Létra
(Échelle)
de Márton Gerlóczy

Editions Scolar, 2013
Traduction : Anett Barna et Thierry Loisel

 MARTON GERLOCZY, écrivain, chroniqueur, est né en 1981, à Budapest. Son premier roman, intitulé Igazolt hiányzás (Absence justifiée), écrit à l’âge de 21 ans, a été publié en 2003 et il est désormais considéré comme un roman-culte. Ce récit qui raconte ses années d’adolescence a été vendu en Hongrie á plus de 30.000 exemplaires et a été ensuite traduit en italien. Grâce à son humour, à sa sincérité et son franc-parler, Gerlóczy est devenu l’un des écrivains préférés de la jeune génération hongroise. (Scolar Kiadó)

Ses œuvres, souvent autobiographiques, au style sarcastique, voire outrancier, plaisent grâce à l’humour revêche si caractéristique de leur auteur.

Outre ses sept romans, il publie régulièrement des articles dans des revues et des journaux littéraires. Actuellement, il travaille sur une histoire familiale ayant pour sujet principal la vie des femmes de sa propre famille ; un récit qui traverse plusieurs siècles de l’histoire de l’Europe de l’Est et qui sera publié en 2015.

« Gerlóczy ne s’arrête pas. Il ne court jamais, il n’est pas pressé, il préfère se promener, s’arrête temps en temps, regarde autour de lui, lie facilement conversation, il pose des questions, il observe. Gerlóczy adore engager une conversation, faire connaissance, tisser des liens d’amitié – pour qui dire bonjour ou au revoir signifie quelque chose. Car il doit poursuivre sa route, et il marche, droit devant lui, même si ce n’est pas en ligne droite, c’est son affaire, ce qui est important, c’est qu’il marche, tranquillement, sans problème. Non pas en baissant le front, non pas s’absorbant dans ses pensées, mais les yeux ouverts, en observant, en faisant attention aux autres, en les observant, en prenant des notes, en amassant, en stockant, en classant, en organisant, comme on doit le faire dans son métier. »  (Iván Bächer, A harmadik könyv, Népszabadság)

 

MÁRTON GERLÓCZY
Échelle

 

Aujourd’hui, je suis rentré. J’ai écris sur un bout de papier tout ce que je comptais faire dans l’appartement pour le rendre plus vivable, sur ce bout de papier j’ai écrit : plan de travail, plaque électrique, évier, porte-savon, porte-serviette, j’ai aussi décidé de prendre une perceuse et d’installer dès aujourd’hui la tringle du rideau qui sera placé au milieu de la pièce pour séparer le bureau du matelas, divisant, donc, l’espace en bureau et chambre, cet espace où j’ai l’habitude de travailler et de dormir, car on dit qu’il n’est pas conseillé de travailler et de dormir dans le même espace. L’espace, ça représente tout, et la vie semble mettre tous ses efforts à vouloir le réduire. On est le 1er mai et tous mes amis, la famille, toutes les personnes que je connais sont soit en vacances, soit au grand air, personne n’est resté à la maison, alors que moi, je veux à tout prix poser cette tringle, parce que je viens de rentrer et que j’ai décidé qu’il fallait que je change, et que j’avais envie aussi de faire des changements dans mon appartement et dans ma vie, demain, ça ne m’intéresse pas. C’est aujourd’hui que je veux installer cette tringle au plafond pour séparer le bureau et la chambre, parce que si j’attends, je risque de réagir comme quelqu’un qui ne trouvera pas ça aussi important que maintenant – comme je le pense. J’étais absent, mais maintenant je suis là et je vois mes erreurs, tout comme je vois ce qui cloche dans mon espace vital aussi, alors je vais poser cette tringle au plafond. J’ai besoin d’une échelle.

