A fekete város
(La Ville noire)
Kálmán Mikszáth

Vasárnapi Újság, 1908–1910
Traduction d'Agnès Járfás

Kálmán Mikszáth fut le plus grand écrivain hongrois de la fin du XIXe siècle. Ses œuvres complètes comptent près de cent volumes dans l’édition critique de l’Académie des sciences de Hongrie. Conteur inégalé de la littérature magyare, Mikszáth nous introduit à différentes époques de l’histoire de la Hongrie par la seule force de l’invention romanesque. Nul pédantisme cependant. Tout n’est que charme et humour, teintés de désillusion. Mikszáth est leconteurrevenu de tout qui révèle les tares humaines de la société hongroise multiethnique et multiconfessionnelle du siècle dernier.
Jusqu’à la publication du Parapluie de saint Pierre, les lecteurs français ignoraient tout de ce grand auteur. Avec cent ans de retard, cette lacune fut comblée. En 2010, la Hongrie commémore le centenaire de la mort de Mikszáth. Il serait temps que les Français découvrent son chef-d’œuvre, La Ville noire. Ce roman écrit en 1908 et 1909, situé au XVIIIe siècle, est un cri de cœur contre le fanatisme et la guerre fratricide. Deux ans avant sa mort, Mikszáth pressentit la grande catastrophe qui allait bouleverser l’Europe. Pourtant l’ambiance du livre n’est nullement sombre : il présente, avec sa verve et son humour habituels, la société de la Hongrie septentrionale. C’est en riant que le lecteur en découvre le drame.
 


 
Kálmán Mikszáth
La Ville noire
PREMIER CHAPITRE
(Quelques antécédents et certains détails dont il faut absolument être au courant.)
 
Au temps de Thököly l’assemblée départementale du Szepes eut un mémorable président en la personne de Pál Görgey. Ce fut une vilaine époque instable. Lundi le labantz était encore le seigneur, mercredi c’était déjà le kouroutz qui dictait la loi. Il fallait marcher sur des œufs, mais, en cas de faux pas, c’étaient des têtes d’hommes qui s’écrasaient. Il est vrai, cependant, qu’à l’époque, les têtes d’hommes valaient moins cher que les œufs.
N’importe, le pouvoir c’est tout de même le pouvoir dont on use comme un morphinomane : on en veut toujours plus. Car enfin le pouvoir n’est déplaisant que d’en bas ; d’en haut, il est constamment plaisant.
Pál Görgey était un seigneur cossu. Sa famille jouissait d’une grande considération dans le département du Szepes, mais elle perdit tout de même de son éclat qui n’était plus comparable à ce qu’il avait été sous la dynastie des Árpád – que Dieu leur accorde le repos éternel, bien qu’ils aient infligé à leur peuple une éternelle agitation.
Eh oui ! le temps passe, et les Görgey sont à leur déclin… Leurs premiers ancêtres, Arnold et ses fils, portèrent encore le titre de comtes saxons et furent les plus puissants seigneurs aux confins de la Hongrie et de la Pologne. C’est ce même Arnold qui attira les Saxons dans la région du Szepes, mais non pas comme le fit le charmeur de rats de Hanovre avec les Saxons de Transylvanie. Les Saxons d’Arnold étaient intelligents : ils ne se laissèrent pas séduire par le son d’une flûte ; ils voulaient des promesses et des privilèges – et ils les obtinrent. Sa Majesté Béla IV donna même un peu de terre à Arnold, le territoire qui s’étend entre la Dunajec et les eaux soyeuses de la Poprád. Car les Árpád furent des rois généreux : au lieu de mesurer les terres en arpents, ils les offraient d’une rivière à l’autre. Les fils d’Arnold furent également des hommes valeureux, surtout le comte Jordán. Le roi László IV les dota d’un village, Görgő, d’où ils tirent leur nom.
