Régi idők mozija
(Le Cinéma de M. Zsámboky)
d'Iván Mándy

Magvető, 1967
Traduction d'Agnès Járfás

Le cinéma représentait d’intenses émotions dans la vie de l’écrivain hongrois Iván Mándy (1918-1995). Il a consacré deux cycles de nouvelles à son art de prédilection : Le Cinéma de Monsieur Zsámboky et Le Cinéma d’autrefois (1967). C’est de ce dernier dont la nouvelle suivante est extraite. Mándy y évoque ses lieux mythiques : le cinéma des années trente et les salles obscures des quartiers populaires de Budapest. Il y réussit le tour de force d’illustrer son sujet par les techniques propres à l’art cinématographique. Car c’est bien l’art visuel qui a inspiré la structure de ses textes : gros plans, montages et dialogues. Aucun monologue intérieur ni aucune description ne viennent parasiter ces moments de grâce où des objets banals – souvent disloqués – s’animent, où des personnes disparues depuis longtemps reprennent vie. Cinéma et littérature : deux arts magiques, grâce auxquels la médiocrité accède au merveilleux.
 
 
Les partenaires
 
Ils étaient tous là.
Il inscrivit dans son cahier tous ceux qui avaient joué un jour avec Greta Garbo. Sur la page de gauche le nom, sur la page de droite le titre du film :
Lars Hansen – La Femme divine
Nils Asther – Les Orchidées sauvages
Ils étaient assez nombreux. Greta Garbo semblait vouloir s’attacher à quelqu’un, mais finalement un nouveau nom surgissait.
Non, se disait le garçon, décidément, Garbo ne trouvera jamais l’homme de sa vie. Nils Asther avait été son partenaire dans deux films, mais il y avait eu ensuite Gavin Gordon et Conrad Nagel. Gavin Gordon jouait un pasteur à ses côtés, Conrad Nagel un précepteur.
Un cahier recouvert de papier bleu, une étiquette décollée, Károly Bonaja, mathématiques et géométrie. Le coin de l’étiquette était corné. Le garçon y passa la langue puis essaya de la recoller. Tout en se disant que Garbo reprendrait Nils Asther.
« Non, secoua la tête Nils Asther, elle ne me reprendra plus jamais. Elle sait jeter quelqu’un comme… Enfin ! n’en parlons pas. »
« Elle m’a dit qu’il n’y avait qu’un seul homme qui comptait pour elle, et que c’était moi. » Le blond pâle Lars Hansen haussa les épaules. « Et après La Femme divine elle n’a plus voulu entendre parler de moi. On avait encore un film à faire ensemble, mais elle s’est jetée par terre et a fait une scène.
« La Divine ! » opina Gavin Gordon qui avait joué le pasteur aux côtés de Greta Garbo.
« Elle presse les hommes comme des citrons puis elle les jette. » Nils Asther se tut un instant. « Et si j’ajoute que, depuis, je ne peux travailler avec personne d’autre et que, pour moi il n’y a pas eu d’autre femme… alors, vous pouvez vous imaginer ! »
« Pour moi, c’est pareil » dit Lars Hansen, « parce qu’il faut bien le reconnaître, Garbo est tellement exceptionnelle… »
« Tellement ! » Nils Asther se passa la main sur le visage d’un geste résigné. Des noms, des noms, les uns après les autres. Les anciens partenaires disparaissaient pour céder leur place aux nouveaux.
Nils Asther haussa les épaules.
« Qu’ils viennent ! Personne n’égalera ma prestation dans Les Orchidées sauvages. »
  « Ni la mienne dans La Femme divine. »
Mais pour eux, c’en était fini. Il n’y aurait plus de nouveau titre à côté de leur nom. Lars Hansen en profita pour évoquer Stiller. Le réalisateur qui découvrit Garbo et l’a fit venir de sa Scandinavie à Hollywood.
« Pourtant, ils n’avaient appelé que Stiller, car à l’époque personne ne savait rien sur Garbo. Garbo n’était pas encore la Divine, juste une grande bringue aux jambes et aux mains fortes qui désespérait tout le monde. Tout au moins les réalisateurs. “J’espère, mon cher Stiller, que vous n’y pensez pas sérieusement.“ Alors que Stiller y pensait très sérieusement. Il se battit pour Garbo jusqu’à ce qu’elle obtienne son premier petit rôle.
« Elle ne s’était guère fait remarquer » intervint Conrad Nagel. « De toute façon, à l’époque, personne n’arrivait à la cheville d’Asta Nielsen. »
« C’est bien pour cela que Stiller a dû continuer à se battre pour elle. Garbo lui avait dit : “Maurice, je ne l’oublierai jamais.“ Et après, dès qu’elle a commencé à percer … »
