« La traduction : un jeu de pertes et profits. » Interview avec le traducteur Marc Martin

2010.03.17.

Traducteur de Péter Nádas, János Térey, Zsuzsa Rakovszky ou Attila Hazai, Marc Martin est également écrivain. Une appellation qu’il conteste malgré les qualités certaines de son livre écrit en hongrois Járt utat kétszer járj! (Vallomások a magyartalanságomról), Alexandra Kiadó, Pécs, 2004.
 

Bien plus qu’un récit anecdotique de l’apprentissage d’une langue étrangère, c’est une œuvre tragique, poétique où l’apprentissage du hongrois devient la métaphore d’une quête identitaire. Dans la postface, Krisztina Tóth appelle très judicieusement l’auteur « escapologiste », en ce qu’il veut échapper à son destin grâce et à travers le hongrois. Un choix qui a de quoi intéresser les amateurs des parcours atypiques et de la langue hongroise.
 
Issu d’une famille bordelaise, descendant lointain de Michel de Montaigne, vous n’étiez pas vraiment prédestiné à parler le hongrois. Que dites-vous quand on vous interroge sur vos motivations ?
 
Pour les gens qui me connaissent, la question ne se pose plus. Et pour peu qu’elle resurgisse lors de nouvelles rencontres, je serine que la chose n’a rien de rare pour l’anglais, l’allemand ou l’espagnol. Eh bien alors, pourquoi pas le hongrois ? Comme n’importe quelle autre langue, on peut l’apprendre, et on le doit donc. Pas rentable ? A kutyának se kell ? Erreur. Si je m’étais investi dans le chinois ou l’anglais, que tant de gens parlent à merveille car bilingues de naissance, j’aurais dû affronter une concurrence insurmontable.
 
Vous écrivez dans votre livre que vous répondez en fonction de la personne qui le demande.
 
Bien sûr. Sans quoi j’aurais trop nettement l’impression de radoter. Mais c’est pour répondre autant que possible à la question, que je trouve importante, et pour tout dire, fascinante, car elle touche aux mystères des affinités électives, que j’ai passé tant de temps à écrire, vouloir écrire mon livre. Pas juste pour relever un défi : être le premier non-Hongrois de toute l’histoire de l’humanité à écrire un livre de littérature en hongrois ! Je voulais surtout expliquer aux lecteurs Hongrois pourquoi leur langue me semble si merveilleuse. Si riche. Si expressive. Et donc si digne d’être apprise le mieux possible. Mais je dois dire qu’à mes yeux d’indécrottable Français, la question paraît bien bizarre, car jamais aucun Français ne s’étonne qu’on parle sa langue. Le contraire serait même un peu plus exact. A tel point que les Français ne font preuve d’aucune patience ou bienveillance particulière envers les étrangers qui s’escriment pourtant à parler leur langue après tout marginale, dans le monde actuel. Typique : jamais je n’ai entendu le moindre Français remercier quiconque, fût-ce Ionesco ou Jean Potocki, d’avoir appris leur langue.
 
Les Hongrois sont plus reconnaissants ? Vous écrivez dans le livre que leur enthousiasme vous gênait même un peu parfois.
 
Pour la raison que je viens de dire : quoi de si étonnant dans mon goût pour le hongrois ? Serais-je une bête de foire ? D’un autre côté, quand on étudie une langue, quel plaisir d’avoir des réactions positives ! Cela incite à mieux apprendre, et ça renforce la motivation. Et d’ailleurs tout vaut mieux que l’indifférence. Mais au bout d’un moment, je le répète, la reconnaissance ou toute forme d’étonnement ou d’enthousiasme à tout crin paraît étrange, excessive. Ça ne parle plus de moi, ça parle des Hongrois eux-mêmes et de leurs complexes culturels anciens, de leur complexe d’infériorité et de sa contrepartie en forme d’autodéfense pleine de crispations et de blessures, le complexe de supériorité. Il s’agit là d’un problème culturel, identitaire, ça ne parle plus de moi, ni de ma simple envie de m’approprier le hongrois. Personne n’aime servir de prétexte à quelque chose qu’il n’imagine même pas, tellement ça ne le concerne pas. C’est ce qu’on nomme le choc des cultures. Car la mentalité française me paraît aux antipodes de la hongroise. J’imagine toujours, peut-être à tort, qu’être Hongrois oblige dès le plus jeune âge à se poser des problèmes d’identité nationale, et tout un cortège de graves questions du même tonneau dont je comprends plus ou moins le sens et la nature, mais face auxquelles le Français qui sommeille en moi ne fait qu’hausser les épaules, quand il ne s’en détourne pas avec horreur ou condescendance, tellement il n’y voit qu’önmarcangolást, kimeríthetetlen, kínos, hiábavaló önmarcangolást. C’est qu’être français ne pose aucun problème en soi. J’ignore s’il n’y a là-dedans que la fameuse suffisance française, mais l’appartenance nationale n’est ni un problème ni une problématique. La question ne se pose même pas. Ou alors, sous forme de faux-problème.
 
