Pál Békés,
Bélyeggyűjtemény (Collection de timbres)

Palatinus, 2012
Traduction proposée par Sophie Kepes

Cinq vignettes
Traduction: Sophie Kepes

1. Quand le temps serait venu

Quand Lajos Kossuth aborda à New York, des centaines de milliers de gens se pressaient sur le port, les femmes criaient et se pâmaient à la vue de « l’Europe à Washington ». Kossuth parcourut le Nord des Etats-Unis, et rendit hommage au cœur des Américains. Il aurait encore besoin de leur sympathie plus tard - quand le temps serait venu.
Il argumentait, discourait inlassablement et appelait de ses vœux la Commune Hongroise. Il espérait des millions de dollars ; avec ça on pourrait aisément équiper la nouvelle armée de la nouvelle révolution, pour qu’elle se tienne prête - quand le temps serait venu.
Lors de son exil de 1851, douze mille fusils d’époque, dûment graissés, attendirent à l’Arsenal de New York d’être expédiés en Europe - quand le temps serait venu.
Il loua la solidarité et le stockage dans les règles, tant et si bien qu’au moment du tri de 1913, ils étaient encore tous utilisables.


2. Oh, vie, vie posthume

György (Gheorghe) Pomutz n’était pas n’importe qui.
Soldat. Officier de Kossuth, défenseur de Komarom.
Pionnier du Far-West. Fondateur du Nouveau-Buda construit dans l’Iowa.
Héros. Général nordiste de la guerre de Sécession.
Diplomate. Consul des Etats-Unis à Saint-Pétersbourg.
Homme à succès. C’est lui qui conclut la grande affaire : la Russie vendit l’Alaska à l’Amérique pour une bouchée de pain.
Amant héroïque jusqu’au sacrifice. Ayant achevé sa mission, il resta quand même à Saint-Pétersbourg, afin que son cœur puisse languir sans entrave pour une princesse russe.
Tombé dans la misère. Il mourut de faim dans un asile des bords de la Néva, pendant l’hiver 1882.
Même mort, sa grandeur est fatale à la nation. Le navire baptisé en son honneur le USS George Pomutz disparut dans l’Océan Pacifique en septembre 1944 dans des circonstances jusqu’à présent non élucidées.
Tant de mystères.
Et tant de discussions. Pour savoir s’il était roumain ou hongrois.


3. Loin

Sur le boulevard, il s’est retrouvé dans un embouteillage ; une voiture s’était mise en travers. Deux crânes rasés à godillots ferrés sont descendus d’un cabriolet. Tout en aboyant, ils ont shooté avec une impitoyable minutie dans le flanc de l’auto qui bloquait la circulation. Celle-ci s’est enfuie. Ils l’avaient expulsée.
Christophe a grincé : « Suffit. Ici, c’est sans espoir. »
Son frère aîné vivait au Vénézuela.
Nous l’avions accompagné à deux à l’aéroport, sa mère et moi. Jusque dans le hall, sa mère avait essayé de le dissuader. Nous avions fait la queue en silence.
Christophe s’est tourné vers moi : « Loin, très loin, par-delà les collines de verre », a-t-il commencé à la façon d’un conte, « par-delà les sept mers, les neuf déserts et les douze marécages, vivait un homme. Un beau matin, il sortit de sa maison, s’étira de tout son long, regarda autour de lui, et déclara : ouh là, putain, qu’est-ce que j’habite loin… ».
Nous avons ri.
Lui aussi est parti au Vénézuela.


4. Voyager

Marta rentra enfin chez elle. Elle ne possédait rien, elle arriva avec un sac-à-dos à moitié vide - renfermant une errance d’un quart de siècle. Elle était terrassée par une maladie tropicale inconnue.
Dans son délire, elle criait : « Sa-lu-ta-tion à tous les êtres de bonne volonté ! En lan-gue hon-groise ! »
L’interne de garde était troublé.
Marta souffla en claquant des dents : elle avait été femme de ménage à Cornell University, où l’on faisait les plans de la sonde spatiale Voyager. Dans le labo on enregistrait sur un disque de platine les salutations des Terriens en cent langues. S’il y a quelqu’un là-bas, s’il rencontre Voyager, et s’il comprend le hongrois, alors… c’est par sa voix à elle que la Terre s’adressera à lui !
Secouée par la fièvre, elle tomba du lit : « Il y a un espoir ! Voyager va bientôt atteindre une galaxie voisine ! Seulement quarante mille ans ! »
On la transféra aux soins intensifs. Le couloir résonnait de ses piaillements saccadés :
« Sa-lu-ta-tion à tous les êtres de bonne volonté ! En lan-gue hon-groise ! »


5. Rails et vague

John Watershed du Kent anglais et Tsharu Singh du Pendjab indien firent connaissance chez moi, dans l’antichambre, sur le tapis, car il n’y avait plus de place ailleurs. La femme de John Watershed était morte l’année précédente, on avait informé récemment Tsharu Singh qu’il avait le cancer.
Watershed disait : « Deux rails, tu fonces dessus, tu jaillis du tunnel dans la lumière, et à quoi bon comprendre ce que tu vois, voici déjà le tunnel suivant et celui-là ne finira jamais » ; Singh répondait : « Une vague, des générations de vagues, l’une n’en sait pas plus que l’autre sur la mer, elle ne fait que se mouvoir car elle ne sait rien faire d’autre, le mouvement des vagues est infini et immuable, il n’y a rien devant et rien derrière. »
Tout le monde était parti, eux restaient assis sur le tapis, et parlaient, parlaient, parlaient…


Inédit - droits réservés


Pál Békés, né en 1956 à Budapest, est l’auteur de romans, nouvelles, pièces de théâtre et livres pour la jeunesse. Il traduit la littérature anglaise. Il a travaillé pendant six ans à la télévision hongroise, a reçu de nombreux prix littéraires. Ses pièces Sous les yeux des femmes garde-côtes (traduction de Noëlle Renaude, 1989) et Le Froussard (traduction de Sophie Képès, dans le recueil Théâtre hongrois contemporain, 2002) sont publiées en français aux éditions Théâtrales.
 

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