Ecrivains au bord du lac Balaton

Le Foyer des écrivains à Szigliget accueille des écrivains depuis 1953. On évoque son histoire à travers des photos et citations réunies par le Musée littéraire Petőfi de Budapest.

Szigliget, 1953 – Photo : Pál Jónás, MTI

À partir de 1910, le château de Szigliget (sur la rive nord du lac Balaton) appartient à la famille Esterházy avant de devenir la propriété du Ministère de l’Agriculture. En 1952, il change encore de mains : à l’initiative de György Bölöni, il est repris par le Fond littéraire qui souhaite le transformer en foyer des écrivains. Après quelques réaménagements, l’édifice ouvre ses portes le 16 juin 1953. Le foyer connaît son âge d’or dans les années 1950 – 1960. Écrivains et hommes de lettres pouvaient solliciter ses services tout au long de l’année, à condition de disposer d’un bon de séjour. Il n’est probablement pas exagéré d’affirmer qu’en soixante-six ans d’existence, Szigliget a vu défiler la plupart des auteurs hongrois en short ou en maillot de bain. En ces temps caniculaires, nous avons décidé d’évoquer le souvenir de leur passage sur les rives du Balaton grâce aux photos et textes de l’exposition du Musée littéraire Petőfi de Budapest (Balatoni nyár. Írófényképek az 1950-es, ’60-as, ’70-es évekből. [L’été sur le Balaton. Photographies d’écrivains dans les années 1950 et 1960], Exposition du 20 juin au 16 septembre 2018).

Ágnes Nemes Nagy et Géza Ottlik, 1957

« Les roses du parc du château de Szigliget avait décidemment un parfum de rose, même pendant les années de cette dictature nauséabonde. Szigliget constituait une sorte de zone franche où les pensées libres n’entrainaient pas une mise en examen immédiate. La tonnelle au fond du jardin des roses était témoin d’événements fréquents et variés. Avec le temps, ils finissaient par prendre fin. Non que les mœurs devinssent plus austères. Les moustiques piquaient trop fort. »

(Ottó Orbán, Szerelmem, Szigliget [Amour, Szigliget]. In : Boreász sörénye [La Crinière de Borée], Magvető, 2001)   

Péter Bacsó et Ferenc Karinthy, 1955 – Photo : Antal Kotnyek

« Les habitants du foyer qu’on appelait ʺcréateursʺ se comportaient exactement comme n’importe quel vacancier, dans n’importe quel lieu de villégiature. Ils prenaient le petit déjeuner, puis lisaient les journaux. Ils déjeunaient, puis faisaient la sieste. Ils dinaient puis ils allaient au lit.

Un matin, j’ai dit à la belle Margitka qui faisait le ménage dans ma chambre.

– Chère Margitka, ne nettoyez pas aujourd’hui.

Elle m’a demandé avec les yeux brillants :

– Vous allez créer ?

– Oui, Margitka, je vais créer sans relâche jusqu’au déjeuner.

Elle m’a demandé, embarrassée :

– Et vous me permettez de regarder comment vous créez ?

– Volontiers. »

(Emil Kolozsvári Grandpierre, A hőskor [Les Temps des héros]. In : Kocogh Ákos, Szigliget, Képzőművészeti, 1988)

Lajos Kassák, 1965 – Photo : József Hunyady

« T. le poète se préparait à rentrer au bout de quatre semaines passées au foyer des écrivains, sans avoir aligné une seule phrase pendant tout ce temps. Le dernier matin, il fit un tour au village et aperçut l’inscription suivante sur une enseigne : Miklós Bakos, serrurier. Miklós Sakos berrurier, sonnerait bien mieux, pensa-t-il, enfin rasséréné de ne pas avoir complètement gaspillé son temps à Szigliget. »

(Ferenc Karinthy, Változtassátok meg a világot! [Changez le monde !]  In : Szabad rablás. Karcolatok. [Permis de piller. Esquisses], Szépirodalmi, 1983)

Ferenc Juhász et László Nagy, 1959 – Photo : Ákos Koczogh

 

« Le château abrite un parc immense, au-dessus de nous se dressent les ruines du château-fort de Szigliget, en contrebas, l’envoûtant Balaton déploie sa surface brumeuse. Qui ne parvient pas à travailler ou à créer ici est soit un faux écrivain, soit un idiot, ou bien les deux à la fois. »

(Lettre d’István Fekete à Bélá Bíró, Budapest, 13 décembre 1968.)

« Szigliget. Je me suis couché tôt, le vent souffle en tempête, je me réveille à quatre heures du matin, j’ouvre la fenêtre, il fait clair, les arbres ploient comme s’ils faisaient une mystérieuse prière. À l’ouest, la pleine lune resplendit dans le ciel pâlissant et déverse son jour blafard tandis qu’à l’est, le bleu profond du ciel s’éclaircit.

Je serai toujours un écrivain hongrois de second plan, méconnu et incompris ; le hongrois sera toujours une langue de second plan, méconnue et incomprise ; la culture hongroise ne prendra jamais place dans la culture universelle, parce qu’elle se verra toujours comme une culture de second plan, méconnue et incomprise. Ce que je fais est une illusion et je gaspille ma vie, qui est aussi une illusion. Pourtant, pareil à l’insecte qui recommence à transporter des matériaux de construction dans ses mandibules, juste après que sa fourmilière a été piétinée, inondée par la pluie, etc., j’entame sans cesse une nouvelle phrase, une construction. Qui me voit ? Dieu ? »

(Imre Kertész, Journal de galère, Actes Sud, 2010, trad. Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba)

Ferenc Juhász, 1959 – Photo : Ákos Kocogh

« […] car nous devons vivre, mordre la lumière du soleil à trente-deux dents, nous empoisonner, nous consommer afin d’être mûrs pour la mort. »

(Géza Ottlik, Méreg [Poison]. In : Próza [Prose], Magvető, 1980)

Source : Catalogue de l’exposition Balatoni nyár. Írófényképek az 1950-es, ’60-as, ’70-es évekből. (Direction, textes, choix des citations, préface : Ida Kovács), Petőfi Irodalmi Múzeum – Balatonfüred Város Önkormányzata, 2018

Traduction : Gábor Orbán (à l’exception de la citation Kertész)

Relecture : Anne Veevaert

 

Laisser un commentaire