Le propriétaire ne souhaitait pas être présent, il ne voulait pas voir l’appartement, ni même y mettre les pieds. J’en suis absolument certain, car on n’a jamais plaisir à mettre les pieds dans un lieu où a vécu et où est morte une personne qu’on n’a pas aimé. J’étais convaincu qu’il n’avait pas aimé l’ancienne propriétaire de l’appartement que j’étais venu visiter, parce que ça se voyait sur le visage de l’agent immobilier, que le visage de l’agent immobilier reflétait la sincérité, alors que le visage d’un agent immobilier ne peut pas refléter la sincérité : dans le commerce, le comportement est déterminé par la qualité et le prix du produit proposé à la vente. Quelqu’un de désagréable ne peut pas travailler dans un salon automobile ni dans une bijouterie, quelqu’un de désagréable ne peut pas vendre une marchandise représentant une certaine valeur, quelqu’un de désagréable ne peut vendre que des choses d’un prix modique, des légumes ou des ampoules, des sparadraps, des saucisses qui baignent dans la graisse, de la quincaillerie, des produits défectueux ou avariés, des articles d’occasion ou soldés. L’agent immobilier, lui, avait le visage d’un vendeur de supermarché, le visage inhumain d’un vendeur de quincaille chauffé à la haine, au cœur d’esclave qui meurt de désespoir et où luit le manche du poignard insolent de la liberté. Il attendait devant le porche, le porche vétuste de l’immeuble vétuste d’une rue vétuste, il n’a pas dit un mot, je n’ai pas même compris son nom, il a simplement ouvert la porte d’entrée de l’immeuble et aussitôt a pressé le pas le long du couloir sombre, parce c’était l’hiver, ça ne pouvait être que l’hiver. C’était un lieu étrange et un lieu étrange ne peut être que favorable et intéressant, il n’y a donc, dans ce monde, pas de mauvais lieu, parce que ce qui est étrange dans le monde c’est ce qu’on ne connaît pas, et moi, je ne connaissais pas cet immeuble, il m’était arrivé, parfois, de lever le regard sur sa façade, seulement l’extérieur, comme sur tout. Je l’avais regardé, mais je ne l’avais pas vu, je ne pouvais pas savoir ce qui se tramait derrière son porche, le fait qu’ici, un monde étrange et singulier commençait, montant jusqu’au sixième étage ; un labyrinthe laissé à l’abandon, comme si les architectes et les gérants du labyrinthe s’y étaient perdus sans jamais reparaître pour y mettre de l’ordre.

Nous sommes montés, à pas lents, dans l’escalier glacial, étroit, sentant le moisi, et nous nous sommes retrouvés dans un corridor tout aussi glacial, étroit et sentant le moisi. Je ne comprenais pas pourquoi ces corridors étaient couverts, d’autant plus que ce genre de corridors sont généralement à l’air libre dans ce quartier, c’est alors que l’agent immobilier m’a dit que c’était un bordel. Cet immeuble avait été construit pour être un bordel, et ces passages étaient couverts pour que les gens ne puissent pas voir où allaient ces messieurs et quelle était la porte par où ils entraient, d’où sortaient ces messieurs qui trompaient leur femme, ou ceux qui n’avaient pas de femme et qui en étaient réduits à s’amuser avec des filles de joie. De la joie, c’était ce qu’ils demandaient d’apporter à leur vie misérable et solitaire, cette joie qui leur ferait se sentir encore plus misérables et plus solitaires au moment de ressortir par le passage couvert pour repartir chez eux, et ils comprendraient que ce n’était pas pour la joie, mais pour la souffrance et l’humiliation qu’ils étaient venus voir les filles de joie en traversant ce sombre corridor. Lorsque cet immeuble fut construit, il y a environ quatre-vingt ans, les putains on les appelait filles de joie, mais maintenant on les appelle des putains, car elles ne sont plus ni filles, ni joies, jamais dans leur vie elles n’ont entendu parler de joie, seulement de misère, de violence, de souffrance et d’humiliation. Un bordel, bredouille comme pour lui-même l’agent immobilier tout en désignant les portes. Une porte, deux portes, des portes séparées de deux-trois mètres les unes des autres, de petites cabines, de petits casiers funéraires alignées les unes après les autres jusqu’au fond du corridor, où l’agent immobilier a fait alors un quart de tour, et nous arrivons devant une grille donnant accès à une autre aile. Derrière la grille, il y a encore quatre autre appartements, au vu des sonnettes, j’en compte quatre là-bas, derrière de la grille, quatre sonnettes pour quatre appartements, et je regarde à l’intérieur, et au fond de ce petit couloir étroit, j’aperçois un même porte, toutes les portes se ressemblent, et nous restons là, en attendant que l’agent immobilier tente d’ouvrir la grille. En attendant, je reviens sur mes pas et j’aperçois dans l’autre coin une grille également, je vois qu’une grille a été installée partout où c’était possible, que tout ce qui pouvait être divisé a été divisé et que mon appartement se trouve lui aussi dans ce genre de lieu pouvant former un lot, où règne la peur, la vérité et le mensonge, et c’est alors que l’agent immobilier réussit à ouvrir, péniblement, la porte, le grincement de la grille résonne encore pendant quelque temps dans cette espace qui ressemble à un couloir d’hôpital, et alors le service fermé s’ouvre devant nous.