Seigneurs de gigantesques territoires, ils tinrent le premier violon dans le Szepes. De génération en génération, toute une série de hauts dignitaires de l’assemblée départementale sortirent de leur rang, puis ils occupèrent le siège du gouverneur de la région. Dieu seul sait cependant comment se léguaient alors les terres (peut-être au fil de l’épée), le fait est que les Görgey s’appauvrirent et que de nouvelles dynasties les surpassèrent. Le puissant Csák, les Zápolya, les Thurzó et, de nos jours, les Csáky leur jetèrent une ombre et les dépouillèrent progressivement aussi bien de leur aura que de leur autorité. La Dunajec et la Poprád coulaient au même endroit, seulement les terres qu’elles enserraient ne leur appartenaient plus, il n’en restait que des broutilles. Leur arbre généalogique vieillit également : il ne donnait plus de chefs de guerre ni de chefs d’État, tout au plus de modestes présidents de l’assemblée départementaleou des présidents de canton. Il est vrai que la gitane de Késmárk, âgée de cent sept ans, affirma à monsieur Mihály Görgey que l’arbre généalogique était intact, qu’il était seulement en repos hivernal, lequel hiver durerait deux cents ans, après quoi sonbranchage pousserait si haut que son feuillage coifferait tous les arbres généalogiques des pays proches et lointains.
Notre héros, Pál Görgey, ne faisait plus partie que de la noblesse aisée, comme on l’appelait. Il était apparenté aux Berzeviczy, aux Jekelfalussy, aux Máriássy et aux Darvas (sa sœur Katalin était mariée à un Darvas du département de Gömör, à Osgyán). Si je mentionne en premier lieu le nexus et non pas ses deux ou trois mille arpents dépendant du château de Görgő dont les tours rappelaient un château fort, c’est parce que le nexus donnait la mesure du rang d’un seigneur, le domaine n’intervenait qu’en second lieu. Il était alors aussi facile d’obtenir de grands domaines avec de bonnes relations, que de nos jours (à l’époque où j’écris ces lignes) on peut obtenir de bonnes relations avec un grand domaine. Les plus remuants des grands seigneurs, comme les bouillants Balassa et Csáky, tantôt possédaient quelque chose, tantôt pas, tantôt ils vivaient sur un grand pied, tantôt ils tiraient le diable par la queue, tantôt ils happaient cinq ou six châteaux forts, tantôt ils n’avaient plus que leurs vêtements, dans lesquels ils avaient pris la fuite, et cherchaient refuge au fond des sombres forêts, dans des huttes de gardes forestiers ou dans des marais roseliers, mais tout cela n’avait aucune importance, ce n’était qu’un jeu, ils s’en moquaient. Le roi confisquait leurs biens puis il les leur restituait – car le nexus jouait ; si un membre de la famille commettait un acte blâmable, un deuxième ou un troisième se frottait à coup sûr contre l’hermine royale, et petit à petit tout rentrait dans l’ordre.
Il n’est donc pas étonnant que leurs domaines se soient ratatinés comme une peau de chagrin. Les Görgey seraient prêts à renoncer à tout. Ce qui était ennuyeux c’est qu’ils se trouvaient exclus des grandes dynasties aristocratiques. Comment cela put-il arriver et pourquoi ? Inutile de nous y attarder. À l’époque, pour réussir, le mot d’ordre était : « bien se battre et bien se marier ». Eh bien ! ils se mariaient sans doute mal, puisque – comme les annales l’attestent – ils se battaient bien. Ils avaient la guigne dans d’autres domaines aussi : ils choisirent d’abord mal leur roi, au temps de János Szapolyai et de Ferdinand, puis leur Dieu – en embrassant la religion de Luther.
Parmi tous les Görgey c’est tout de même Pál qui hérita le plus de ses aïeux ; s’il avait peu de domaines, il tenait d’eux tout leur orgueil. C’était un colosse ; ses yeux gris, au regard perçant, jetaient une telle froideur que l’on eût dit deux boules de glace roulant sous des sourcils fournis. Il avait une vilaine figure en forme de tuyau de cheminée ; mais quand il prenait la parole à l’assemblée départementale, le génie de l’orateur transcendait son visage qui semblait beau. Une moustache épaisse pendait sous son nez, mais il restait peu de poils pour sa barbe qui ne comportait que de rares fils roux. Son front, puissamment bombé, était sillonné de rides qui dénotaient l’opiniâtreté et la rudesse. D’ordinaire il pinçait les lèvres sur lesquelles ne flottait jamais aucun sourire, alors que la colère les faisait bien souvent trembler. On eût dit un paysage jamais ensoleillé, un paysage sombre et froid, sans un rayon de soleil, et qui n’était éclairé que rarement – par la foudre.