Pourquoi vous avez choisi le hongrois ?
 
Par hasard objectif, mais je ne l’ai su que plus tard. Je dois dire qu’avant ma rencontre avec le hongrois, moi et les langues étrangères, ça faisait deux. Peut-être car je viens d’une famille totalement monolingue. Quand je pense que dans d’autres pays ou familles, le multilinguisme est aussi naturel que l’oxygène de l’air, j’y vois une chance extraordinaire. Enfin bref… A l’école et plus tard en fac, j’avais bien eu des cours de russe, d’allemand, de latin ou d’anglais, mais je restais toujours aussi insensible et sourd aux langues étrangères. D’où mon enthousiasme avec le hongrois, quand je suis tombé dessus ! Enfin, je me sentais déniaisé, décillé ! Quel événement ! Tout dans le hongrois me passionnait, même la grammaire, parce que tout dans le hongrois me parlait, lumineux, éblouissant, furieusement compréhensible, őrjítően palpable, facile, ou du moins, à portée de main. Un exemple m’avait frappé, vue l’importance de la découverte qui en découle. Là où pour « mysotis », le français le dit en grec ancien, le hongrois le dit en hongrois : « nefelejcs ». L’un peut ne même pas savoir ce qu’il dit, là où l’autre ne peut l’ignorer. L’un reste et demeure abstrait, là où l’autre s’impose, expressif en soi. Grâce au mot hongrois, je comprends enfin le mot français. Ce n’est qu’un exemple, mais il me semble généralisable à toutes les facettes du hongrois. Et ma perception des choses n’a guère changé depuis tout ce temps. Malgré l’habitude, le hongrois me semble toujours autant bien plus expressif, bien plus lourd de sens, bien plus substantiel et direct que ma langue maternelle. Et aussi bien plus souple, inventif et compact.
 
Dans le livre, il y a de très beaux passages sur la langue hongroise. Vous donnez envie d’aimer sa langue maternelle tandis que vous êtes très cruel avec la vôtre. Est-ce qu’on doit mettre entre parenthèses sa langue d’origine pour s’approprier d’une autre ?
 
C’est ce que j’ai cru en tous cas. Et c’est donc ce que j’ai fait au début, pressé de rattraper mon retard, car je ne me suis mis au hongrois qu’à l’âge tardif de vingt ans. Je suis donc allé vivre à Budapest, et j’ai fui comme la peste les occasions d’entendre ou de parler autre chose que le hongrois. Je n’ai découvert que plus tard la nécessité d’établir des correspondances avec le français pour améliorer ma connaissance du hongrois. Et donc la nécessité de cultiver les deux langues à la fois. Mais des années durant, j’ai mal vécu cette coexistence, car le français me semblait un obstacle, dans mon désir de m’approprier le hongrois. En gros, je découvrais que j’étais trop pétri et trop imprégné de français pour espérer m’en abstraire, afin de m’ouvrir tout entier à l’altérité du hongrois, je veux dire pour vraiment le comprendre tel qu’en lui-même, et non plus juste à travers le prisme du français. Je découvrais que malgré tous mes efforts, jamais je ne le parlerai aussi bien qu’un Hongrois, ni jamais aussi bien qu’en français. Que jamais l’acquis ne deviendrait comme du pur inné. Ça me remplissait de rancœur, de rage, et de la révolte qui va avec. D’où ma vengeance symbolique dans le livre, et le bouc émissaire tout trouvé : ma langue maternelle, et donc son vecteur le plus viscéral, ma mère en personne, ou plutôt en effigie. Je la mets à mort plusieurs fois dans d’horribles tortures, mais elle revient toujours, omnipotente, inéluctable, pour empêcher que nous ne fassions plus qu’un, le hongrois et moi. Une manière imagée, sciemment paroxystique et grotesque, d’illustrer mon complexe linguistique d’alors.
 
Est-ce ce que cela a marché ?
 
L’apprentissage du hongrois ? Jusqu’à un certain point. Mais je n’oserai jamais dire « már megtanultam magyarul, ezt nem mondanám semmiképpen ». D’autant que mon métier de traducteur me rappelle sans cesse à l’ordre : on ne sait jamais assez l’autre langue, ni même d’ailleurs la sienne propre.
 
