A csemegepultos naplója
(Journal d’un épicier)
de Márton Gerlóczy

Scolar, 2014 (Ulpius-ház, 2009)
Traduction : Anett Barna et de Thierry Loisel

MÁRTON GERLÓCZY
Journal d’un épicier

 

 

« Les saucisses de cheval, c’est elles qui l’ont voulu. Les pâtés de foie périmés. La poitrine de lard. C’est tout ça qui m’a sauvé pour que je puisse me sentir à nouveau un être humain. J’ai décidé deux choses. Un, que je resterais célibataire. Les célibataires, y peuvent s’envoyer en l’air tant qu’ils veulent. Et deux que j’travaillerai en superette. Le marché, ça veut dire la vie. Ceux qui travaillent en superette, ils vivent. Ils sont au milieu des gens. La barbaque, morte ou vivante, mon p’tit Gaston, c’est à ça que ça se résumera, la vie. Je ferai la chasse aux vivantes et recevrai les clients pour leur revendre la bidoche qui l’est plus, vivante. Acheter, vendre, j’vais travailler en superette. Le jour, je tripoterai les saucissons et le soir les foufounettes. C’est tout. Voilà c’que ça sera la vie d’un épicier célibataire.

 

*

 

Arrive un client comme on en voit peu. La trentaine, qu’a bien réussi. Pompes en cuir qui crissent, pantalon de toile bien repassé, chemise blanche rentrée, bien ouverte sur la poitrine, veste. Cheveux frais coupés, avec un peu de gel, brillants. Un Sony vaiocool à l’épaule. Élégant, allure sportive. Il est en train de téléphoner. Il tient prêt de l’oreille son appareil tout plat comme on peut l’attendre d’un mec à la trentaine qu’a réussi. Avec deux doigts. Il arrive tranquille au comptoir. Pof, pof. Il lève les yeux et me regarde. Il veut que je m’aperçoive qu’il est là. Il parle de chiffres. De solutions. De problèmes. « Il a toujours moyen de trouver de quoi payer pour résoudre ce problème, Gábor. » Il parle bien fort. Ensuite il couvre le micro un instant, me regarde un instant et se contente de dire :
– Du blanc de poulet.
J’claque du bec ouvertement. Il entend. Pince les lèvres. Moi, j’bouge pas, et je le regarde. Il va redemander. Cette fois, avec sa main. Il en montre trois avec son doigt. Je sais que ça fait très branché. D’avoir dix mains et de pouvoir quand même se débrouiller. Montrer à tout le monde qu’on n’a pas une putain de minute à nous, mais qu’on y arrive, bordel ! Le téléphone dans une main, de l’autre tenant le volant, le rasoir dans la troisième, le dossier dans la quatrième, et avec une cinquième, on a même encore l’énergie de caresser la cuisse de not’ gonzesse. On part d’ici à neuf heures, à dix heures on est là-bas, et à onze heures on est de retour… On trime toute la journée et on tient le coup, bordel. Je m’apprête à lui peser ses trois cents grammes de blanc de poulet tranché. Ce fumier continue à téléphoner. Ses yeux s’arrêtent sur ma main.
– Gábor, une minute, y me donne de la charcuterie...
Il. Ça doit être moi. Ce il. Celui qui lui donne de la charcuterie.
– Monsieur, si vous arrêter de téléphoner...
Il est étonné. Il raccroche.
– Vous vouliez dire du blanc du poulet, les morceaux entiers.
– Ouais. Donne ça.
– Pardon ?
– Oui c’est ça. En morceaux entiers.
– Ça ? Que je donne ? Moi ?
– Quoi, tu veux plaisanter avec moi ? T’es pas là pour me donner ce que je te demande ?
– Bien sûr que si. Seulement la personne que vous cherchez, que vous tutoyez, et avec laquelle vous m’avez confondu, cette personne qui vous donnera ce que vous demandez parce qu’elle est là pour ça, elle n’est pas ici.
– Hein ?
– Je vous propose d’aller voir votre boucher.
Il jette un coup d’œil sur l’enseigne. Il a honte parce qu’il s’est trompé. Pas parce qu’il s’est comporté comme un fumier, mais parce qu’il s’est trompé. Généralement ce sont les perdants qui se trompent. Ceux qui ne peuvent pas faire attention à plusieurs choses à la fois. Ceux qui, bordel, ne tiennent pas le coup aussi bien que lui, le gagnant.

 

*

 

Je vais voir ma nouvelle collègue qui, pour une fille, est terriblement poilue ; avec Jolan, on la surnomme Yéti. Déjà sur le seuil j’entends sa voix superbe. Elle est avec un client, elle parle très fort. Elle ne répète qu’un seul mot, en faisant de son mieux pour bien articuler.
– Dar-ling.
Elle prononce le mot sur un ton qui laisse à penser que ce n’est pas la première fois qu’elle le dit. Je prends le train en marche et j’écoute. Elle est avec trois clients allemands. Les deux hommes ricanent, gênés, la femme regarde sans rien comprendre. Yéti serre un salami dans les mains.
– Pâprikah ? – demande l’Allemand.
– No, no, no, Mister ! Darling. Dar-ling ! – répond Yéti.
Les Allemands continuent à ne pas comprendre. Moi non plus. Elle se tourne vers moi, d’un air boudeur. Elle se met à frapper l’air avec son salami.
– Ben là, y fait esprès. Pourquoi qu’y comprend pas ? J’parle pas allemand.
– C’est quoi le problème ?
– Ben, j’a beau y répéter qu’c’est au darling, à l’ail, pas au paprika, passqu’on n’en a plus, y veut pas comprendre...
– Moi non plus, je ne comprends pas. Qu’est-ce que tu veux dire avec ton darling ?
– L’ail. Ben c’te salami, l’est à l’ail ou pas ?
– Et où t’es allé chercher que darling ça veut dire ail ?
– C’est marqué là-d’ssus, té !
Elle sort une feuille A4 où il est écrit :

