SZENTKUTHY, Miklós

1908 Budapest – 1988

Très grande et atypique figure de la littérature hongroise du XXe siècle, Miklós Szentkuthy vécut et travailla en marge de celle-ci, à partir de l’immense culture historique, philosophique et littéraire qui était la sienne. Plus particulièrement influencé par la première Renaissance et par le Baroque, il s’intéressa aux recherches littéraires modernes et traduisit l’Ulysse de Joyce. Il se fait connaître en 1934 par un volume intitulé Prae, qui rend compte sur plus de six cent pages des préparatifs d’un possible
roman – l’oeuvre fut jugée incongrue, illisible et abusivement « cosmopolite ». Szentkuthy persiste cependant dans cette voie et dans les romans qui composent la suite de son oeuvre, l’intrigue et la composition narrative font définitivement place aux réseaux associatifs des idées et de la langue. Jacqueline Chénieux-Gendron, qui préface la traduction française de Vers l’unique métaphore (Az egyetlen metafora felé, 1935) parle cependant, à propos d’un Szentkuthy « fou d’écriture » et obsédé par l’idée de catalogus rerum, d’une « vie doublée, et même triplée par l’écrit, mais non pas comme on se défend d’elle : plutôt comme s’en nourrissent ceux dont la pensée naît d’abord “des choses” et de leurs jointures plutôt que de l’énigme du langage et de ses jeux. L’énorme machine à intégrer englobe tout et Szentkuthy lui-même décrit cette opération (...) comme un travail en couches successives dont chacune sert de racinage à la suivante » : le journal, la fable et l’oeuvre. Szentkuthy tient en effet pendant la plus grande partie de sa vie un journal (écrit et dessiné) comptant plusieurs milliers de pages. Dans une série de livres consacrés à Mozart, Goethe, Dürer, etc., il invente le genre de l’« autoportrait en masques ». Quant au grand oeuvre de Szentkuthy, il est constitué des neufs « stations » du Bréviaire de saint Orphée (Szent Orpheusz breviáriuma, 1935-1983 auquel appartiennent entre autres En marge de Casanova, Renaissance noire, Escorial,
Europa minor
) dont le héros, Orphée, n’est autre que l’esprit humain, évoluant parmi les « secrets de la réalité ». Les différentes époques historiques (la Rome du Moyen âge, la Renaissance anglaise, la cour espagnole à l’âge baroque) servent de décor aux formes possibles
des expériences humaines. Szentkuthy montre en effet peu de foi en un progrès dans l’histoire qu’il représente mue par des forces irrationnelles. Mais cette vision dans une certaine mesure « pessimiste et bouffonne » n’est jamais édifiée en système et s’exprime, en dehors des grands
textes en prose dans quelques récits ou pièces burlesques et jeux de marionnettes, ainsi que dans un goût certain pour le canular, en marge d’une oeuvre qui, comme l’écrit André Velter mêle « l’essai à l’autobiographie, l’érudition la plus vertigineuse à la futilité de l’air du temps, la théologie à la mode ». « C’est la célébration lyrique de la forme du langage qui nous attache finalement à cette oeuvre », écrit Jacqueline Chénieux-Gendron, tant il est vrai que cette recherche inquiète et passionnée des formes abstraites est aussi celle des formes du monde. Szentkuthy demande : « Pourront-elles jamais se démêler, la vie analytique et la vie
hymnique ? » (Vers l’unique métaphore, séq. 5) et répond par « Le jeu éternel : connaître le monde – préserver le monde » (ibid., séq. 2)

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