Vous écrivez que vos amis Hongrois n’appréciaient pas tous vos ambitions d’écrire dans notre langue.
 
Il ne faut pas prendre ce livre au pied de la lettre. C’est une œuvre de fiction où je cultive une vision des choses convulsive, paroxystique, et où je pousse tout à bout, comme entre autres, mes tendances paranoïaques. Mais oui, quand je me suis mis à vouloir écrire en hongrois, en plus de mon désir de le parler et de le lire, des réactions d’hostilité ont eu le don de me surprendre. Un peu comme si je commettais un sacrilège, un crime de lèse-majesté, ou plutôt de lèse-identité, surtout quand je troussais des poèmes. De quel droit osais-je prétendre fourrer mon groin dans le trésor de leur langue ? Mais la plupart me reconnaissaient ce droit d’essayer d’écrire, même très mal encore, dans leur propre langue. Quoi de plus naturel et banal, au fond. La preuve : beaucoup prenaient même tout le temps nécessaire pour m’expliquer, me corriger en long, en large et en travers.
 
Quels auteurs hongrois ou français vous ont influencé consciemment ou inconsciemment ?
 
La liste serait longue. Je la consigne à la fin de mon livre. Selon mon idée de base, je voulais composer un livre entièrement fait d’emprunts, sans qu’aucune phrase ne soit de mon cru, et sans que ça se voie, je veux dire, sans qu’il en résulte un patchwork hétéroclite, ou plutôt, un collage cacophonique. Finalement, je n’ai ni pu ni voulu appliquer cette règle trop dogmatique, mais les emprunts sont légion. Je voulais être vampirique. Ou plutôt comme un traducteur cleptomane, toujours prêt à s’approprier des manières de penser ou de dire dans tout ce qu’il lit. De quoi me croire capable de tout transcrire en hongrois. Mais en terme d’influences véritables, je parlerais plutôt des modèles principaux que j’ai pris pour écrire Quand la route est faite il faut la refaire. A savoir Lautréamont pour la danse de Saint-Guy, Proust pour la phraséologie, Tristram Shandy pour la digression, Louis Wolfson pour le rapport à la langue maternelle, et pour la structure générale Portishead et la sonate 32 de Beethoven, dans une interprétation précise, la meilleure à mes yeux, celle de Guiomar Novaes.
 
Vous continuez à écrire ?
 
Traduire me semble plus capital. Dans l’ordre de mes priorités, il y a d’abord la traduction. Sauf ce que j’ai écrit, je n’ai rien à dire de plus important que ce que je trouve chez d’autres.
 
Vous avez traduit János Térey, Péter Nádas, Zsuzsa Rakovszky, Attila Hazai. Vous avez une prédilection pour les auteurs contemporains ?
 
A choisir, donner à voir ce qui se fait aujourd’hui me semble plus intéressant, c’est vrai, que refaire du Kosztolányi, même si j’adore Kosztolányi, et même si l’on ne peut vraiment pas dire que « Cukorkékség » soit une œuvre littéraire immortelle. Mais en traduction, on ne choisit pas toujours, loin de là. Outre les éditeurs, ce sont surtout les textes qui vous choisissent. Qu’importe, alors, le critère de contemporanéité ou que ça puisse être taxé de mineur. Le cœur a ses raisons, et en tant que traducteur, il faut les suivre et les choyer. Je n’imagine pas qu’un traducteur puisse bien traduire une œuvre s’il la regarde de haut, s’il n’adhère pas ou pire, s’il s’en lasse ou la prend en grippe au fur et à mesure de son travail.
 
Quel est l’auteur hongrois qui est particulièrement cher à votre cœur et que vous voudriez bien traduire ?
 
Nádas, et j’ai la chance de le traduire, comme en ce moment, avec les trois tomes d’Histoires parallèles. Une tâche écrasante, d’une exigence hors-norme. De quoi suer sang et eau, et de quoi passer de longues heures à épurer le texte, jusqu’à ce qu’il ne sente plus l’odeur répugnante de la traduction. Je désespère, parfois, d’y arriver un jour. Alors qu’il n’y a qu’un moyen d’espérer bien traduire : garder son calme, sans se laisser intimider ou embobiner par l’œuvre.
 
Votre dernière traduction en date, « Emberszag » de Ernő Szép paraît chez Cambourakis en février.
 