Sa tête était si grosse qu’il devait commander des couvre-chefs sur mesure chez sieur János Kammleitner, le célèbre chapelier de Lőcse ; mais cette grosse tête renfermait pas mal de cerveau aussi ! Il menait la noble assemblée départementale au doigt et à l’œil. Bien qu’il n’eût que quarante-deux ans, il avait déjà été élu président de l’assemblée départementale trois fois, et toujours à l’unanimité. Il attribuait beaucoup d’importance à l’unanimité, car il emportait le morceau à l’issue de chaque élection avec cette phrase téméraire :
– Mes nobles confrères ! S’il y en a un seul parmi vous qui ne me souhaite pas à ce siège, qu’il se présente, et je n’accepte pas la charge, je le dis devant vous, je ne pourrais pas faire autrement, Dieu m’en est témoin !
Bien entendu, ses paroles étaient régulièrement suivies par un silence de glace. Les nobles confrères se gardaient bien de dire quoi que ce soit, alors que chacun espérait secrètement que son voisin lui saute dessus. Mais ils supposaient que ce serait un saut mortel. Pál Görgey lui-même interprétait cela, le plus sérieusement du monde, comme un signe de popularité, et certains le suivaient dans ce raisonnement en se disant : « Moi, je n’en veux pas, mais les autres l’apprécient. Est-ce que je suis fou, moi, pour qu’ils me tombent dessus ? »
Popularité ! Étrange babiole ! La seule chose dont l’apparence vaille autant que la réalité. Peut-être même plus, car si quelqu’un est supposé populaire, il peut réussir dans la fonction publique, même si, au fond, on le déteste. Il échouera en revanche, même si on l’aime, si cet amour n’est pas manifeste. Les réalités sont, sans nul doute, de solides blocs de granit ; les grandes carrières sont toutefois bâties sur l’apparence.
Tranchons net : personne ne pouvait sentir Pál Görgey, mais l’expression « honoré et aimé » était à tel point collée à sa personne que nul n’aurait eu l’idée de l’en arracher. On le tenait pour un homme cruel, vaniteux, imprévisible, susceptible, orgueilleux et paresseux. Or, une partie de ces vices n’était en fait qu’apparence, elles aussi. Sa cruauté et son soi-disant despotisme étaientsimplement dus à son tempérament : c’était une soupe au lait. Au moment de ses crises il était hargneux, mais dès que sa colère tombait, il rentrait en lui-même, regrettait ce qu’il avait fait et réparait même parfois.
On raconte qu’un jour, pendant la période des sessions ordinaires de l’assemblée départementale à Lőcse, il tomba malade et eut des sueurs froides. Son médecin, le savant docteur András Plasznyik, lui administra des cachets de quinine à pleines mains, mais rien n’y fit, il continua à grelotter defièvre. Ayant été alité pendant plusieurs jours dans son logement de fonction au siège de l’assemblée départementale, il dépêcha son hussard à Görgő pour demander à la mère Marják, sa gouvernante, sa flanelle à manches longues. C’est ce que le hussard fit. Seulement, en l’enfilant Pál Görgey s’aperçut que le bouton supérieur manquait et il piqua une terrible colère : il sauta à bas du lit, s’habilla à la diable, sortit en coup de vent, monta le cheval piaffant du hussard et partit à bride abattue.
– Mais où allez-vous donc ? s’exclamèrent ces messieurs de l’assemblée départementale, étonnés.
– Seigneur Dieu ! Que faites-vous, monsieur spectabilis ? demanda le médecin effaré, arrivant d’en face.
– Je suis obligé de rentrer un instant pour flanquer une gifle à ma gouvernante, râla Görgey tandis que ses yeux lançaient des éclairs.
Il galopa une bonne demi-heure en direction de Görgő sur les vieux chemins tortueux. Sa colère s’évapora en route, et, calmement, il tourna bride juste à l’entrée du village. L’émotion lui fit même tomber la fièvre.