Eh bien voilà, dit l’agent immobilier dès qu’il entre dans ce parc à fous, c’est là, le premier juste derrière la grille, et aussitôt il ouvre la porte. Je vois le nom de la morte sur la porte : Madame Kárpáti. J’entre derrière l’agent immobilier qui allume la lumière et qui se précipite aussitôt vers la fenêtre pour l’ouvrir en grand et tirer le store, parce que dans ce genre d’appartement où – comme dans les tombeaux – personne ne vit, d’où on a déjà tout emmené, où les meubles de cuisine ont été détachés du mur et les appareils électriques tirés de leur place tout en restant branchés –, dans ce genre d’appartement, la fenêtre est obligatoirement fermée et le store baissé. Comme si quelqu’un allait s’intéresser ou pouvait s’intéresser à ce qu’il y avait à l’intérieur, comme s’il y avait quelque chose à voler, en-dehors des bouts de chevilles en accordéon, tachées de peinture et dépassant du mur, des carreaux de faïence fissurés ou de la pomme de douche et de la cuvette des w.-c., rongés par le calcaire et l’eau de javel. Pendant que l’agent immobilier entrait dans la salle de bain, j’ai fait deux pas jusqu’à la fenêtre. Il me disait entretemps que ça faisait vingt mètres carré et moi je regardais à travers de la fenêtre, je voyais la cour que nous venions de traverser, et en face, le mur délabré de l’immeuble au vieux crépi qui se délitait, le mur d’en face du bâtiment en forme de U, avec sa cage d’escalier où l’on voyait les gens monter, descendre pour rentrer chez eux ou rejoindre le monde extérieur. Une véritable cage d’escalier, et pas une espèce de construction alibi pour des escaliers, alors j’ai pensé que c’était bien, que d’ici je pourrais avoir la vue sur tout, et que je pourrais aussi voir le ciel, sur la droite, sûr oui, le ciel. Parce que d’ici on peut voir le ciel si on est assis, mettons, dans un fauteuil dans le coin gauche de la pièce, et j’ai aussitôt su que ce coin gauche ça serait bien, parce que de ce côté-là il n’y avait pas de voisin, seulement le couloir, celui qu’on avait traversé avec l’agent immobilier, celui où les petites cases s’alignent si vite les unes après les autres, ces petits appartements, qui sont tous pareils et de la même taille que le mien, parce que toutes les filles de joie ont toutes le droit de transmettre des joies de même nature. Ici, ce sera calme, ça ira, cette petite cour que je vois par la fenêtre, et où je vois : une maison se trouve au milieu, les deux extrémités du U sont reliés par une maison. Une maison de campagne, en pleine ville, au beau milieu du quartier, de cette cour, il y a une maison ici avec un carré de fleurs devant la loge du concierge, et aussi un panneau de basket, des enfants, un village, ici, en pleine ville, et ça c’est bien. Il faisait chaud dans la pièce, c’était terrible, à cause du chauffage central, je l’ai même dit à l’agent immobilier, que dans cette pièce il faisait très chaud, on n’aurait pas froid, ça non, sur quoi il avait répondu que ce chauffage central, c’est vrai, il marchait très bien, mais que selon lui, ce n’était pas dans la pièce qu’il faisait chaud, mais dans l’appartement. Pour la pièce, il disait appartement et je devais admettre qu’il avait raison, c’était bien un appartement qu’il vendait, et pas une pièce, et moi, ce que j’étais venu voir, c’était un appartement, pas une pièce. Et en été, il y fait frais, disait-il alors que son regard balaye la pièce qui était aussi un appartement, et qu’il repousse du pied un carton, et que moi, je regarde le carton d’où sortait tout un bric-à-brac. Celui de la morte, tout le fourbis de Madame Kárpáti dont personne ne voulait, ni la personne chargée de vider l’appartement, ni même celle qui avait demandé qu’on la débarrasse de tout ce fourbis qu’elle-même ne voulait pas. On avait dû les choisir par annonce, rachat de succession, c’est ce qu’on avait dû mettre, et on les avait appelés, mais ce carton, même eux n’en voulaient pas, ou bien ça rentrait pas dans le break, et il est resté ici comme le rebus le plus inutile de l’attirail inutile d’une vie inutile, dont personne n’avait voulu, même ceux qui d’habitude veulent tout. L’agent immobilier me dit qu’il va l’emmener, et qu’il ne faut pas lui en vouloir, mais moi je lui dis que c’est moi qui vais l’emmener et que je ne lui en veux pas. Si c’est possible, je garderai le carton, car je suis toujours intéressé, dans tous les cas, par ce genre de cartons remplis d’objets que personne ne veut, les objets les plus superflus de la vie d’une morte dans l’appartement de qui j’aimerais vivre, en l’état actuel des choses ces objets comptent parmi mes objets les plus personnels et les plus importants. Et je voudrais lui signaler que je me porte acquéreur, moi aussi de l’appartement, et lui, il n’en croit pas ses oreilles, et dans sa surprise le voilà qu’il éructe, je dis, oui, c’est exactement l’appartement dont j’ai besoin, un bordel en pleine ville, un bordel en plein centre-ville, avec quelque chose qui sent la campagne et la banlieue, la zone et la misère. L’immeuble où je veux déménager, où je veux vivre, travailler, dormir, c’est juste cet immeuble-là, monsieur.