D’abord bravo et longue vie à cet éditeur plein d’entrain dont le catalogue et les projets font la part belle aux auteurs hongrois, comme ces jours-ci, avec Esti Kornél. Pour Emberszag, allias L’Odeur humaine, le diapason n’a pas été facile à trouver, si tant est que j’aie réussi. Szép y cultive le mode mineur, un mode très difficile à rendre, car on peut facilement passer à côté. J’imagine qu’il le fait par humilité et par dignité. Peut-être parce qu’il sait qu’il a échappé au pire, les camps de la mort, lui qui n’a subi « que » quelques semaines de S.T.O. dans un camp de travail hongrois. De fait, il ne se pose pas en faiseur de littérature, sinon a minima. Ni comme un grand esprit, sinon par sa modestie et son inaliénable sympathie pour le genre humain. Il ne cherche pas à romancer, à faire du style ou du grand’ œuvre, à faire sensation. Pour finir, il jette un voile pudique sur ce qu’il juge indicible, ou plutôt, comme il dit à la fin, sur ce « qu’il ne faudrait ni décrire ni croire », c’est-à-dire la période la plus noire de son expérience de la guerre, pendant le siège de Budapest. On dirait que par égard pour la dignité humaine tout autant que par modestie, Szép ne veut dépeindre que les premiers cercles de l’enfer nazi. Je crois que c’est aussi pour le rendre plus proche et sensible, car au lieu d’en décrire les monstruosités proprement inimaginables (on les dit même indicibles…), il le montre dans ses premiers dérapages, comme avec l’humiliation d’un tutoiement de mépris, quand par exemple, un morveux de nazillon interpelle à vieillard juif. L’enfer commence avec l’irrespect, ou plus exactement, par la négation de la dignité de l’autre, nous rappelle Szép. Tant de retenue et de modestie, cette absence totale de tout sensationnalisme, ce vécu comme a minima de la solution finale auront peut-être de quoi dérouter le lecteur, comme moi au début. Mais c’est là, justement, tout l’intérêt du livre.
 
Comment travaillez-vous ?
 
Tout dépend de la traduction. Un texte aussi long qu’Histoires parallèles requiert une course de fond, de l’endurance, de la discipline. Alors que traduire des poèmes peut se faire par à-coups, par crises. Et même dans des états de conscience modifiés, sous le coup d’impulsions, d’inspirations passagères. En tout cas, je ne connais rien de plus chronophage que la traduction.
 
Quels poètes avez-vous traduits ?
 
Zsuzsa Rakovszky, János Sziveri, les avant-gardes hongrois : Illyés avant Nehéz föld, Barta Sándor, Kassák ou Tibor Déry, comme son poème-photo Az Ámokfutó. Depuis que j’ai découvert Gábor Karinthy, il m’arrive de traduire ses poèmes remarquables : quand j’en aurai assez pour espérer une publication en volume, je chercherai un éditeur. Une autre paire de manche ! Idem pour Attila József. Je reviens souvent dessus.
 
Vous n’êtes pas satisfait par les traductions existantes ?
 
Comment voulez-vous ? L’autre jour par exemple, je regardais de près le poème « Corail », allias « klárisok ». Je l’ai même recopié dans mon carnet. Voilà. Je lis juste la première strophe :
 
Du corail et ton cou dedans
Grenouilles sur l’eau de l’étang
Crottes d’agneau
Sur fond de neige au bout de l’an.
 
De quoi révoquer en doute l’idée reçue selon laquelle il faut être poète pour traduire des poèmes. Je n’arrive pas à comprendre comment Guillevic, l’auteur de ces vers, a pu s’en contenter. Tout y sent la contrainte, rien n’y est résolu. Pire : « Du corail et ton cou dedans » ? Comprends pas. C’est pourtant le vers liminaire, l’attaque du poème. La personne concernée se serait-elle coincé le cou dans un banc de coraux ? Je ne vois pas trop, sinon. Et je ne vois toujours pas comment ce vers peut prétendre vouloir dire quelque chose en français, quand je lis l’original : « klárisok a nyakadon », « du corail (ou des coraux) à ton cou ». Tout ça parce que le traducteur n’a rien trouvé de mieux pour rimer avec « étang ». Et c’est encore pour les bas besoins de la rime qu’il nous pond son « neige au bout de l’an ». Passe encore que l’orignal ne dise rien de tel (József écrit juste « bárányganéj a havon »). En traduction, on peut aussi se montrer infidèle pour se donner les moyens de rester fidèle. Ce qui ne passe pas, c’est que là encore, « au bout de l’an » ne veut rien dire en français, parce que ça n’en est pas, ou sinon, si tiré par les cheveux que l’auteur tient un scalp en main. Sans parler de « sur l’eau de l’étang », qui fait tautologique (« sur l’étang » suffit, comme le dit József), ou du « crottes d’agneau » qui n’est pas répété, (« báránygané / bárányganéj a havon », dit József), alors qu’en hongrois, cette sorte d’écholalie se produit aux strophes suivantes, et qu’elle joue donc un rôle essentiel, à la fois rythmique, stylistique et structurel. Je sais bien que la critique est facile, et je ne dis pas que tous les poèmes de József Attila sont aussi mal traduits en français, mais quand même, quel massacre à tous les étages ! Récemment, à une table ronde à l’Institut Hongrois, Georges Kassai déclarait qu’un poème même mal traduit valait mieux que rien de tout. Je pense l’inverse. Car à la lecture d’une pareille parodie de poème, un lecteur français n’aura pas du tout eu accès à la poésie de József Attila et pourra même croire n’avoir eu affaire qu’à un plat rimailleur. Qu’a-t-on là, sinon la défaite cinglante, ou plutôt cuisante de la traduction ?
 
