Andrea Tompa, A hóhér háza. Tör­­ténetek az Aranykorból (La Maison du bourreau. Histoires de l'âge d'or)

Kal­lig­ram, 2010
Note de lecture de Gábor Orbán

Le Roi Blanc, la Transylvanie des années 80, si sombre sur le plan historique, me semble un vivier formidable pour la création littéraire. Le premier roman d´Andrea Tompa, La maison du bourreau ne fait que confirmer cette hypothèse. 

A la manière du Cours de danse pour adultes et élèves avancés de Hrabal, le récit s’étire en une seule phrase interminable, chapitre après chapitre, rejetant en vrac les débris difformes d’un monde englouti, celui de Kolozsvár (Cluj) de l’époque Ceausescu.

Happé par ce flot verbal, on se retrouve rapidement dans l’uniforme étriqué d’une lycéenne hongroise, répétant avec elle dans un stade gelé, la gigantesque image vivante prévue pour la visite du dirigeant communiste. Elément infime de l’oreille présidentielle, elle ne manque pas de clairvoyance quant à la nature surréaliste du régime :

« Il ne vient pas, probablement qu’il n’existe même pas, pensait la fille, ou c’est seulement son sosie parce qu’il en a plusieurs qui visitent les villes en même temps, qui pourrait le savoir en dehors de lui et de son pilote, il devient immortel grâce aux autres, de toute façon on ne le voit que sur des photos ou à la télé, il n’est pas impossible qu’il n’existe que par les images et les sosies, et lui non, il ne peut pas mourir car il n’a jamais existé, quelqu’un l’a inventé et tout le monde y a cru, on l’a inventé comme les habitants de Kolozsvár ont inventé la maison du bourreau dans la rue Petőfi, personne ne sait qui, quand et comment l’a créé pour apeurer la ville mais aujourd’hui, on accepte son existence sans soupçons ni réflexion pour qu’on ait de quoi avoir peur ».

Cette jeune fille précoce, amatrice de littérature et de théâtre, présente d’indéniables similitudes avec Andrea Tompa, native de Kolozsvár, auteur d’une thèse sur Nabokov et critique de théâtre de son état. Cependant, la narration à la troisième personne, outil d’aliénation que l’écrivain manipule avec brio, évite au récit de sombrer dans les écueils de la sensiblerie ou du réquisitoire. Un véritable tour de force si on veut raconter une réalité qui se définit par des manques.

Le manque d’eau chaude et d’électricité, le manque de carte dans les restaurants (de toute façon, il n’y a que des cuisses de grenouille importées de Pologne), le manque d’enseignement en hongrois (ce n’est pas grave, on devient le chouchou de la prof de littérature roumaine), le manque du droit à l’avortement (on fait ce qu’on peut et nous jetons les restes emballés dans une serviette chinoise dans les poubelles rarement ramassées), etc., etc.

C’était comme ça, point. Le passé est un monolithe compact impossible à modifier. Il ne nous reste plus qu’à l’accepter tel qu’il est. Le père de la jeune fille a beau rêver à son acte manqué dans ce train bondé pour Bucarest aux débuts des années 1960, il n’aurait rien arrangé en poussant dans le vide le futur dictateur communiste : « Si père avait réussi à le faire tomber, il n’y aurait ni vampire, ni film et père ne se serait pas transformé en héros mais en assassin ignoble qui aurait passé le reste de sa vie à la prison de Szamosfalva ». 

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