L’odeur de la vie de la morte, non seulement l’odeur de sa vie qu’on appelle ordinaire ou normale, mais aussi celle de sa vie de moribonde – cette odeur qui possède une composition au moins aussi trouble et une histoire aussi complexe que la vie et la mort de la morte – semblait impossible à faire disparaître. Toutes les odeurs qui semblent imprégnées possèdent une composition et une histoire plus compliquées que la simple aération d’une pièce, impossible de faire partir d’un simple courant d’air la douleur ou l’angoisse, la peur, l’enfermement. Tout comme l’obscurité ou l’espoir, impossible de faire ainsi disparaître l’odeur d’un corps agonisant, l’odeur d’une peau grasse et des cheveux gras, l’odeur de ce qui touche à la mort, l’odeur d’un oreiller ou d’un drap sale et puant la peau grasse et les cheveux gras. L’odeur d’une vie mourante et ruinée époussetant la vie poussiéreuse avec un chiffon poussiéreux. Tout ce qui n’a pas de place dans un espace si réduit qu’un être humain ne devrait pas y vivre est impossible à aérer. J’ai acheté l’appartement puis j’ai amené une chaise, je me suis assis sur la chaise au milieu de la pièce puante et sale, et j’ai tiré le carton à moi pour l’examiner. Le carton a crissé sur les dalles roses, un nuage de poussière s’est échappé de la nappe tachée de café lorsque je l’ai secouée, mais je n’ai rien trouvé dans le carton que j’aurais pu garder, il fallait pourtant que je garde quelque chose, il fallait que je choisisse au moins un objet de quelque importance pour me souvenir d’un être que je n’avais jamais vu. J’étais assis, là, au milieu de sa pièce qui, pour une raison étrange, à partir de ce moment-là, est devenue ma pièce et mon appartement, et alors une carte postale m’est tombée entre les mains, une carte de Noël, et cette carte m’a fait penser qu’il devait bien exister une boîte aux lettres correspondant à cet appartement, alors j’ai décidé de descendre pour retrouver la boîte aux lettres de la morte. Moi, personnellement, je n’ai encore jamais vu un mort, j’ai toujours vu vivants ceux qui sont mort ensuite. Je ne me suis jamais retrouvé dans un appartement où séjournait un mort en même temps que moi, ce que je considère, bien sûr, être un hasard parfaitement ridicule, parce que, dans tous les lieux où j’ai pu mettre les pieds, des morts, il a bien dû en passer. Dans les appartements, dans les bureaux, dans les moyens de transport, dans les rues. Il y a peu de chance qu’il existe un seul lieu où j’ai pu mettre les pieds pendant ma courte existence où quelque mort ne m’aurait précédé, étendu avec cette sorte d’infinie paresse si caractéristique qui provoque chez un homme plutôt bien disposé une peur envers la vie. Sans parler du fait qu’en n’importe quelle personne croisée au cours de mes journées il y a promesse d’un mort, ça m’attriste de savoir que parmi tous ces gens qui courent partout comme dans une fourmilière il n’y a pas une seule personne, quelqu’un qui soit assez courageux et qui ait assez de cran pour décider un jour de se coucher sans plus jamais vouloir se lever. Je suis horrifié par la vue, l’odeur et le comportement de ses vauriens.

