« Il n’y a plus rien nulle part » - interview avec László Krasznahorkai

2010.11.11.

A l’occasion de la parution en France du roman Au nord par une montagne, au sud par un lac, à l'ouest par les chemins, à l'est par un cours d'eau, nous présentons des extraits de l’interview  réalisée par les collaborateurs du site littéraire Litera en 2002 avec László Krasznahorkai chez lui, à Pilisszentlászló.

Tibor Keresztury et Judit Székely, Litera, 19 décembre 2002
Traduction : Sophie Horvath

Litera : (…) Bien que cette maison de Pilisszentlàszlo soit bien réelle, on se représente toujours que tu n’es pas chez toi… (…)


Krasznahorkai László : (…) C’est parce que je ne suis en effet pas souvent chez moi (…) Mais il y a encore une autre raison à ce ne-pas–être-chez-soi. Je ne trouve pas ma place en Hongrie. Je m’exile souvent n’importe où d’Amérique jusqu’en Asie, pour ne pas être ici, vraiment, pour ne surtout pas être à la maison, ce qui, à l’inverse, entraîne inévitablement que je reviens de mes errances généralement abattu, encore plus solitaire, encore et toujours déçu et désabusé. Car il n’y a pas d’endroit au monde, dont un individu de mon espèce ne revienne abattu, désappointé et désabusé. Et ce qui est pire, et qui découle de ce qui précède, c’est que nos aspirations n’ont plus aucun sens, car lentement, après bien des années de pérégrinations acharnées, quelque chose me chuchote de façon toujours plus insistante : il n’y a plus d’endroit où il vaudrait la peine de désirer se rendre. Qu’il n’y a plus rien nulle part. Ici, donc, une attirance négative, à l’étranger, une répulsion positive. Et si tout cela pouvait sembler n’être qu’une transformation récente dans ma vie, j’ajouterai immédiatement : que ce n’est pas seulement maintenant que je ne trouve pas ma place ici, je ne la trouvais pas non plus auparavant. (…)
 

Litera : Dans ces circonstances qu’est-ce que la littérature pour toi au juste? Que signifient les livres? A l’évidence pas une échappatoire, puisque l’écriture ne fonctionne pas pour toi comme récit de salut personnel. Alors, disons une des plus douces formes de la résistance ? Ou son rôle est-il de donner des repères ?

Krasznahorkai László : Lorsque j’ai enfin réussi à formuler pleinement mon point de vue, mon interlocuteur, à quelqu’endroit du monde où je me trouve, me fait remarquer : monsieur, si vous donnez une image aussi sombre du monde, pourquoi écrivez-vous? Plus subtilement, ce qu’il veut savoir, c’est pourquoi je ne me tire pas immédiatement, sur place, une balle dans la tête, voire : pourquoi ne l’ai-je pas fait plus tôt ? Je suis assez sûr que si le facteur somme toute légèrement dérangeant que je représente dans la littérature venait subitement à disparaître, cela provoquerait une certaine satisfaction dans un petit cercle, et c’est d’ailleurs ce qui se passera inévitablement un jour. Avant 89, je ressentais vraiment qu’il était déjà bien beau qu’on ne m’ai pas envoyé devant un peloton d’exécution. Parce que s’ils avaient vraiment compris ce qu’il y avait dans Satantango, ils auraient du me faire au moins ce qu’ils ont fait avec Petri et consort (n.d.T: poète, traducteur, journaliste interdit de publication de 1977 à 1988). Ils ne l’ont pas compris, peut-être que cela ne les intéressait pas – c’était déjà un régime très cynique dans les années 80, qui ne prenait finalement en compte que la survie personnelle. De ce point de vue, la situation n’a pas tellement changé ; si quelqu’un prenait la peine de regarder ce qui est écrit dans mes livres après 89, il s’apercevrait que ceux-ci ne sont pas davantage – pour le dire de façon mesurée – l’apologie de notre nouveau, soit-disant monde libre. Il en va naturellement de même pour mes livres à venir, comme pour tous mes livres, qu’ils sont „ anti-régime”, au sens où ils tentent d’ausculter dans ses jointures les plus profondes le système social qui est le nôtre et que je considère comme insupportable, parce qu’il s’oppose à toutes les valeurs que je tiens pour importantes. Je pense parfois que c’est un véritable miracle que par exemple la NKA (le Fonds national culturel, n.d.T) me donne de l’argent pour écrire et faire paraître mes livres, comme je considère miraculeux que vous, les rédacteurs d’un site littéraire florissant, soyez assis en ce moment chez moi. Mais je voudrais tout de même préciser ici quelque chose. Parce que mes remarques critiques ne signifient pas que je crois, ni n’ai jamais cru, que la littérature pourrait intervenir de façon immédiate dans le fonctionnement de la société qu’elle juge ou refuse. L’effet que l’art peut exercer sur sa propre société est beaucoup, beaucoup plus subtil, compliqué et nuancé, il est quasiment insaisissable - si on peut encore appeler effet et influence une médiation de cet ordre. Dans la culture de l’est, on a résolu cela de façon presque radicale : concernant l’art, il n’était même pas question qu’il ait un rapport quelconque avec la réalité de son époque, au contraire : le vrai artiste n’était pas „membre” de la société, de même qu’un saint ne l’est pas, c’est pourquoi son art n’était pas une partie intégrable, définissable et saisissable de la société, mais existait dans un espace expressément spirituel - ressenti néanmoins comme faisant partie de la réalité.