Il était à tel point conscient de ses défauts qu’il fit mettre sous clef, dans une remise, carcan, banc de supplice, fers et autres instruments administratifs du même genre, laquelle clef fut portée, après chaque usage, par un valet de ferme à la plus haute branche de l’un des peupliers de la cour pour y être attachée par une ficelle. Et lorsque monsieur le président en avait besoin, il prenait son fusil et tirait sur la ficelle jusqu’à ce que la clef tombe. Cela lui procura quelque distraction ; et comme il lui fallait parfois une heure pour faire tomber la clef, puisque ses mains tremblaient de colère, il ne touchait en général la ficelle que lorsqu’il se calmait, du coup il considérait plus froidement le cas du coupable qu’il désirait punir et il le préservait la plupart du temps de ses châtiments farfelus.
Il cherchait la vérité, c’est indubitable, par conséquent il n’était pas méchant, sûrement pas. Görgey était simplement aigri ; c’était un homme que l’adversité rendait neurasthénique. Bien qu’il fût le cerveau de l’assemblée départementale, il ne savait pas trois choses. Il ne savait pas oublier, il ne savait pas manger et il ne savait pas dormir. Pourtant, que n’eût-il donné pour un bon, un vrai sommeil ! Il fit exterminer tous les ascendants et descendants des coqs aux alentours de son château, y compris ceux des paysans voisins, et il infligea vingt-cinq coups de bâton au bouvier qui sonnait du cor à l’aube. C’est surtout sa sieste qu’il était déconseillé de troubler. Beaucoup s’y étaient cassé les dents. Car rien n’est plus doux que le sommeil de l’après-midi. Le sommeil nocturne est un don de Dieu, alors que celui de l’après-midi est volé au département – quand on est fonctionnaire du département. Voilà pourquoi il est plus précieux.
Sous ses fenêtres tout être vivant devait marcher sur la pointe des pieds. Au moment où il se levait de table, signalé par un tir de canon sur le bastion, le moulin du voisinage devait arrêter de moudre, car son ronron l’aurait dérangé dans son sommeil. Tout le monde devait se garder de faire du bruit : pas de grincements de puits, pas de cliquetis de chaîne, et il ne fallait rien piler dans le mortier parce que le seigneur faisait un somme. Chants et conversations animées étaient prohibés. Même le père Mihály Apró, le jardinier, se mettait la cervelle à l’envers si, pour des affaires qui ne souffraient aucun retard, il devait passer sous les fenêtres, il quittait alors ses bottes en vachette ferrées et, en hiver, il enfilait des chaussures en feutre, tandis qu’en été il franchissait pieds nus le territoire périlleux.
Il arriva que son petit-fils vînt passer les vacances chez eux. Les grands-parents se réjouissaient de la présence du gentil garçon qui allait devenir un monsieur, car son père, un fabricant de pains d’épices à Késmárk, lui faisait faire des études au petit séminaire pour devenir prêtre à cause de sa constitution chétive. Les pauvres vieux le chouchoutaient, ils étaient aux petits soins pour lui, ils soufflaient sur l’endroit où il s’asseyait ; ils ne le laissèrent seul que pour deux minutes – et qu’arriva-t-il ? (Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! Ces enfants trouvent toujours ce qu’il ne faut pas faire.) Le gamin aperçut un harmonica en haut de l’armoire, le prit, le porta dans la cour ombragée, s’assit sous un tilleul, précisément sous les fenêtres de la chambre à coucher du président, et entonna la vieille chanson mélancolique :
Buda, Buda, qui pourrait le croire ?
Tant de sang magyar fut versé pour toi.
Cela ne dura même pas une minute, juste le temps que les gens présents dans la cour accourent pour le prévenir. Quant à la mère Apró – qui pourtant traînait déjà la jambe –, on eût dit qu’elle volait dans le craquement et le bruissement de ses cotillons blanchis et empesés et elle lui arracha l’harmonica des mains.
– Chut ! Malheureux ! File vite !
Elle l’entraîna en le protégeant affectueusement et en le couvrant de son tablier à travers ronces et buissons, car on entendait déjà les fenêtres s’ouvrir (oh ! Seigneur tout-puissant !) et une voix stridente et autoritaire résonner :
– Qu’est-ce que c’est que ça ?
Nulle réponse ; seul le bruissement des arbrisseaux et des buissons lui parvint de plus en plus loin.