Comment percevez-vous la littérature hongroise par rapport à la littérature française ? Quelles sont ses particularités pour vous ?
 
Quand j’ai commencé à connaître la littérature hongroise, j’ai plutôt cherché des équivalents aux auteurs français que j’aimais le plus. Que voulez-vous, je ne suis pas en vain le digne fils d’une nation ex-colonialiste et impérialiste. Comme bien sûr il n’y avait ni de marquis de Sade, ni de Lautréamont ou ni d’Artaud hongrois, j’avais tendance à juger la littérature hongroise, comme c’est absurde et inculte !, en fonction des manques que je croyais y voir. Comme par exemple : il n’y a pas ou si peu de veine érotique, donc la littérature hongroise est prude dans l’ensemble, ce qui n’est d’ailleurs pas si faux en comparaison de la française, excepté ces décennies dernières. Il m’a fallu du temps pour changer de diapason. Et quitte à tomber dans le travers inverse, je dirais plutôt ce qui me manque dans la littérature française, maintenant que je connais un peu mieux la hongroise. Il y manque la poésie, l’importance, la présence, la richesse de la poésie. Songez seulement qu’on n’a même pas de Bóbita ! Et il y manque l’engagement politique et moral, tout au moins depuis Zola et Hugo. C’est peut-être la raison pour laquelle Nádas, par exemple, ne soulève pas l’enthousiasme en France, contrairement à l’Allemagne. L’autorité morale qui émane de ses livres n’est pas dans l’air du temps, plus propice, je crois, au nombrilisme irresponsable, qui a aussi ses charmes, il faut bien le dire.
 
Comment voyez-vous la perception de la littérature hongroise en France ?
 
Il y a de plus en plus de traducteurs qui prennent leur travail au sérieux. C’est le premier maillon de la chaîne. Les parutions se multiplient, plus nombreuses qu’il y a vingt ans. Mais en digne Hongrois d’adoption, je dirais que la littérature hongroise souffre, en France, d’un déficit d’intérêt. Comme par exemple à la parution de Saját halál de Nádas, allias La Mort seul à seul. Un ou deux entrefilets et encore, voilà tout le dossier de presse français, alors que l’allemand compte des dizaines d’articles de revue et de quotidiens comme Die Welt. Ce n’est qu’un exemple, on pourrait l’expliquer, s’étendre sur sa spécificité, mais il me semble, hélas, assez typique. Pour autant, la diffusion restreinte, en France, de bien d’autres littératures, comme la bulgare ou l’albanienne, ne me préoccupe pas tant, ou pour tout dire, pas du tout. Chacun voit midi à sa porte, il faut croire. Il faut donc relativiser. Comme dans l’histoire du verre à moitié vide ou à moitié plein.
 
Est-ce que vous avez une théorie sur la traduction ?
 
En toute théorie, une traduction devrait être un texte à part entière, c’est-à-dire entièrement pensé, exprimé, rêvé, musiqué en français, mais à la fois digne en tout point de la nature de l’original. Cela implique une quête d’équivalents, au service d’une opération de transplantation, ou plutôt de transsubstantiation. Il en résulte des pertes à certains moments, mais à d’autres on peut espérer les contrebalancer par divers profits. D’où la nature ambivalente de la traduction : un jeu de pertes et profits. Et un jeu de patience souvent proche du casse-tête. Car de la théorie à la pratique, il y a souvent bien plus loin que de la coupe aux lèvres.
 
Gábor Orbán

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