Litera : Il me semble que la rencontre avec l’Asie a fondamentalement modifié sinon ta vie, du moins ta pensée, et l’image que tu t’es forgée des valeurs du monde. 


Krasznahorkai László : (…) Pour la culture chinoise, c’est-à-dire pour un chinois, la métaphysique n’existe pas comme entité indépendante. Ils ne la comprennent d’ailleurs pas, et depuis qu’ils ont commencé, vers la fin de la domination mandchoue, à faire connaissance avec la philosophie occidentale et qu’il fallait par exemple comprendre ce concept, cela leur cause une grande difficulté, parce que pour eux le métaphysique n’est pas séparé, détaché du réel, ce ne sont pas deux existences distinctes, mais l’un est compris dans l’autre ; pour un chinois, il n’y a qu’une réalité, elle existe - si une telle chose existe par ailleurs - à l’intérieur de ce que nous nommons métaphysique, mais pas séparément. Maintenant, imagine que tu arrives dans ce monde où tout ce que tu concevais comme transcendantal est devant toi, autour de toi, derrière ton dos, sous toi et au-dessus de toi, sur le trottoir, dans la boue, dans la goutte de pluie sur la courbe d’une feuille d’arbre, dans les pleurs éloignés d’un nourrisson transporté un soir jusqu’à toi par un vent léger. La première rencontre s’est d’ailleurs passée ainsi, lorsque je suis arrivé de Mongolie à Pékin, après avoir traversé le désert de Gobi en train, et que j’ai écumé sans arrêt la ville avec une bouteille de whisky continuellement renouvelée. Ce n’étaient d’ailleurs pas les choses extérieures qui étaient inattendues pour moi, mais un fait s’est avéré toujours plus important, qui me laissait perplexe. Je ressentais en effet, qu’il y AVAIT là quelque chose qui m’entourait, mais que je ne voyais pas, qu’est-ce que c’était, où que je mette les pieds, c’était là, devant mon nez, mais je ne savais pas quoi, je ne comprenais pas et n’étais pas capable de le saisir. Et puis une fois, soudain, j’ai compris que, Dieu du ciel, je ne me trouve pas dans la Chine de Mao, ni dans la Chine postcommuniste (…), mais dans le dernier empire existant, celui du Moyen-âge, que cet endroit est toujours celui, le même, qui a commencé avec la dynastie Zhou, avec Confucius, Lao-tseu et Qin Shi Huangdi, qui s’est poursuivi avec la fantastique civilisation Tang, et qui dure de façon continue jusqu’à aujourd’hui ! Cette prise de conscience m’a complètement étourdi – heureusement que j’avais sur moi du whisky. Plus tard, mes pérégrinations m’ont mené jusqu’au Japon, où j’ai vécu ensuite plus longtemps, à Kyoto, et j’ai appris quelle différence cela fait de parler de l’existence d’une beauté parfaite, ou plutôt, de voir cette beauté parfaite dans la réalité. Finalement j’en suis arrivé à la figure historique du Bouddha, j’ai commencé la lutte désespérée pour savoir ce qu’il a dit RÉELLEMENT, et cette rencontre avec la philosophie supposée du Bouddha a eu sur moi une influence comme rien d’autre depuis ma jeunesse. (…)

Litera : A la lumière de ce que tu viens de nous dire, est-ce que ton nouveau livre sera différent des précédents ?


