« Je me sentais comme un grand voyageur… » Le destin d’un Ulysse du XXe siècle

2010.03.17.

Descendant des Saxons de la Haute-Hongrie, Sándor Márai est né le 11 avril 1900 à Kassa (aujourd’hui Košice). Etudiant à Kassa, à Budapest et à Eperjes entre 1910 et 1917, il publie son premier texte en 1916 sous le pseudonyme d’Ákos Salamon.

A partir de 1918, il est journaliste au Magyarország où il travaille entre autres avec Gyula Krúdy. Son premier recueil de poèmes intitulé « Album » paraît en 100 exemplaires. En 1919, il part étudier à l’Institut für Zeitungskunde de Leipzig. A partir de 1920, il entreprend plusieurs voyages en Europe en tant que journaliste du Frankfurter Zeitung et du Prager Tagblatt. En 1921, il étudie à Berlin mais son travail de journaliste et les événements allemands occupent tout son temps. Il découvre Franz Kafka qu’il est le premier à traduire en hongrois. En 1923, il épouse Ilona Matzner à Budapest, puis le couple s’installe à Paris et y reste jusqu’en 1928. En 1926, Márai fait un long voyage au Proche-Orient. Deux ans plus tard, il retourne vivre en Hongrie. Chroniqueur célèbre du journal Újság, il écrit plusieurs centaines d’articles par an qui offrent un panorama complet de la vie culturelle de l’époque. Ses romans gagnent en maturité : A zendülők (Les Révoltés, 1930) est également publié en France un an après sa sortie ; Idegen emberek (1931) est lié à la France par son thème ; d’inspiration autobiographique, Egy polgár vallomásai (Les Confessions d’un Bourgeois, 1934-1935) est l’un des sommets de son œuvre.


Entre 1936 et 1944, il est l’un des auteurs les plus populaires de son pays : imprégnés par la foi qu’il avait pour l’art et la vocation d’écrivain, ses écrits, souvent d’inspiration autobiographique, mettent en scène la confrontation de deux systèmes de valeurs, l’ancien et le moderne.


En 1939, naît son fils Kristóf qui meurt quelques semaines plus tard. La même année, Márai publie Eszter hagyatéka (L’Héritage d’Esther), et en 1942, A gyertyák csonkig égnek (Les Braises) qui sera traduit en plus de quarante langues et deviendra un bestseller mondial après sa mort. De plus en plus stoïque face à la guerre (il publie trois ouvrages philosophiques), il se réfugie dans l’écriture de ses romans et de son Journal intime, malgré les nombreuses marques de reconnaissance dont il est gratifié, notamment son admission à l’Académie des sciences hongroises. Il quitte Budapest occupée par les Allemands et se réfugie à Leányfalu (au nord de Budapest) avec sa femme. C’est dans cette ville qu’il écrit son premier Journal intime (1945) et son roman intitulé Szabadulás (Libération). Pendant les années 1945-1948, il se rend compte qu’il ne peut pas rester en Hongrie. En 1946, il entreprend un voyage européen (Suisse, France, Italie) mais il est déçu par l’Europe d’après-guerre. La presse communiste hongroise lui est de plus en plus hostile ; le pilonnage du dernier tome de sa trilogie Sértődöttek l’incite à émigrer.


La liberté de son travail d’écrivain étant menacée dans la Hongrie sous autorité soviétique, en 1948, il quitte le pays avec sa femme et son fils adoptif, János Babocsay. Il s’installe en Suisse, puis en Italie. Entre 1951 et 1967, il est collaborateur de la radio Szabad Európa (Radio Free Europe) ; durant son émigration, ce travail remplace son activité journalistique. Son poème Halotti beszéd, son roman Béke Ithakában (Paix à Ithaque !) et ses journaux intimes témoignent de son état d’âme d’alors. A partir de 1952, il vit à New York. Il suit et commente la révolution de 1956 sur les ondes de la radio Szabad Európa depuis Munich. A Rome, il demande audience au pape Pie XII et défend la cause de la Hongrie envahie par les troupes soviétiques. Ses efforts s’avèrent vains, il ne lui reste qu’à retourner à New York en rapportant la nouvelle de sa défaite. Les années américaines représentent pour lui l’épreuve la plus difficile, il a du mal à trouver un environnement intellectuel comparable à celui qu’il a connu en Europe. Dans cette période, il publie peu mais travaille régulièrement sur son journal intime.


Entre 1967 et 1980, il vit à Salerne dans le sud de l’Italie. Les deux chefs-d’œuvre qui ont marqué cette période sont, d’une part, ses mémoires intitulés Föld, föld !... (Mémoires de Hongrie) et le roman Erősítő (1975). Il prépare un recueil de poèmes A delfin visszanézett qui sera publié en 1978 à Munich. Si durant son exil volontaire, il préférait toujours rester à proximité de l’Europe (et de la mer), à partir de 1980, en raison de son âge avancé, il se voit contraint de s’installer à San Diego près de la famille de son fils adoptif où il vit jusqu’à son décès. Les dernières années de sa vie sont marquées par une série d’événements tragiques, il perd tous ses proches : ses deux frères, Gábor et le réalisateur Géza Radványi, sa sœur, sa femme Lola, sa compagne pendant soixante-trois ans, puis son fils adoptif, János. L’écrivain, qui se tient à l’écart de l’émigration hongroise, n’a désormais qu’uns seul but : terminer son roman de famille intitulé A Garrenek műve considéré comme la pièce la plus importante de son œuvre. Cette œuvre monumentale comprenant cinq ouvrages antérieurs est un hommage à la bourgeoisie et à l’Europe de jadis, elle reste la confession ultime du bourgeois de Kassa.


En Hongrie, beaucoup essaient de le convaincre de rentrer ou tentent d’obtenir les droits sur son œuvre, mais il reste inflexible : aucune phrase ne paraîtra de lui tant qu’il restera des troupes soviétiques en Hongrie et tant que les élections ne seront pas démocratiques.


Il se donne la mort le 21 février 1989. Ses cendres seront jetées (tout comme celles de sa femme et son fils) dans l’océan Pacifique.


L’année suivante, on commence à (ré)éditer ses œuvres en Hongrie. Quelques années plus tard, l’auteur et son œuvre entament leur chemin vers le succès mondial posthume. Il serait difficile de compter les traductions de ses œuvres, leurs adaptations théâtrales et cinématographiques. L’écrivain qui, au travers de ses livres et de son émigration, n’a jamais quitté l’Europe, n’est devenu réellement connu et reconnu qu’après sa mort.

 

Tibor Mészáros, administrateur de l’héritage Márai, Musée littéraire Petőfi, Budapest

 

(Traduction : Gábor Orbán)

 

 

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