Jetant feu et flammes, les yeux injectés de sang, Görgey fonça dans la cour que le travail du jardinier avait métamorphosée au fil des ans en un jardin féerique. Le père Apró avait planté de superbes buissons parmi les arbres géants. Cette année-là, dans un parterre de magnifiques fleurs, il créa même les armoiries du département du Szepes, composées des armes des familles Thurzó, Berzeviczy et Draveczky ; quant à la licorne, elle vient du blason des Korotnoky. Les paysans arrivent de très loin, tous les dimanches, pour admirer le prodige qu’ils attribuent non pas à l’art du père Apró, mais à la terre maternelle qui sécrète les armoiries du département de Szepes en fleurs multicolores, signe que c’est au tour d’un enfant du Szepes de devenir roi de Hongrie. (Eh oui ! il s’en fallut de peu que la chose n’arrivât, mais c’en est fini des espoirs : monsieur Thököly est désormais en exil avec son épouse loin d’ici, quelque part en Orient.)
Les domestiques arrosaient justement les plantes du beau blason avec l’eau des gobelets, lorsque Pál Görgey surgit sur le perron en hurlant :
– Amenez-moi ce joueur d’harmonica ! Mort ou vif. Et plus vite que ça !
Furieux, il montrait les dents. Il avait de vilaines dents jaunies, puisqu’il faisait partie des “progressistes”. (À l’époque on appelait “progressistes” ceux qui, imitant les Turcs, s’adonnaient aux joies viriles du tabac.)
Les domestiques, glacés de peur, échangèrent des regards, le vieux Apró devint blanc comme un linge, quant à la mère Marják, elle se mit à nettoyer de toutes ses forces le moule à gaufre avec une poudre blanche.
– Qui était-ce ? demanda-t-il, rageur.
Personne ne lui répondit, alors que tout le monde le savait, seulement les domestiques aimaient les Apró et gardèrent le silence.
– Mère Marják, vous l’avez sûrement vu.
– Je n’ai rien vu, moi ! Sur ma tête ! Que mon échine se courbe comme ça si je mens, répondit-elle, téméraire. (Elle se garda bien de courber ses doigts en disant cela.)
Görgey fulmina.
– Ça, c’est du joli ! Personne d’entre vous ne le sait ?
Nulle réponse.
– Et toi, Preszton, tu ne le sais pas, toi non plus ?
C’était son valet de pied.
– Je n’en sais rien, monsieur le président.
– Et toi, Mátyás, tu ne le sais pas, toi non plus ? (C’était son cocher d’équipage.)
– Moi non plus, répondit celui-ci d’une voix cassée.
– Bien. Très bien, mes enfants ! Vous êtes de braves gens, conclut-il dans un grand sourire qui glaçait le sang dans les veines. (C’est quand il se montrait affable qu’il se révélait le plus impitoyable.) Je vous donne une demi-heure pour amener devant moi ce joueur d’harmonica. Sinon vous allez tous recevoir la bastonnade. Dixi.
Sur ce, il rentra au château en grognant terriblement ; on l’entendit faire claquer les portes et donner des coups de pied aux chiens qui déambulaient et se couchaient dans toutes les pièces. Leurs plaintes lugubres faisaient froid dans le dos.
Les domestiques firent une mine de dix pieds de long, ils chuchotèrent, se concertèrent, se demandèrent quoi faire : devaient-ils livrer l’étudiant ou pas. La vieille mère Apró s’arracha les cheveux, elle ne survivrait pas à ce jour, plutôt se jeter dans un puits que de laisser son petit-fils subir un châtiment corporel. (Mon Dieu ! mon Dieu ! que dirait ma pauvre fille !)
Entendant la petite vieille pousser des lamentations, le père Apró perdit également la tête et, comme c’était un minable, il courut dans sa chambre chercher non pas sa tête mais son chapelet et, en bon catholique, il se mit à l’égrener, peut-être que ça aiderait. Seule la mère Marják fit le pot à deux anses.
– Eh bien, moi, je ne laisserai aucun païen toucher à ce pauvre enfant chétif ! N’aie pas peur, mon petit, je te protégerai. (Elle caressa la tête de l’élève qui tremblait de tous ses membres.) Va dans la cuisine, je fermerai la porte à clef. Même le bon Dieu ne pourra pas y entrer pendant que je m’absenterai pour arranger les choses. Vas-y seulement et tiens-toi coi jusqu’à ce que l’orage soit passé. Tu trouveras au four une tarte au fromage et une cuisse d’oie. Bon, alors je m’en vais avec la clef. Et vous, mère Apró, surtout gardez votre sang-froid !
