues intérieurs se mêlant à un ensemble de documents épars. De ce maelstrom, il parvient presque à constituer une intrigue, dont les éléments sont éparpillés le long d’un parcours non chronologique, d’une promenade dans son œuvre. On se retrouve dans les coulisses d’un théâtre, Kertész nous propose d’entrer dans ses livres, on reconnaît des voies déjà entendu dans Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas (1990) ou ailleurs. Il s’agit donc d’un journal polyphonique, celui d’un écrivain pas celui d’un homme, un journal non-intime en somme. Il y lit d’ailleurs des extraits de journaux de ses pairs, au premier rang desquels Gustave Flaubert, Albert Camus ou Sándor Márai. Il va y puiser des citations, opérant ainsi une mise en abîme de son propre travail, de sa propre expérience.

Dans cet ouvrage Kertész réfléchit sur la vie, le texte peut se lire dans n’importe quel sens, il est en fait un enchaînement d’aphorismes, une énumération quasi anarchique de réflexions qui débute dans les années 1960, mais qui s’acheminent toutes vers un seul et même point : Auschwitz. Si c’est avant tout une œuvre de témoignage, il s’agit aussi d’une œuvre identitaire, l’expérience de la persécution lui a permis de circonscrire l’étrangeté qu’il a face à la vie conférant, par là même, une dimension dialogique à son Journal de Galère.

Il montre également une facette inattendue en s’interrogeant sur la religion, alors qu’il est profondément athée. À bien des égards son journal est blasphématoire, celui d’un iconoclaste, pourtant et pour la première fois, il semble capable de conférer une place à Dieu, le laissant entendre de façon très kertészienne : « Si Dieu est mort, qui vivra le dernier ? »

Différents thèmes sont donc au cœur du journal dont la judéité et le rapport à Dieu mais aussi le totalitarisme dans son rapport à la liberté et à l’esclavage des hommes. Déjà présent dans son ouvrage L’Holocauste comme culture, ce thème revient sans cesse et Kerthész n’hésite pas à comparer le régime nazi avec le stalinisme. De facto, il porte son expérience au-delà de l’individuel pour en faire une expérience plus universelle, celle de l’esclavage.

Le dernier thème est pour le moins inattendu dans un tel ouvrage, il s’agit du bonheur. Dès son premier livre, Être sans Destin, il affirmait qu’il y avait des moments de bonheur dans les camps. Cette association a suscité des colloques, des débats et même inspirée des sujets de recherche. Dans Journal de Galère, Kertész explicite son propos et en fait un concept esthétique. Pour lui, cela coïncide avec la recherche du bonheur de l’homme lors du passage à l’âge adulte, sa quête goethéenne par l’artiste et surtout, ce bonheur éclot dans la mesure où les camps fournissent de la matière à l’œuvre. Il est heureux de livrer cette réflexion a posteriori, qui participe d’une construction littéraire et restitue l’expérience et la place du témoin dans la culture européenne.

« Dire avec bonheur la douleur », car il l’écrit, en fait de la littérature, la transforme en œuvre d’art.

 

 

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