« Stiller a dû se faire une raison.  »
« Car elle changeait déjà de réalisateurs comme de partenaires, et elle préférait travailler avec n’importe qui plutôt qu’avec Maurice Stiller. »
« C’est bien elle. » Nils Asther agaçait sa moustache. « Je la reconnais bien là. »
Puis ils se turent. Pour un temps, les anciens partenaires de Garbo se retrouvèrent quasiment sans voix. Car un nouveau nom était apparu : John Gilbert.
Le garçon n’arrivait pas à mettre tous les titres en face du nom de John Gilbert. « On dirait que Garbo a enfin trouvé l’homme de sa vie. »
« Ha ! ha ! ha ! » Nils Asther laissa échapper un rire sardonique.
Lars se contenta de sourire et Gavin Gordon fit : « Je leur souhaite bien du plaisir. »
Quant au garçon, peut-être justement en l’honneur de John Gilbert, il arracha le papier bleu de son cahier et le couvrit de nouveau. Il y colla une nouvelle étiquette, y passa la langue, la lissa. Puis il y écrivit avec application : Károly Bonaja, cahier de cinéma.
Il revint en arrière comme si quelque chose lui était subitement venu à l’esprit.
Parallélogrammes et parallélépipèdes. Ils étaient là, au début du cahier, un peu flous, inachevés. Le garçon les regardait sans les voir. Qu’est-ce qu’il y a ? Est-ce qu’ils croient vraiment que je n’ai que ça à faire ?
Il gomma les deux figures géométriques. Il les gomma tout simplement.
Elles n’ont pas leur place dans ce cahier. Surtout pas maintenant, alors qu’entre en scène l’éternel partenaire.
« Ha ! ha ! ha ! gloussa Nils Asther. L’éternel partenaire… »
Lars se contenta de sourire et Gavin Gordon fit : « Je leur souhaite bien du plaisir. »
– Il sera pourtant fatal à Garbo, dit le garçon.
– Fatal ! gloussa Nils Asther. Une seule personne sera fatale à Garbo, Garbo elle-même. »
Il pouvait dire ce qu’il voulait. Aux côtés de Garbo, on ne voyait plus que John Gilbert.
Le garçon ne comprenait rien à l’affaire : « Que vaut la moustache de John Gilbert par rapport à la moustache de Ronald Colman ?!
– Et à ma moustache ! » La voix de Nils Asther était irritée.
Des moustaches autour de Garbo. La moustache de John Gilbert tout proche, celle de Nils Asther au loin. Entre les deux, Lewis Stone, Conrad Nagel. Seulement, celle de Conrad Nagel n’était pas véritable. Ce n’était que la moustache d’un rôle. Elle paraissait même curieuse sur ce visage de jeunet.
Des moustaches autour de Garbo. Mais finalement, il ne resta que John Gilbert.
John apparaissait tantôt comme un peintre en veste de velours, tantôt comme un jeune prince noceur.
« C’est Mickey tout craché ! opina Nils Asther.
– Aucune personnalité, fit Lars Hansen. Et prenons garde, tôt ou tard, il finira par détruire Garbo aussi. »
Il ne la détruisit pas.
Le visage glacé et douloureux de Garbo s’éloigna de John Gilbert.
« Incroyable ! » Gavin Gordon hocha la tête. « Alors que tout le monde pensait que ça finirait par un mariage.
– Mariage ! » Le visage de John Gilbert s’assombrit. « Garbo et le mariage ! Savez-vous ce qu’elle m’a dit après ?
– Après quoi ? » demanda Nils Asther d’un ton passablement acerbe.
John ne l’entendit même pas. Il parlait, il parlait et agaçait sa moustache. Tout comme avant lui Nils Asther.
« Qu’elle préférait se retirer dans un couvent plutôt que de rester… Elle n’arrêtait pas de hurler : “Plutôt le couvent !”
– Je la comprends, opina Nils Asther.
 – Ça finira de toute façon comme ça » opina Gavin Gordon.
John Gilbert agaçait sa moustache tout comme Nils Asther auparavant. « Et savez-vous qui est son partenaire ? Le dernier ? Un nain !
– Un nain !?
– Que racontez-vous là !
– Nous le connaissons tous : Ramon Novarro ! »
Un instant de silence consterné. Puis une voix :
« Non, c’est impossible !
– Vous pouvez me croire. Ils tournent Mata Hari.
– Mais Ramon Novarro a été Ben Hur, dit le garçon, et quand il a fait tomber Messala dans la course de chars à Rome… »
Tout le monde se tenait les côtes. « Il n’arrivait même pas à voir à travers son casque. »
Le garçon aurait voulu dire qu’au Cinéma Roxy personne n’avait rigolé. Au contraire, ils avaient failli casser les fauteuils. Et lui, il en avait même oublié ses bonbons.
