Tibor Déry, Niki, L’Histoire d’un chien - Note de lecture de Johnatan Joly 

2011.02.03.

Traduit de l'hongrois par Imre Laszlo
Postface László F. Földényi
Editions Circé, 2010 

L’œuvre de Tibor Déry est variée, débutant par l’expressionisme et le surréalisme, dont le ton incisif et ironique rappelle Franz Kafka ou Thomas Mann, il s’attèle ensuite à la recherche de réponses aux questions socialistes par le biais de grands romans très appréciés par le Parti. Rapidement pourtant, l’auteur à succès semble touché par un certain désenchantement et son roman La Réponse (1952) met un terme à sa quête zolienne de décrire la totalité de la réalité sociale. Ainsi, ses ouvrages, sans perdre leur fonction analytique et appréciative qui font passer l’action et les personnages au second plan, se veulent désormais plus léger en apparence. Dans sa nouvelle Niki en 1955, Déry introduit de l’humour et du grotesque dans le récit et laisse entrevoir un changement radical dans son travail. Après avoir cherché à dépeindre les tribulations d’une société hongroise vouée au dépérissement et à qui le socialisme devait montrer la voie (notamment dans La Phrase inachevée en 1947), il lui préfère une société chargée des restes du passé mais qui veut se régénérer et conserver son intégrité. Il est donc raisonnable d’affirmer que Niki est une œuvre de remise en question, celle d’un déçu du socialisme stalinien.


Le couple Ancsa, communiste convaincu, lui directeur d’usine, elle propagandiste, vient de perdre son unique fils sur le champ de bataille. C’est le moment que choisi la chienne de leur voisin pour entrer dans leur vie et ne plus jamais en sortir. Déry en profite pour décrire une sorte d’essence de l’amour qui vaudrait pour toutes les espèces : « Ainsi, le terrain dont une passion a besoin pour se développer est-il trouvé. D’ailleurs l’amour ne saurait tenir compte du mérite, sous peine de devenir un marché. » Ancsa est piégé par la chienne, contraint de l’aimer. Elle va donc suivre le couple à Budapest où le mari travaille et assister à la lente dégradation des conditions de vie dans la capitale, à la descente aux enfers de son maître (qui se retrouve en prison du jour au lendemain sans explications) et accompagner madame Ancsa dans sa douleur. Au travers de ce parcours chaotique, la puissance des sentiments apparaît comme démultipliée, et la chienne agit comme un catalyseur du sentiment amoureux. On découvre attendrit, son dévouement, sa fidélité, son angoisse, sa peur ; sa passion.

 

Niki est donc un roman sur la vie, Déry veut décrire l’humanité et non plus un modèle sociétal idéal. Il veut saisir l’homme tel qu’il est, avec ses défauts, ses erreurs, ses manquements, et surtout son amour. Mélangeant habilement les registres, tantôt didactique – Déry nous interpelle tout au long du récit pour expliciter son propos, nous montrer en quoi cet épisode de la vie de la chienne est une leçon à retenir, à la façon d’une morale de conte – tantôt ironique, sérieux ou sentimental, la nouvelle est avant tout une histoire simple, presque simpliste, d’une bête qui se prend d’affection pour ses maîtres. Mais l’œuvre est également et peut-être avant tout une œuvre politique, qui entend souligner les affres de la dictature et du culte de la personnalité. En effet, l’histoire d’un chien est aussi celle de la soviétisation de la Hongrie, Nikki arrivant dans sa nouvelle famille en 1948 et mourant en 1955. Tibor Déry décrit donc l’une des périodes les plus noires de l’histoire de la Hongrie à travers les yeux d’un fox terrier, qui assiste incrédule aux sclérosassions d’une société. Son seul pouvoir réside dans l’amour inconditionnel qu’il porte à ses maîtres et devient, au fil des pages, le garant de leurs âmes en proie à un communisme qui oublie l’homme.

 

Pour appuyer son propos, Déry opère un jeu de miroir entre la liberté et l’amour. Non sans un certain détachement et toujours avec humour, comme pour palier à l’impuissance de l’homme face à son environnement, il s’amuse à mettre en parallèle ces deux thèmes. Il se questionne sur la liberté via l’enfermement physique de son héros et la dépression de sa chienne qui en découle, victime de « la maladie des cœurs brisés ». Il entend prouver que « l’absurdité humaine peut anéantir jusqu’à la liberté animale », comme le souligne très justement László F. Földényi dans la postface de cette édition française. Ainsi, dans un monde en proie aux pires vicissitudes, l’amour demeure le seul espoir de salut pour l’homme privé de liberté. Déry s’attache à décrire ses étapes, son processus dans le détail ; la relation du chien avec ses maîtres est un moyen de mettre en lumière sa force, qui au-delà de toutes considérations rationnelles, l’emporte toujours. Pour lui, le sentiment amoureux est donc totalitaire. Une fois sous son emprise, l’homme perd son libre arbitre, il n’est plus maître de lui-même : « Il n’existe pas de dictature plus féroce ni plus sournoise que l’amour ». Tout au long du récit, Déry file sa métaphore, il compare par exemple l’égoïsme amoureux aux manœuvres politiciennes : « Le propre de l’homme est d’attendre davantage d’autrui que de soi-même. […] Plus encore, il arrive parfois aux hommes d’État expérimentés et intelligents d’imposer au peuple des choses qu’ils n’accepteraient pas de bon cœur. »

 

Comme on le voit, l’auteur enchaîne les allusions à peine voilées, alors même qu’à cette époque le lecteur a pris l’habitude de lire entre les lignes, les artistes muselés par le régime ne pouvant se permettre d’énoncer clairement leurs idées. Déry n’échappe pas à cette règle, mais s’il y a bel et bien une double lecture dans son récit, elle saute aux yeux plus qu’elle ne se devine, comme le montre bien ces quelques nouveaux exemples : « Mais que dire des contraintes inexpliquées », « La foule était toute prête à laisser exploser une colère depuis trop longtemps contenue » ou encore « Le fait qu’elle acceptait sans mot dire l’assistance offerte prouvait également l’affaiblissement de sa capacité de résistance ». Il tourne aussi en dérision le contrôle exagéré en lançant de ci de là quelques piques : « Si nous avions le moindre penchant à la satire » ou « Cette dernière précision nous sert […] à exprimer notre opinion toujours réservée. »

 

Cette liberté de ton s’explique en partie par le contexte d’écriture, Déry écrit en 1955, période durant laquelle les Soviétiques atténuent leur répression artistique, quelques mois avant l’insurrection populaire. De ce fait, il se sent sans doute plus libre et n’hésite pas à se moquer ouvertement du régime et plus précisément des hommes qui le composent. Il allie d’ailleurs la parole aux actes puisqu’il devient un des chefs de la révolte des écrivains qui annonce les événements d’octobre 1956. Condamné à neuf ans de prison, mais libéré en 1960, il publie, en 1966, l'Excommunicateur, qui exprime le scepticisme de l'homme révolté déçu par l'action politique.
 

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