La mère Marják s’en fut dans le jardin, franchit le portillon et se dirigea tout droit vers la pelouse où les Tziganes du village fabriquaient l’adobe. L’aîné des enfants était Peti, une grande perche bientôt bon pour le mariage. C’est sur lui que la mère Marják jeta son dévolu ; elle le convainquit avec force belles paroles d’endosser le délit du jeu d’harmonica devant le président. À l’issue d’une délibération laborieuse et en échange d’un porcelet de quatre semaines et d’une miche de pain blanc, il se laissa convaincre et conduire à la cour seigneuriale.
Les domestiques en train de musarder dans la cour ainsi que les Apró comprirent aussitôt la malice de la mère Marják (oh ! mais celle-là a la cervelle aussi longue que ces cheveux !), accueillirent avec beaucoup d’amabilité Peti, le sauveur, et aidèrent, par des encouragements et des bonnes paroles réconfortantes, à le pousser devant le seigneur – seul cet hypocrite Preszton tenta de l’effrayer en lui glissant à l’oreille : « Je n’aimerais pas être dans ta peau, maestro ! »
De fait, il semblait manifestement mal dans sa peau, certains signes laissèrent même supposer qu’il aurait volontiers pris la fuite, mais la mère Marják ne lui desserrait pas le collet et, après avoir arraché la porte du bureau de Görgey, elle l’y lança quasiment d’un geste énergique.
– Voilà le coupable, monsieur le comte ! annonça-t-elle, ravie.
Le président, étendu sur un divan recouvert d’une peau d’ours et tirant tranquillement sur sa chibouque, jeta sur eux un œil las et fatigué.
– Ah ! lâcha-t-il en bâillant, indifférent et blasé. Tu as fort joliment joué de l’harmonica, Peti ! Mère Marják, donnez-lui un forint rhénan et quatre rouleaux de tissu.
On pourrait évoquer encore beaucoup d’histoires de ce genre pour illustrer qu’avec Pál Görgey on ne savait jamais sur quel pied danser. Il était la versatilité même. Cependant, quoi qu’il fît, rien ne lui était reproché. La Fortune espiègle qui l’accompagnait sur le chemin de sa vie lui tendait des miroirs loufoques, si bien que ses coquineries paraissaient même attrayantes. Un autre eût été assommé depuis longtemps, tandis que lui, on le protégeait. Laissez-le tranquille, le pauvre ! On doit le comprendre. On doit comprendre cette grande âme. Il est toujours très affecté par la mort de sa femme. Il a un deuil, et on ne peut juger personne en pareille occasion. Il est irascible, aigri et cruel – mais c’est ce qui prouve précisément qu’il a grand cœur.
Certains chuchotèrent cependant (audiatur et altera pars) que le temps avait déjà balayé le deuil de son cœur tout en lui laissant son mauvais caractère, et qu’il n’était nullement l’ascète austère dont il faisait montre, car quand la nuit enveloppe le château de Görgő de sa chape, on voit souvent des ombres glisser sur les murs et on entend souvent le froufrou des jupes dans les couloirs déserts…
Ceux qui connaissaient mieux Pál Görgey ne croyaient pas ces ragots, ce n’est pas dans son genre ; tandis que ceux qui connaissaient mieux les jeunes paysannes de Görgő n’avaient aucun doute, puisque les jeunes femmes de Görgő étaient célèbres pour leur beauté et leur coquetterie de par le monde, or, malheureusement, la majeure partie des hommes était tombée dans les combats du « roi de Késmárk ».
Les cancans circulant sur le sauvage indignaient à juste titre les membres puritains de la famille, seul ce farceur de János Görgey, le frère aîné de Pál, tourna la chose à la plaisanterie en disant :
– Moi, je n’y crois pas. Et même si c’était vrai, ce ne serait pas un péché. Voilà dix ans que la pauvre Karolina est morte. Voyons, il n’est pas de bois ! Et même s’il en était, il n’est pas une croix de bois sur une tombe ! D’ailleurs, au bout de dix ans, même celle-ci tombe en poussière. Et puis à la fin cela ne regarde personne. On multiplie ses cerfs comme on peut.