Gavin Gordon, sur un ton calme et pondéré : « Le problème, ce n’est pas qu’il soit petit, mais qu’il soit piètre acteur.
– Stiller n’aurait jamais travaillé avec lui. Il ne l’aurait même pas pris comme figurant. »
Gilbert : « Apparemment, c’est exactement ce qu’il faut à Garbo. Pour qu’elle puisse encore plus briller à ses côtés »
Nils Asther, très ironiquement : « Pourtant ces derniers temps elle a suffisamment eu l’occasion de briller. »
John ne l’entendit même pas. Il racontait qu’il s’était totalement soumis à Garbo. En fait, il parlait de son talent.
« Et ça vous a demandé beaucoup d’efforts ? »
Ça, évidemment, c’était encore Nils Asther. Apparemment, Nils Asther avait décidé de pousser à bout John Gilbert.
Le visage de John Gilbert s’allongea tel un taille-crayon et il ne cessait de répéter le même nom. 
« Garbo… Garbo… »
Et le garçon inscrivit dans le cahier : 
Ramon Novarro – Mata Hari.
Puis plusieurs titres vinrent s’ajouter au nom de Ramon Novarro. Juste quelques titres… Car Ramon passa à la trappe comme les autres.
John Gilbert caressait l’espoir que son heure viendrait.
« Garbo ne peut vraiment rayonner qu’à mes côtés.
– Parce que vous êtes un décor ! » acquiesça Nils Asther.
John Gilbert fit à nouveau la sourde oreille. Il attendait, espérait que peut-être un jour… Et alors, il se produisit quelque chose de tellement, mais de tellement… Garbo annonça simplement qu’elle voulait rejouer Anna Karénine.
« Mais, cette fois, on dirait que ce n’est pas vous qui êtes son partenaire, mon cher Gilbert. » Nils Asther caressait sa moustache avec de petits mouvements sournois. « C’est un inconnu, un certain Frederic March. Eh oui, Frederic March. »
John se taisait.
« Pas aussi inconnu que ça, ce Frederic March. C’est l’homme du siècle. C’est ce que la presse dit de lui. Je ne suis pas certain, cher Gilbert, que l’on ait jamais parlé de vous en ces termes… »
Et Frederic March, l’homme du siècle, avait joué le rôle aux côtés de Garbo comme autrefois John Gilbert.
Puis l’homme du siècle disparut à son tour. De nouvelles moustaches suivirent.
Le garçon les inscrivit, tous sans exception, dans son cahier. Sur la page de gauche le nom, sur la page de droite le titre du film.
Puis il n’y inscrivit plus rien. Il n’y avait plus de noms et plus de films.
« Gênant, dit Nils Asther, Garbo les a tous usés. »
Ils se taisaient comme ceux qui attendent quelque chose. Peut-être que quelqu’un apparaîtra tout de même. Mais personne n’apparut.
Brusquement le garçon se mit à dessiner. Des lunettes, d’énormes lunettes noires.
« Oui, nous sommes au courant, opina Lars Hansen, Garbo a mis ses lunettes noires et s’est retirée. De tout, et de tout le monde.
– Vous y comprenez quelque chose ? demanda Gavin Gordon. Alors qu’elle avait tout obtenu… Tout…
– Seulement pour elle, ce n’était rien. » Lars fit une pause puis lâcha : « Et puis le trac.
– Mais quel trac ? Vous ne voulez quand-même pas dire que…
– Elle a toujours eu le trac. Et le succès n’a pas arrangé les choses. Stiller lui avait déjà dit qu’elle mourrait avec le trac.
– Et c’est pour cette raison que, maintenant…
– Pour cette raison ou pour une autre. »
Ils se demandaient, ils se demandaient sans cesse pourquoi Garbo s’était retirée derrière ses lunettes noires. Nils Asther croyait même savoir qu’elle habitait un endroit inaccessible. Entre les rochers, dans un golfe. Parfois une vieille amie peut lui rendre visite. Mais à une condition : ne pas parler de cinéma !
John Gilbert, dont on croyait qu’il serait l’homme de sa vie, l’éternel partenaire, finit par éclater.
« Si seulement je pouvais encore jouer à ses côtés, ne serait-ce qu’une seule fois ! Dans un rôle secondaire… ou même comme figurant… »
Puis il se tut, parce que le garçon l’avait gommé.
Le garçon gomma également Nils Asther, Lars Hansen et tous les autres.
Il ne resta rien. Que les lunettes noires.
 
Inédit - droits réservés
 

Traduction réalisée à Balatonfüred, où j’anime un atelier annuel depuis 2002. Les étudiants participants cette année furent Thomas Chadœuf-Hoebeke, Anne-Marie Giudicelli, Dávid Lengyel, Olivier Masseglia et Iris Stollsteiner-Maróczi.  

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