Je me suis arrêté devant les boîtes aux lettres, et d’abord, je les ai comptées. Dix-huit appartements par étage, dix-huit trous, dix-huit filles de joie, dix-huit solutions, alors j’ai cherché la mienne, ou plus exactement la boîte aux lettres de Madame Kárpáti. J’étais effaré par cette multitude de papier qu’on avait fourré dedans, cette pauvre boîte aux lettres ressemblait à une poubelle traînant dans la rue un dimanche après-midi. Les papiers froissés, on aurait dit une fleur de papier piétinée par des chaussures sales pendant une leçon de bricolage, et sur le devant de la boîte toute cabossée brillait le nom de la défunte, que je ne pouvais d’aucune façon mettre en rapport avec mon nom à moi. J’étais devant la boîte aux lettres, et dès le premier instant, j’ai compris que ce n’était pas moi, que ce nom, que cette boîte n’avaient rien à voir avec moi, on ne m’avait encore jamais, pas une seule fois appelé Katalin. J’avais apporté avec moi un sac plastique et un tournevis, et tandis que je me trouvais là, devant cette imposante muraille de boîtes aux lettres couleur vert bouteille, j’ai réfléchi pour savoir si je devais d’abord dévissé la petite plaque avec le nom, et ensuite extraire tous les courriers, ou d’abord extraire les courriers et dévisser ensuite la petite plaque avec le nom. Finalement je me suis décidé pour la plaque en premier, parce qu’au cimetière aussi, on fait comme ça : on creuse d’abord la fosse et ensuite on y descend le défunt dans le cercueil, et non l’inverse. Je m’étais préparé à l’idée de faire irruption dans l’univers intime de quelqu’un, dans l’univers intime de ses réponses à ses questions, à ses demandes, sachant très bien qu’il est fort inconvenant de faire irruption dans l’univers intime d’un mort, c’est pour ça que mon cœur battait si fort, je l’entendais battre la chamade devant la boîte aux lettres de quelqu’un dont le cœur ne battait plus du tout. Alors j’ai dévissé la petite plaque avec le nom, ensuite j’ai ouvert la boîte aux lettres.

J’ai ramassé et puis tassé les papiers dans le sac en plastique aussi vite que j’ai pu. J’avais la frousse qu’un habitant passant par là ne me demande ce que je faisais ici et pourquoi c’était moi qui le faisait et pas un proche parent de Katalin ou en tout cas quelqu’un de plus proche que moi, parce que ça n’était quand même pas un crime de supposer qu’il puisse exister dans ce monde quelqu’un de plus proche du cœur de Katalin, à l’époque où il battait encore. Peut-être que cette personne viendrait me trouver pour me questionner, peut-être que moi aussi je pourrais la questionner pour savoir qui était donc cette dame qui avait subi l’oppression de ces quatre murs, et dont à partir d’aujourd’hui c’était moi qui allait subir l’oppression. Mais personne n’est venu me trouver et la boîte aux lettres n’a recelé aucun secret, il n’y avait en-dehors des factures et des publicités qu’un seul courrier personnel, une carte postale où on avait écrit : T’envoyons de Pécel tous nos bons vœux pour la Noël, affectueusement, Magdika et sa famille. J’ai réfléchi ce que je devais faire, si je devais la jeter ou non, et finalement je l’ai gardée, parce que j’ai senti qu’il fallait que je la garde, si personne hélas ne pensait à Katalin en dehors de Magdika et de sa famille, à Pécel, dans ce cas-là il ne fallait pas priver Katalin de ce plaisir-là. Je suis remonté et j’ai voulu lire ce qui écrit sur la carte postale que je venais de trouver juste avant dans le carton : T’envoyons de Pécel tous nos bons vœux pour la Noël, affectueusement, Magdika et sa famille. Rien n’a changé, Noël est pareil à ce qu’il était il y a dix minutes, avec des vœux tout aussi bons et tout aussi affectueux de Pécel, et à partir de ce maintenant, je n’ai plus qu’une seule mission : garder la correspondance de Madame Kárpáti et assurer la famille, là-bas, du fait que Madame Kárpáti est en parfaite santé et qu’elle se réjouit comme jamais de l’approche de Noël, et qu’elle n’a pas la moindre intention de mourir ou de jouer les cadavres, parce qu’elle est en vie, qu’elle va très bien et se porte comme un charme

[…]

(Traduit du hongrois par Anett Barna et Thierry Loisel)

 

 

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