Pour ce mot, son épouse, Mária Jánoki, lui flanqua une grande tape dans le dos, mais les affaires du beau-frère n’étaient plus à l’ordre du jour, ni chez eux ni chez les autres membres de la parenté, car monsieur János était l’oracle de la famille, bien qu’il n’eût pas autant de talent que son frère cadet, Pál : c’était un grand patriote, un grand kouroutz à la conscience immaculée, telle la neige fraîchement tombée.
Eh oui ! il y a dix ans Pál Görgey devint veuf et, du coup, un “sauvage”, comme on l’appelait dans la famille. Le vieux János ne manquait jamais de le lui rappeler : « Frère, on dirait que tu sautes tout droit des armoiries des Görgey ».
Autrefois joyeux, tranquille et affable, il était rongé par ce deuil. À ce que l’on disait, son cœur recelait toujours beaucoup de bonté et de douceur, seulement, depuis la perte de sa femme, l’amertume formait une telle carapace que ses qualités morales avaient le plus grand mal à la percer. Depuis lors il était nerveux, capricieux, tyrannique, bref un sauvage. À l’époque on médisait de lui parce qu’il était un sauvage ; aujourd’hui on médit de lui parce qu’il ne l’est plus. Il y a de quoi devenir fou, n’est-ce pas ?
Quant à sa défunte épouse, elle méritait bien d’être pleurée. « C’est une perle de la plus belle eau que nous enfouissons aujourd’hui sous terre », furent les premiers mots de l’oraison funèbre du révérend Samuel Podolinczi qui fondit lui-même en larmes pendant les obsèques – alors qu’il aurait tout aussi bien pu lâcher des jurons.
Karolina Jekelfalussy était belle alors qu’elle était encore jeune fille, mais combien plus belle fut-elle jeune mariée ! On lit dans la chronique de Porubszky qu’à l’âge de dix-sept ans elle avait quatre-vingt-seize prétendants et que son orgueilleux père, György Jekelfalussy, ne consentait à la donner à Kristóf Máriássy (bien que non seulement lui mais aussi la jeune demoiselle eussent trouvé à leur gré ce jeune homme de belle prestance et de belle fortune), que lorsque le nombre des prétendants atteindrait le chiffre rond de cent. Il n’en fallut pas plus à Kristóf Máriássy qui enhardit malicieusement quelques-uns de ses amis pour qu’ils fassent semblant de demander la main de la jeune fille afin de flatter le vieux père. Pál Görgey à la grosse caboche se présenta donc pour faire une farce. Et qu’arriva-t-il ? Ces deux-là tombèrent follement amoureux l’un de l’autre, il n’était plus question de Máriássy (voilà comment sont les femmes), on célébra les noces, un point c’est tout. Le prince Imre Thököly en personne ouvrit la danse avec la belle épousée et il succomba à tel point à son charme qu’il la serra à plusieurs reprises dans ses bras, ce qui fâcha visiblement le marié.
– Allons, qu’est-ce qui te prends, Görgey ? Pourquoi ronchonnes-tu ? lui demanda le prince, souriant, pendant le festin. Car enfin elle m’appartient plus qu’elle ne t’appartient. Si je suis le roi de la Hongrie septentrionale (c’est à cette époque qu’il obtint ce titre du sultan), à qui d’autre appartiendrait alors la reine de la Hongrie septentrionale ?
Ses paroles, enveloppées de plaisanterie, devaient cacher une réalité. Déjà pendant leur lune de miel, Thököly passa à l’improviste une ou deux fois à Görgő. Il arriva incognito, accompagné d’un unique palefrenier, à la manière d’un gentilhomme ordinaire. Cela contraria Görgey. Puis lors d’un de ses passages à Késmárk en tant que membre d’une députation, quand Thököly, affable, le pria d’annoncer à sa femme qu’il passerait par Görgő dans les prochains jours pour un bon dîner, Görgey rougit et répondit bourru :
– Nous n’y serons pas ces jours-là.
Thököly fronça les sourcils. Miklós Berzeviczy, mû par une bienveillance indiscrète, tira sur le dolman de Görgey et le supplia à mi-voix :
–Prenez garde à votre tête, cher ami, per amorem Dei.