Doux – swiit
Piquant – spaïsi
Cheval – hors
Porc – pork
Ail – darling

Je prends le relais. Je raconte aux Allemands ce qui s’est passé. On rigole bien. Yéti a un petit coup de cafard. Peu importe, j’ai quand même raison. Elle avait qu’à rester dans son trou. Ça aurait été mieux pour tout le monde. Là-bas, elle ne se serait pas retrouvée dans ce genre de situation. Moi par exemple, j’ai pas envie de travailler à Wall Street.
Je sers les Allemands. Ils s’en vont.
– Qu’est-ce tu leur as dit ?
– Bon, regarde bien ! Celui-là, on le barre, et on écrit ça à la place.
J’écris sur son papier garlic, ce qui me donne envie de me tordre de rire.
– Tu t’ moques de moi, hein ?
– Mais non !
– Ben d’accord, j’préfère.
J’ai encore plus rigolé. Elle a cru que ça n’était pas d’elle que je riais. Puis, après un temps, elle pousse un soupir en fixant loin devant elle, et sort une considération sociale de haute philosophie devant laquelle à l’Union européenne et aussi à Wall Street on lui aurait tiré son chapeau.
– Pouquoi qu’on parle pas tous la mâme langue ?

 

*

 

Je vois rarement des femmes. Deux boulangères bien dodues. La Yéti. Yolande. Et la grosse truie chez qui j’achète mon café. Si je continue à rester ici, je serai obligé de draguer une employée ou une mémé retraitée. C’est elles qui représentent les femmes, ici. Rarement, une étudiante fait son apparition, pourtant l’école où elles font leurs études de commerce, bref l’étude des marchés, se trouve juste à côté. Elles ne vont qu’à la boulangerie ou au magasin chinois lorsqu’elles veulent faire des sushis pour des copines qui viennent le soir. Ou lorsqu’elles vont faire la fête. Elles serrent leur petit bout de papier dans une main et leur bouteille d’eau minérale à l’aloé vera dans l’autre. Elles traversent le Fleuve en courant. Elles achètent le pain complet dont on leur a parlé dans un magazine ou à la télé. Ensuite elles partent en courant. C’est pas leur monde. Ça leur fait penser à leur grand-mère, à la mamie ringarde, parce qu’elle parle en patois et qu’elle va au marché. Elle mange du lard. Et des œufs. Elle n’a aucune idée de ce que c’est qu’un sushi, et sait même pas se servir d’un téléphone portable. Elle ne parle pas l’anglais et regarde les séries. Elles aussi, elles regardent des séries, mais pas ce genre-là. Pas le même genre de merde. Pour moi, toutes les séries ça se ressemble. Moi, j’ peux pas attendre. J’aime pas attendre. Attendre, c’est fait pour les morts.
Pourtant, derrière un comptoir, on a l’air plus viril, et les femmes, elles en pincent pour les bouchers. Je l’devine à la manière dont les femmes qu’ont la trentaine me regardent. Elles, elles savent déjà ce que c’est, un homme, elles me prennent pour un homme, un vrai, et un boucher. Mais ici, jamais j’pourrai draguer la moindre femme. Sûr que ça n’ira pas plus loin que le flirt. Sûr et certain parce que je ne suis qu’un p’tit épicier de merde. Même si j’étais le plus bel étalon ou l’homme le plus séduisant du monde qu’ait chié par le bon dieu, derrière mon comptoir, je n’aurais quand même aucune chance. Je ne suis qu’une bête enfermée dans sa cage, qui se contente de regarder les femmes qui passent par là en attendant qu’on la libère.
Et puis parfois, une fois tous les trente-six du mois, j’aperçois, transi dans mes souffrances, en détachant les yeux de la caisse, de la balance ou des bouts de papier que je range, derrière les longs salamis et les boîtes de pâté de foie, une paire d’yeux brillants qui me fixent. En souriant. Attendant timidement que je fasse attention à elle, et moi, le prédateur pris à son propre piège, je ressens un tel amour, comme quand j’avais quinze ans et que je ne savais pas encore que mes sentiments n’appartenaient qu’à moi. Elles sont là, gênées, avec leur petit pain à la main, venues généralement acheter quelques tranches de salami pour mettre dedans, et ne comprenant pas ce que je fais ici. Elles voient que je ne suis pas à ma place. Et moi, j’aurais envie qu’elles m’emmènent avec elles. Qu’elles me trouvent une excuse. Qu’elles me fassent couler un bain très chaud dans leur salle de bain impeccable. Qu’elles allument pour moi des bougies parfumées, alignées sur le bord de la baignoire. Qu’elles me préparent un tee-shirt pour dormir. Qu’elles me donnent une brosse à dent, des chaussons, une serviette. Qu’elles me préparent une tisane. Qu’elles mettent un de leurs CD de musique latino. Et pendant que je prends mon bain, qu’elles regardent tranquillement leur série, en se vernissant les ongles des pieds ou en se coiffant. Qu’elles fument leur cigarette fine à la fenêtre. Qu’elles s’enlèvent le goût de la fumée avec un Tic-Tac. Qu’elles m’attendent, enveloppées dans les draps qui sentent l’assouplissant et se réveillent sur ma poitrine.

 

(Traduit du hongrois par Anett Barna et Thierry Loisel)

 

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