Krasznahorkai László : Mon nouveau roman paraîtra probablement en février sous le titre : Au nord par une montagne, au sud par un lac, à l'ouest par les chemins, à l'est par un cours d'eau. Cela fait des années que j’aurais aimé écrire un livre dans lequel ne figure aucun être humain. Eh bien, le voilà. Je le décris avec bonheur au moyen de termes banals : qu’il se déroule au Japon, son protagoniste est un couvent de Kyoto, que l’image qu’il cherche à présenter est une image fulgurante d’un univers entier, avec, bien sûr, les moyens bien modestes qui sont les miens. J’ai étudié pendant trois ans la théorie classique des ensembles, certaines branches spéciales de la botanique, la bryologie, l’étude des mousses, l’histoire de la météorologie, l’histoire de l’architecture japonaise des couvents, la physique des cristaux et la morphologie des cristaux, la minéralogie et bien d’autres choses encore (…).


Litera : J’entends des milieux du cinéma, que si tu es isolé en littérature et n’entretiens pas de liens avec le milieu littéraire, tu fonctionnes très bien comme collaborateur dans l’élaboration d’un film. Des légendes courent à propos de ta relation au cinéaste Béla Tarr.
   
Krasznahorkai László : (…) Je tiens Tarr pour un des derniers grands réalisateurs hongrois, et l’on me demande toujours si je trouve vexant que c’est moi qui ai tout inventé et que c’est lui qui engrange les lauriers. Mais que pourrais-je répondre à cela, au juste ? Tout d’abord il n’est pas vrai que c’est moi qui ai tout inventé, j’ai apporté les romans, et j’ai aidé dans tout ce qui était possible. Mais c’est Béla Tarr seul qui a fait le film, même s’il avait en effet des aides, et même des types formidables, géniaux et sensibles (…) En un mot, je ne suis qu’un parmi d’autres à ses côtés, même si mon rôle est important, c’est indéniable. Mais en gros, non seulement je ne trouve pas vexant qu’il engrange les soi-disant lauriers, mais je trouve que c’est juste. Les lauriers ne me vont d’ailleurs pas très bien, ils ne vont sacrément pas avec la couleur de mes yeux, j’ai déjà essayé, je n’en voulais pas, comme vous le savez, et par ailleurs c’est déjà bien assez qu’un grand réalisateur comme celui-là ressent que ce que je fais inspire son travail. (…)

 

Litera : Ce que tu vois, ce que tu écris, ce que tu dis ici, tout cela provient effectivement d’une origine commune et fait signe de manière conséquente dans une même direction. Mais y a-t-il parfois dans tout cela un quelconque « instant de grâce » ? 


Krasznahorkai László : En guise de réponse, permets-moi de te raconter une histoire. Je veux parler de mon ami Mihàly Vig (musicien, poète qui a mis en musique certains films de Béla Tarr, n.d.T) (…) Nous nous promenions dans la rue, et je me suis plaint du fait que la jeunesse actuelle est terriblement éloignée du spirituel, que lorsque j’étais jeune, nous étions tout de même quelques uns à lire, à composer de la musique et à peindre des tableaux, en un mot, que nous réfléchissions et cherchions de manière obsessionnelle quelque chose qui nous lie, et à quel point cela s’est perdu. Miska a dit alors qu’il pense que je me trompe, parce que ceux auxquels je pense sont encore nombreux aujourd’hui, mais on ne les voit pas. Et en montrant du doigt les fenêtres au-dessus de nous (…) il a demandé : d’où sais-tu qu’il n’y en a pas un là-haut ? Sauf qu’il ne veut pas te rencontrer, toi, un soi-disant écrivain… Il a autre chose à faire. Il ne supporte pas ce monde, et il cherche un moyen pour en vivre un autre. Peut-être de le réaliser. Peut-être qu’il est juste triste, c’est pour cela qu’il n’a pas le temps. Et cette tristesse produira quelque chose d’autre. Une nouvelle brèche, pour arriver à voir quelque chose de supportable à partir de l’insupportable. Ou bien (…) lui, là-bas, livré à lui-même, est justement en train de lire un de tes livres. Ce qu’il a dit m’a profondément marqué, parce que cela signifiait que nous regardons peut-être seulement les choses à partir d’un mauvais angle. Qu’il existe peut-être une autre perspective, à partir de laquelle nous pouvons apercevoir ce qu’un certain nombre d’entre nous, insatisfaits et amers, désirons tellement, le seul être humain qui nous lit, là-bas, derrière la fenêtre : cela suffit.

 

 

 

 

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