Le jeune mari répondit d’un geste orgueilleux et catégorique :
– Ma tête appartient à votre majesté, que votre majesté y prenne garde, mais ma femme appartient à moi, et c’est moi qui prends garde à elle.
La réponse plut à Thököly qui éclata de rire :
– Puisque tu ne veux pas m’accueillir à ta table, sois au moins mon invité.
Et il retint Görgey à déjeuner, ce qui était un honneur non négligeable aux yeux de ces messieurs de la délégation. À la suite de quoi Thököly ne mit jamais plus les pieds à Görgő. S’en serait-il offusqué ? Dieu seul le sait. Ou était-ce seulement parce qu’il n’avait plus le temps ?
Le rayon de soleil qui éclaira jusqu’alors de tous ses feux la carrière de Thököly pâlit bientôt. Parce que c’était un mauvais rayon de soleil. Il ne venait pas du ciel mais des yeux du sultan. Et le sultan fermait souvent ses yeux quand il n’aurait pas dû le faire. Ou alors ses yeux étaient-ils assombris par la colère? Bref, les combats glorieux prirent fin. Thököly s’assagit et médita sur ses souvenirs quelque part en Turquie. Au pays tout rentra dans l’ordre, dans le mauvais ordre habituel. Suivirent quelques années insipides et tristes. Au seul manoir de Görgő régnèrent bonheur et satisfaction. Karolina devint une jolie jeune femme adorable. Rien ne manquait à Pál Görgey pour le paradis parfait. Même la jalousie qui le taraudait tant au début disparut de son cœur. Car enfin qui pourrait lui enlever sa Karolina ? Qui oserait le faire quand Thököly lui-même ne l’osait pas ?
Et pourtant, quelqu’un était déjà en route pour la prendre, un seigneur plus grand que Thököly : la mort. En 1689, en donnant le jour à une petite fille, la belle comtesse Pál Görgey rendit l’âme, non sans avoir demandé d’une voix douce, éteinte de lui présenter son nouveau-né et recommandé qu’on la baptise du nom de Rozália.
Le désespoir de Pál Görgey dépassa l’imagination. Il hurla, arracha ses vêtements, voulut frapper et mordre, tel un fauve. Pendant des années on parla de son comportement lors des obsèques. Lorsque le pasteur, le révérend Sámuel Podolinczi apparut pour lui rendre les derniers devoirs, Görgey eut un accès de fureur.
– Qui est cet homme ? Qu’est-ce qu’il veut ici ? Je ne lui laisserai pas emporter Karolina. Non et non ! Qu’il fiche le camp !
Monsieur Darvas, son beau-frère, tenta de l’apaiser :
– Allons, allons, reprends-toi, pour le ciel ! Tu n’as pas honte de t’adresser sur ce ton au serviteur de Dieu ?
– Qui ! Le serviteur de Dieu ? Je veux justement demander des comptes à ton maître. Ne le laissez surtout pas partir, hurla-t-il au paroxysme de sa douleur. Ça tombe bien, je me contenterai du serviteur, puisque je ne peux pas mettre la main sur son maître qui m’a enlevé ma chère âme. C’est donc ton serviteur, Dieu cruel ! (Et il leva des mains menaçantes vers le ciel.) Très bien ! Haïdouks ! Preszton, Szlimicska ! Par ici ! Frappez-le sur-le-champ de vingt-quatre coups de bâtons ! (Pál Görgey n’était alors que président du canton.)
L’assemblée endeuillée fut bouleversée par ces invectives affreuses qui firent dresser les cheveux sur la tête. Le pasteur leva les yeux au ciel avec douceur : « Pardonne-lui, Seigneur, car c’est sa douleur qui crie » ; parents et proches, bien que fort gênés, ne réussirent pas à lui faire entendre raison ; finalement, pour permettre le bon déroulement de la célébration funèbre, on dut retenir le pauvre monsieur Pál : trois hommes forts – János Görgey, Kristóf Jekelfalussy et Dávid Horánszky – eurent le plus grand mal à le maîtriser puis l’enfermèrent à la cave, et c’est ainsi, en l’absence de son mari, que fut enterrée cette femme, belle parmi les plus belles.
 
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